2.Les dissidents israéliens

 

Votre association est-elle connue en Israël ?



Bien entendu. En plus d’entretenir des liens avec les Palestiniens, nous travaillons avec les Israéliens progressistes, dont les structures sont multiples ; l’année dernière, Michel Warschawski disait que ces structures se créent de façon « anarchique » : par exemple, dix jeunes qui se constituent en association pour dénoncer tel ou tel point, sans être nécessairement relayés par un mouvement général. Il y a une prolifération de groupes qui se créent pour dire « non », autant des grandes associations que des mouvements moins importants numériquement : associations des Droits de l’Homme, des médecins, des Rabbins pour la paix, de ceux qui luttent contre les destructions des maisons, des groupes de réflexion comme Gush Shalom, etc. Moi qui avais vingt ans pendant la Guerre d’Algérie, je dis toujours qu’en France, il y avait à l’époque une poignée d’insoumis, à peine une trentaine. Alors qu’en Israël actuellement, il y a des centaines de jeunes insoumis. Sachant qu’il y a à peu près six millions d’habitants en Israël, les proportions sont sans rapport. Un mouvement très important est celui des Refuzniks : en Israël, une fois le service effectué, les jeunes sont régulièrement rappelés ; les Refuzniks sont les jeunes gens qui après avoir effectué leur service militaire, ont signé un texte disant qu’ils refusaient de servir dans les territoires occupés ; il y a de la même manière un mouvement de pilotes de bombardiers qui refusent de servir. Il y a une autre association de soldats, qui s’appelle « Briser le silence », dénonçant ce qu’ils voient tous les jours, sur le terrain, tandis que d’autres menacent de porter plaintes pour Crimes contre l’Humanité contre tel ou tel militaire. Et il y a un mouvement de jeunes, les Shministim, qui avant leur service militaire envoient une lettre aux dirigeants politiques pour dire « nous ne partirons pas » : cela touche des centaines de jeunes, et certains se retrouvent régulièrement en prison. Nous soutenons absolument ces mouvements, que nous recevons, et c’est notre honneur : notre justification en tant qu’UJFP, c’est de soutenir et d’être le relais de ces gens qui se battent là-bas ; et c’est bien l’existence de ces mouvements qui est par exemple insupportable au CRIF. Tous ceux qui nous présentent comme « antisémites » en se basant sur notre opposition à la politique israélienne oublient de dire qu’il y a là-bas un large mouvement de citoyens israéliens qui luttent dans le même sens.

 


Naissance et évolutions du « mouvement de la paix » en Israël

Jusqu'à la fin des années 1970, rares sont les voix à s'élever à contre-courant d'un consensus très fort en Israël. Seules la gauche non-sioniste et l'extrême-gauche antisioniste remettent en cause certains des principes du consensus. En 1967, la Guerre des Six Jours et l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza sont largement soutenues par la population, même si l'extrême-gauche critique à partir de ce moment systématiquement l'occupation et la colonisation. Mais avec la guerre d'octobre 1973, le consensus commence à se fissurer. En 1976, le parti travailliste est balayé par la droite. C'est alors que débute un mouvement pacifiste de masse : en 1978, La Paix Maintenant (Shalom Arshav) est fondée par 348 officiers de réserve et soldats. Mouvement sioniste, patriotique, loyal envers l'armée, La Paix Maintenant s'oppose à l'occupation résultant de la guerre de 1967. Ce mouvement est, dès ses débuts, relativement modéré (voir sa branche française : http://www.lapaixmaintenant.org).

En 1982, la guerre du Liban radicalise une partie de la contestation. Un vaste Comité contre la guerre est créé (rassemblant jusqu'à 15 000 membres), parallèlement au mouvement Yesh Gvoul, mouvement des réservistes réfractaires refusant de servir dans les territoires occupés. Avec d'autres organisations plus radicales que La Paix Maintenant, ces mouvements dénoncent la colonisation et la répression dans les territoires occupés, et prônent la reconnaissance de l'OLP et le retrait total des territoires occupés, en s'appuyant sur le Droit. Ces mouvements s'affirment solidaires des Palestiniens. De grandes manifestations, organisées par La Paix Maintenant et les autres organisations, ont lieu en Israël contre la politique gouvernementale, notamment en réaction aux massacres de Sabra et Chatila.

La première Intifada, qui débute en décembre 1987, constitue un nouveau coup de fouet pour le mouvement contestataire israélien. Apparaissent de nombreuses associations luttant sur des aspects spécifiques de la répression, comme par exemple Les Femmes en Noir ; le rôle des organisations des Droits de l’Homme est particulièrement important, puisqu'elles démasquent objectivement, froidement, la réalité de l’occupation, les violations systématiques des droits de la personne et du Droit International. Ensemble, ces groupes mobilisent parfois jusqu’à 10 000 personnes. La Paix Maintenant elle-même radicalise ses positions, demandant la fin de l’occupation et la reconnaissance de l’OLP. De nombreux rassemblements ont lieu en Israël, et les positions du mouvement de la paix, tout comme les revendications essentielles palestiniennes, semblent reprises à leur compte par de nombreux Israéliens. Ainsi, en 1992, le gouvernement de gauche élu se réclame des grandes lignes du programme du mouvement de la paix.

Après la signature des accords d'Oslo en 1993, une fracture nette se creuse : d'un côté, La Paix Maintenant considère que le combat est terminé, et que c’est au gouvernement de mener le jeu, avec leur soutien ; de l'autre, les radicaux affirment qu’il faut se mobiliser pour faire pression sur la coalition gouvernementale pour garantir la réalisation d’Oslo. Or, l'occupation continue et la colonisation se renforce, débouchant sur la reprise des attentats palestiniens en 1995. C'est au moment où la réconciliation entre les deux peuples est à l’ordre du jour que Palestiniens et pacifistes israéliens s’éloignent les uns des autres. C'est alors qu'Uri Avnery crée le mouvement radical Gush Shalom (« le Bloc de la Paix ») avec des militants non-sionistes et des déçus de La Paix Maintenant.

En juillet 2000, les Palestiniens sont accusés dans le monde entier d'être responsable de l'échec du sommet de Camp David, comme l'attesteraient leur entêtement sur la question du droit au retour des réfugiés, et la reprise des attentats. Pourtant, il est clair que le dirigeant israélien Ehud Barak a refusé les compromis indispensables à tout règlement du conflit. En 2002, le parti travailliste de Shimon Peres se rallie au gouvernement d'Ariel Sharon.

Dès lors, beaucoup plus faible quantitativement que dans les années 1980, la résistance israélienne est beaucoup plus radicale, et dénonce sans concession la répression et l’occupation, causes premières de la situation en Israël-Palestine. Depuis 2000, les initiatives de lutte et de coopération avec les Palestiniens sont nombreuses, mais plus difficiles, notamment à cause d'un rejet important des voix discordantes dans une partie de l'opinion publique.

Avec la seconde Intifada, une nouvelle génération naît à la politique : souvent vierge d’expérience et de culture politique, elle est plutôt plus radicale que la précédente, et ne conçoit dans sa majorité son action que dans le cadre d’une solidarité et d’une coopération plus large avec les Palestiniens.

Gush Shalom et Uri Avnery

Uri Avnery est un ancien combattant de la guerre de 1948. Journaliste, député indépendant pendant les années 1970 et 1980, il a créé et dirigé un hebdomadaire pendant près de quarante ans, se faisant le chef de file d'un journalisme d’investigation, indépendant et combatif. Il fut le premier Israélien à rencontrer Y. Arafat dans Beyrouth assiégée en 1982. Il fonde en 1993 le groupe Gush Shalom (« Bloc de la Paix »), qui se présente comme la branche « hardcore » du mouvement israélien pour la paix. Le groupe est très actif sur le terrain et participe à des manifestations et des opérations spectaculaires, notamment contre l'occupation israélienne en Cisjordanie. Pour une présentation détaillée et des informations complètes, se rapporter au site officiel de Gush Shalom (en anglais). Et pour lire des traductions en français de nombreux textes d’Uri Avnery, consulter le « dossier Uri Avnery » sur le site de l’Association France Palestine Solidarité.


Michel Warschawski

A lire, un portrait de Warschawski paru sur le site de Périphéries, une interview parue dans Barricata de novembre 2003 et disponible sur le site du photographe Yann Derais, et une chronique d’A tombeau ouvert sur Acontresens.


La coalition des femmes pour une paix juste

Les premières contestations organisées de femmes ont lieu pendant la guerre du Liban. En janvier 1988 est créé le mouvement des Femmes en Noir, devenu depuis un mouvement international (voir le site de la section française : http://www.lesfemmesennoir.org). On peut également citer Bat Shalom, ou encore le groupe Machsom Watch d'observatrices des barrages, qui surveillent les agissements des soldats israéliens. En novembre 2000, une dizaine d’associations de femmes se regroupent dans une « Coalition des femmes pour une paix juste », partisane du maintien des contacts avec les Palestiniens et les Palestiniennes. Leurs groupes, en général judéo-arabes, luttent pour ramener les soldats, dénoncer la militarisation de la société et le sort des Palestiniens.


Ta'ayoush

Cette association israélo-arabe a été fondée en 2000, quand treize Palestiniens citoyens israéliens furent tués par la police à l'occasion de manifestations de soutien à l'Intifada des territoires occupés. Ta'ayoush signifie en arabe « vivre ensemble » ; elle lutte contre la ségrégation communautaire et la discrimination raciste à l’intérieur d’Israël, et contre l'occupation. Elle travail avec des communautés locales sur des projets concrets d’aide (voir un exemple d'action).


Déclaration des 27 pilotes d’Israël, septembre 2003


« Nous soussignés, anciens pilotes et pilotes encore en activité, qui avons servi et continuerons à servir l’Etat d’Israël, de nombreuses semaines chaque année, refusons d’obéir à des ordres de mission illégaux et immoraux, du type de celles effectuées par Israël dans les territoires. »


Lettre des Shministim

Lettre adressée le 15 mars 2005 au Premier Ministre Ariel Sharon, au Ministre de la Défense Shaul Mofaz, au chef d’état-major des FDI Moshe Yaalon, ainsi qu’à la Ministre de l’Education Limor Livnat.

« Nous, garçons et filles, citoyens d’Israël, qui croyons aux valeurs de la démocratie, de l’humanisme et du pluralisme, déclarons par la présente que nous refuserons de participer à la politique d’occupation et de répression pour laquelle le gouvernement israélien a opté. Nous venons d’horizons divers, mais nous tombons tous d’accord que les valeurs suivantes sont la base d’une société juste : chaque individu a droit à des principes de base, le droit à la vie, à l’égalité, à la dignité et à la liberté. Il est du devoir de notre conscience, de notre devoir civique, d’agir pour la défense de ces droits en refusant de participer à la politique d’occupation et de répression. […]

L’occupation empêche toute possibilité de mener une vie normale dans les Territoires Occupés et en Israël. Cette privation flagrante des droits humains vient à l’encontre de toute notre philosophie mais aussi des conventions internationales qu’Israël a signées et ratifiées.

L’occupation ne contribue pas à la sécurité de l’Etat et de ses citoyens, bien au contraire elle soutient le terrorisme et augmente le cycle de la violence. Une vraie sécurité sera obtenue seulement par la fin de l’occupation, par un accord entre l’Etat d’Israël et le gouvernement du peuple palestinien, accord incluant l’ensemble du monde arabe.

La politique actuelle n’est pas issue de la nécessité de se défendre, mais plutôt d’une vision du monde nationaliste et messianique.

L’occupation corrompt la société israélienne, elle la rend militariste, raciste, chauvine et violente. Israël est en train de perdre ses ressources en perpétuant l’occupation et la répression dans les Territoires Occupés, alors que des centaines de milliers de citoyens israéliens vivent dans une pauvreté honteuse. Les citoyens font l’expérience du déclin de toutes les institutions publiques durant ces dernières années. L’éducation, la santé, les infrastructures, les allocations, les acquis sociaux et tout ce qui a trait au bien-être des citoyens israéliens est négligé en faveur du soutien des colonies, que la majorité veut voir démanteler. Nous ne pouvons demeurer passifs face à cette situation, qui constitue la « liquidation ciblée » du principe d’égalité.

Nous voulons que la société dans laquelle nous vivons recherche la justice, et soutienne l’égalité pour chaque individu et chaque citoyen. La politique d’occupation et de répression est un obstacle à la réalisation de cette vision, et nous refuserons d’y participer. Nous désirons apporter notre contribution à la société d’une manière différente, qui ne nous entraîne pas à faire du mal aux êtres humains.

Nous en appelons à tous les jeunes qui attendent leur ordre de marche, et à tous les soldats de l’armée israélienne de reconsidérer s’ils veulent risquer leur vie pour participer à la politique de répression et d’occupation.

Nous croyons qu’il existe un autre chemin. »


 

Vous semblez optimiste sur un possible revirement de la société israélienne.

Le nazisme s'était affirmé millénaire… De Gaulle parlait d'une France allant " de Dunkerque à Tamanrasset "… Il n'y a pas de raison que la politique israélienne ne s'effondre pas.

 

Comment ces dissidents sont-ils perçus au sein de la société israélienne ?

La société israélienne les perçoit plus ou moins bien. Il est certain qu’ils n’ont pas une vie bordée de roses. Néanmoins, même s’ils sont minoritaires et s’ils n’ont pas pu impulser de changements radicaux, ils sont assez nombreux pour être relayés et pour être visibles. Ils sont bien sûr montrés du doigt comme des traîtres, mais la violence est moindre à leur encontre que celle exercée vis à vis de l’UJFP et des associations qui luttent en faveur des palestiniens en France. Cela peut paraître paradoxal, mais la violence est moindre parce que dans le mythe israélien, la démocratie à usage des Israéliens est encore un outil cohérent : ils peuvent parler plus facilement que nous. Ca fait partie des contradictions de cette pseudo démocratie israélienne, au sein de laquelle les contestataires ont plus de parole qu’ici où il y a une pression éhontée pour que nous nous taisions.

 

Cette contestation peut-elle venir de partis politiques israéliens ?

A titre personnel, j'estime qu'on ne peut pas susciter de changements politiques en dehors de partis politiques. C'est impossible. Mais les partis israéliens ont les mêmes contradictions que les partis européens : nous sommes tous victimes d'une situation politique dramatique, à cause d'une trahison à gauche des idéaux révolutionnaires, et cela retombe sur toute la société. Mais une organisation est nécessaire.

 

Ces mouvements de jeunes dont vous parlez, sont-ils par exemple proches de structures politiques ?

Ils sont souvent d’une rigueur intellectuelle merveilleuse, sans être nécessairement politiques dans le sens institutionnel ; ils sont très souvent hors des structures politiques existantes.

 

N'est ce pas là une faiblesse importante ?

Oui, c'est une faiblesse pour nous tous, comme en France. Quelqu'un de mon âge a eu la chance de participer à des combats politiques, notamment via l'existence de partis marxistes-léninistes ; les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas cette chance. Les partis politiques ont trahi, et on ne peut pas demander aux Israéliens d'être plus engagés que nous dans les partis politiques.

 

Cette contestation est relayée par des engagements culturels…

Oui. Il y a des cinéastes, des artistes engagés. Et bien sûr des intellectuels, notamment des historiens comme Ilan Pappé.

 

Ces " nouveaux historiens " travaillent et publient sur l'histoire de la création de l'Etat d'Israël et sur les crimes commis à cette période. Pensez-vous qu'une socialisation de ce savoir historique dans la société israélienne pourrait jouer un rôle pour un engagement politique, notamment de la jeunesse ?

La connaissance de l’histoire réelle – pas de l’histoire écrite pour les besoins de la geste sioniste – est très importante. L’histoire est l’outil unique pour comprendre. Si on n’a pas l’histoire comme repère, on ne comprend rien, et cela est vrai partout. Dans le cas de l’histoire en Israël, ces nouveaux historiens remettent en cause l’histoire officielle créée par l’Etat. Cette histoire officielle est non seulement fausse concernant l’histoire de la région, mais elle s’appuie aussi sur une lecture tendancieuse de l’histoire du 20e siècle qui sert de légitimation constante. En Israël, chaque fois qu’un monument était retrouvé, on l’identifiait à tel ou tel passage de la Bible, ce qui très souvent était faux, et une nouvelle génération d’archéologues dénonce cette lecture archéologique mensongère. Il existe une association que nous avons a reçue à Lyon cet automne, qui s’appelle Zochrot, dont le but est de retrouver la trace des villages rasés par les Israéliens : il y en a 700 et quelques... Cette association remet des noms aux villages, cherche des anciens habitants, et fait des réunions avec des Israéliens à tel ou tel endroit par exemple pour poser des plaques, pour dire la vérité historique. C’est la somme de tout ce travail qui peut aboutir à une prise de conscience large et à un engagement.

 


Ilan Pappé et les " nouveaux historiens " israéliens

" Ilan Pappé est l'un des plus brillants représentants de ces " nouveaux historiens " israéliens qui ont entrepris de revisiter l'histoire de la création d'Israël. Avec Benny Morris, Tom Séguev, Avi Schlaïm et Simha Flapan, il est l'un de ceux qui ont révélé la réalité de l'expulsion de 700 000 à 900 000 Arabes palestiniens, entre novembre 1947 et juillet 1949. Dans son principal ouvrage, La Guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-arabe, il relate l'exode des Palestiniens chassés de leurs terres. Un récit qui taillait en pièces le mythe fondateur d'Israël selon lequel la population palestinienne serait partie de son plein gré dans l'espoir d'un retour rapide. Comme toujours en Israël, le système officiel a immédiatement produit une riposte destinée à placer les nouveaux historiens en position d'accusés. On trouve l'expression la mieux achevée de cette riposte dans les propos de l'historien officiel Shabtaï Teveth : " Si Israël est né dans le péché, il n'a pas droit à l'existence ". Ipso facto, les nouveaux historiens deviennent ainsi des partisans de la destruction d'Israël. La contre-attaque menée sur ce mode a davantage visé Pappé que ses confrères en raison de son engagement politique dans la situation actuelle. […] Contrairement à Benny Morris, il n'a pas expié son " péché d'historien " en approuvant, même partiellement, la politique de M. Sharon. Il est donc particulièrement dans le collimateur des institutions. […] " (Extrait de la revue Politis, mai 2002)


 

 

3. La paix

 

Croyez-vous à un règlement de la question israélo-palestinienne par le droit ?

Oui. Notre exigence au niveau international est l’application du droit. L’application du droit nous concerne tous, et nous sommes tous tenus, tout en en connaissant les limites, à prendre le Droit International comme base de tout règlement. Or, Israël bafoue allègrement le Droit International. Israël bafoue les textes internationaux mis en place après la guerre suite aux crimes nazis commis principalement à l’encontre des populations juives, alors qu’Israël se prétend héritier de ces souffrances, qu’elle applique pourtant aux populations palestiniennes. Israël n’a pas de frontières connues internationalement, et cela est accepté par la communauté internationale – ce qui permet d’avancer, de grignoter sans cesse. La Cour internationale de Justice, le 9 juillet 2004, a dit que le mur et la politique qui l’accompagne sont contraires au droit international, et a demandé à tous les Etats membres de l’Assemblée des Nations Unies de faire tout ce qui est en leur possibilité pour faire pression sur Israël. Aujourd’hui, il y a un mouvement international et européen qui s’est créé, que la Fédération des Juifs Européens pour une Paix Juste soutient : ce mouvement exige le respect du droit, et des sanctions à l’égard d’Israël tant qu’il ne respecte pas le droit. Cette campagne est soutenue par les Israéliens progressistes et par les Palestiniens, autour de cette idée de l’application du droit. Il faut mener tous ensemble des campagnes d’information – et on se rend compte qu’il y a énormément de gens qui nous sont favorables.

 

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Avis consultatif de la Cour internationale de la Justice sur les conséquences juridiques de l'édification d'un mur dans le territoire palestinien occupé, 9 juillet 2004

« La Haye, le 9 juillet 2004. La Cour internationale de Justice (CIJ), organe judiciaire principal de l'Organisation des Nations Unies, a donné aujourd'hui son avis consultatif en l'affaire des Conséquences juridiques de l'édification d'un mur dans le territoire palestinien occupé […]

A. Par quatorze voix contre une, L'édification du mur qu'Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l'intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international ;
B. Par quatorze voix contre une, Israël est dans l'obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l'auteur […] ;
D. Par treize voix contre deux, Tous les Etats sont dans l'obligation de ne pas reconnaître la situation illicite découlant de la construction du mur et de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par cette construction ; tous les Etats parties à la quatrième convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, du 12 août 1949, ont en outre l'obligation, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international, de faire respecter par Israël le droit international humanitaire incorporé dans cette convention […] »

 
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Quelles pourraient être ces sanctions ?

L’arrêt des accords bilatéraux qui unissent par exemple l’Europe à Israël, dont la suppression des facilités accordées aux produits israéliens en Europe ou ailleurs… Toutes les sanctions qui seront nécessaires pour qu’Israël respecte le Droit International.

J’aimerais insister sur une chose : le Droit International actuel a été construit sur les crimes nazis, et sur la définition du crime contre l’Humanité, qui est une expression extrême du crime de guerre, et qui est une notion à laquelle je suis profondément attaché. Or, il est essentiel de ne pas cantonner cette notion de crimes contre l’Humanité aux crimes nazis, comme le voudrait Israël. Car si dans son essence, cette notion est bien liée aux crimes nazis, il s’agit d’une notion évolutive. Elle est un outil juridique essentiel, qu’il faut utiliser, et je n’ai pas peur de parler de crimes contre l’Humanité pour certains crimes commis par les Israéliens dans les territoires palestiniens occupés – étant entendu que ce ne sont pas tous des crimes contre l’Humanité. Le danger est de réduire le concept juridique de crimes contre l’Humanité à Auschwitz et aux chambres à gaz, comme on l’a vu récemment avec les commémorations liées au soixantième anniversaire de la libération des camps. Cela permet aux Israéliens de pratiquer la pire des guerres d’occupation en Palestine, en violation totale des conventions de Genève – dont la quatrième – relative aux questions des populations vivant sous occupation, de tout le Droit International, et cela permet aussi aux Américains de faire ce qu’ils veulent en Irak… Des citoyens israéliens ont d’ailleurs porté plainte contre des militaires pour crimes contre l’Humanité, et des officiers et des généraux israéliens ne voyagent pas à cause de cela : s’ils craignent autant de sortir du territoire israélien, cela montre qu’ils sont tout à fait conscients de la portée de leurs actes.

 


La notion juridique de crime contre l'humanité : origines et évolutions

L'ampleur et le caractère inédit des crimes nazis ont entraîné en 1945 la volonté d'utiliser une notion nouvelle pour les qualifier juridiquement : c'est l'article 6, c du statut du Tribunal Militaire International de Nuremberg qui emploie pour la première fois la notion de " crime contre l'humanité ", en la définissant de la manière suivante : " assassinat, extermination, réduction en esclavage, déportation et tout autre acte inhumain commis contre toute population civile, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs raciaux ou religieux […] ".

En 1948, cette notion est reprise par une résolution de l'ONU, qui reconnaît les statuts du Tribunal de Nuremberg. Le crime contre l'humanité, tout comme le crime de guerre, est par ailleurs reconnu imprescriptible en 1968. Cette imprescriptibilité n'est reconnue que tardivement par la France, au moment de l'arrestation de Klaus Barbie au début des années 1980 - le refus de la reconnaître était essentiellement lié à la Guerre d'Algérie (une des clauses des accords d'Evian de 1962 prévoyait que le FLN renonçait à toute poursuite judiciaire contre l'armée française).

La définition du crime contre l'humanité évolue à plusieurs reprises. Ainsi, en 1973, l'apartheid est reconnu comme crime contre l'humanité par la Convention internationale sur l'élimination et la répression du crime d'apartheid. La définition donnée par le Tribunal de Nuremberg est ensuite reprise dans les statuts des Tribunaux pénaux internationaux mis en place pour l'ex-Yougoslavie (TPIY, 1993 - www.un.org) et le Rwanda (TPIR, 1994 - www.un.org/ictr/index_f.html). Dans le cas de la Yougoslavie, les viols de masse perpétrés par les forces serbes (essentiellement à l'encontre de femmes musulmanes) ont été reconnus comme " crime contre l'humanité " par le TPIY en 2001, et intégrés à la définition juridique.

En juillet 1998, l'article 7 du Statut de Rome créant la Cour pénale internationale définit ce qu'elle entend par crime contre l'humanité, en proposant une définition de nouveau élargie (télécharger ici le Statut de Rome :

Cette définition demeure sujette à de nombreux débats, tout comme son utilisation non juridique.


 

Quel rôle l'ONU a-t-elle à jouer ?

Israël est un des rares Etats qui a été créé par l'ONU, et l'ONU est responsable de la paix et du respect du droit international…

 

Peut-on envisager une intervention armée ?

On voit mal une intervention armée sur la quatrième puissance militaire du monde. Par contre, une force d'interposition efficace, oui : dans les territoires occupés, pour protéger les populations palestiniennes et empêcher le mur de se construire.

 

N'est-ce pas un peu candide que d'affirmer qu'un tel règlement est possible ?

C'est candide. Mais si on abandonne, qu'est-ce qui nous reste ? Et je suis convaincu que c'est possible. Lorsque l’on milite pour des causes de cette nature, il faut être optimiste !

 

La France a-t-elle selon vous un rôle particulier à jouer ?

La France a un rôle particulier, parce que la France a été un des pays dont le gouvernement d’alors a largement collaboré avec l’occupant nazi, édicté des lois fascistes qui ont allégrement contribué à la destruction des Juifs, et parce qu’elle a une histoire colonialiste. Et si la France assume son Histoire, elle est en mesure d’avoir un rôle. Bien que l’on sache qu’Israël condamnerait immédiatement la France tout comme l’Allemagne et les autres pays d’être à nouveau antisémites si leurs gouvernements affirmaient leur opposition à la politique israélienne, nous devons exiger de notre gouvernement qu’il respecte le Droit International et les obligations que celui ci fait à la France de le faire respecter.

 

En ce sens, la diaspora juive peut jouer un rôle considérable de sensibilisation…


Comme je l’ai dit, nous sommes dix-huit associations juives progressistes en Europe. Et la même chose existe aux Etats-Unis, où il y a une quantité importante de groupes juifs progressistes qui sont actuellement entrain de se fédérer – ils l’ont annoncé lors d’une des dernières rencontres internationales. Et ces Juifs américains soutiennent les progressistes israéliens, y compris financièrement. Il existe également un groupe important de Juifs en Afrique du Sud, qui eux aussi sont entrain de s’organiser et de rejoindre ce mouvement international. Donc il y a une prise de conscience large. Et tous ces gens vont se rencontrer le 21 février 2006 à Bil’in, qui se trouve à côté de Jérusalem, en Palestine occupée, et où il y a un mouvement de protestation depuis plus d’un an contre la construction du mur (voir l’article consacré Bil’in sur le site de l’Association France Palestine Solidarité).

 

Quelles mesures préconisez-vous à court terme ?

L'UJFP, tout comme les progressistes israéliens, demandons à court terme le retrait pur et simple d'Israël des territoires occupés, c'est-à-dire la fin de l'occupation. Evidemment la destruction du mur. Et la création d'un Etat palestinien, sur une continuité territoriale et avec Jérusalem-Est pour capitale.

 

Avec quelles frontières ?

Les Palestiniens accepteraient le tracé des frontières d'Israël avant l'invasion de 1967. Si les Palestiniens aujourd'hui reconnaissent ces frontières, nous ne pouvons aller plus loin : nous ne sommes pas jusqu'au-boutistes.

 

Quand vous dites " les Palestiniens ", qui désignez-vous ?

Tous les Palestiniens. Nous ne sommes pas là pour diviser les Palestiniens en bons et méchants selon la vision israélienne ou celle des Etats-Unis. Et si nous pensons aux dernières élections qui ont eu lieu, les représentants élus sont bien les interlocuteurs avec lesquels il faut négocier.

 

Et sur le long terme, concevez-vous un seul Etat commun ?

C’est un des grands débats au sein des progressistes. A titre personnel, je considère qu’en tant que Français, je n’ai pas à intervenir sur la nature de l’Etat ou des Etats que choisiront les Palestiniens et les Israéliens. On peut envisager qu’après le temps de la réconciliation et de l’apaisement, la solution d’un Etat unique est la seule cohérente. Mais ce n’est pas à moi de décider, je ne suis pas Israélien. Si la majorité des progressistes israéliens va dans ce sens, nous les soutiendrons.

 

Quelle est votre position sur la " question des réfugiés " ?

La question des réfugiés est la question centrale. Les réfugiés qui ont été chassés, qui ont été spoliés, ont le droit imprescriptible à revenir sur leur terre. Et dans tous les cas, Israël est responsable. La question des réfugiés est donc celle de la responsabilité d’Israël, et j’insiste beaucoup sur cela. Il faut savoir qu’Israël bénéficie aujourd’hui encore de soutiens financiers pour les spoliations allemandes. D’un côté, Israël se reconnaît donc comme étant en droit de récupérer de l’argent pour les persécutions subies par les Juifs européens pendant la Seconde Guerre mondiale ; de l’autre, il refuse toute participation pour les exactions commises à l’encontre des Palestiniens. Nous, Juifs français, nous sommes battus contre notre gouvernement pour que soit enfin reconnu le fait que nous avons été spoliés par la France – et je touche par exemple des indemnités. Et je ne peux pas d’un côté exiger pour moi des indemnités, et dire non pour les autres. La question des réfugiés palestiniens est donc centrale, aussi bien pour la reconnaissance de la spoliation que pour déterminer l’auteur de la spoliation, donc la responsabilité de l’Etat d’Israël. Il y a un agresseur et un agressé, et l’agresseur est responsable au niveau du droit : c’est à la fois un droit moral et un droit juridique, quantifiable.

 

Vous parlez d'indemnisation. Qu'en est-il du retour ?

Le droit au retour doit être reconnu à tous les réfugiés. Nous ne savons pas combien voudront revenir. C’est une question à régler avec les Palestiniens. Si on commence à discuter sur cette question, nous voyons bien où cela nous mène : quotas, calculs démographiques, etc. Et on ouvre la porte à tous les discours.

 

Au regard des dernières élections palestiniennes, comment l'UJFP et les progressistes israéliens se situent-ils par rapport au Hamas ?

Les progressistes israéliens ont dit à juste raison que les Palestiniens ont voté de la façon la plus démocratique possible, dans des conditions très difficiles, puisque les candidats n’ont pas pu faire leur campagne partout, les Palestiniens de Jérusalem n’ont pas eu le droit de voter, etc. Les Palestiniens ont choisi le Hamas pour des raisons multiples. C’est la conséquence de l’agression israélienne et de l’inexistence de partis progressistes palestiniens. Et on sait tous que le Hamas est en partie une construction israélienne, qu’il a été soutenu contre l’OLP, favorisé pour diviser l’OLP dont on disait qu’elle était une institution terroriste. Longtemps, les Israéliens dans leurs attaques ciblées ont tué des gens de l’OLP et laissé les gens du Hamas, etc.

 


" Déjà vu ! ", par Uri Avnery

Extraits d'un texte d'Uri Avnery, diffusé en français le 30 janvier 2006 par l'Association France Palestine Solidarité (texte consultable en entier ici : www.france-palestine.org/article3062.html)

" […] Les gens qui croient dans les théories de la conspiration peuvent affirmer que le Hamas fait partie d'un plan israélien tortueux. Certains croient même que le Hamas était une invention israélienne dès le tout début. C'est, bien sûr, très exagéré. Mais il est vrai que, dans les années qui ont précédé la première Intifada, l'organisation islamique était pratiquement le seul groupe palestinien qui pouvait circuler librement dans les territoires occupés.

Voilà le raisonnement : notre ennemi est l'OLP. Les islamistes détestent l'OLP laïque et Yasser Arafat. Donc nous pouvons les utiliser contre l'OLP. De surcroît, alors que toutes les institutions politiques étaient interdites, et que même les Palestiniens qui travaillaient pour la paix étaient arrêtés pour activité politique illégale, personne ne pouvait contrôler ce qui se passait dans les mosquées. " Tant qu'il prient, ils ne tirent pas " était l'opinion naïve qui prévalait dans le gouvernement militaire israélien.

Quand la première Intifada a été déclenchée à la fin de 1987, cela s'est avéré faux. Le Hamas a été formé, en partie pour concurrencer les combattants du Djihad islamique. Dans un court laps de temps, le Hamas est devenu l'âme du soulèvement armé. Mais pendant presque un an, les services de sécurité israéliens n'ont rien fait contre ses membres. Puis la politique a changé et le Cheikh Ahmed Yacine, le chef spirituel, a été arrêté. Tout ceci est arrivé plus par stupidité que dans le cadre d'un plan établi. Aujourd'hui, le gouvernement israélien se trouve face à une direction Hamas démocratiquement élue par le peuple.

Et maintenant ? Eh bien, un fort sentiment de déjà vu.

Dans les années 1970 et 1980, le gouvernement israélien déclarait qu'il ne négocierait jamais avec l'OLP. Ce sont des terroristes. Ils ont une charte qui appelle à la destruction d'Israël. Arafat est un monstre, un second Hitler. Alors, jamais, jamais, jamais...

A la fin, après beaucoup d'effusion de sang, Israël et l'OLP se sont reconnus mutuellement et les accords d'Oslo ont été signés.

Maintenant, nous entendons de nouveau le même refrain. Terroristes. Assassins. La charte du Hamas appelle à la destruction d'Israël. Nous ne négocierons jamais, jamais, jamais avec eux. […] "


 

On lit peu dans vos communiqués de condamnations des attentats commis par le Hamas au sein de la population civile israélienne…

Je n’ai pas personnellement pour objectif de dénoncer le Hamas. Nous condamnons bien sûr les attentats suicides : ce type d’attentats ne mène à rien, on le sait, et la seule forme de combat efficace est la forme organisée. Les attentats palestiniens sont aveugles, car ils ne sont pas liés à une stratégie militaire, mais à une stratégie politique de mauvais aloi. Cependant, on ne peut s’en tenir à une condamnation : on condamne, mais on explique. On interdit aux Palestiniens d’avoir une armée, et ils n’ont pas de moyens de se défendre de manière organisée ; les attentats suicides sont des actions désespérées, et de nombreux facteurs font qu’ils en arrivent à ça ; ce n’est pas la solution, ce n’est pas bon pour la résistance palestinienne, et ces attentats sont négatifs. Mais il faut toujours rappeler que cette situation est la conséquence de l’occupation israélienne – sans quoi on rentre dans le jeu israélien, et on connaît l’utilisation politique israélienne du terme de « terrorisme » pour refuser de dialoguer, comme ça a été le cas avec Yasser Arafat pendant des années. Il y a donc deux grandes façons de parler des attentats : soit une pure condamnation, selon le modèle dans lequel Israël voudrait nous enfermer ; soit en revenir tout le temps à dire qui est à l’origine l’agresseur et qui est l’agressé. A nous de savoir si nous nous laissons enfermer dans le discours israélien ou non.

 

 

 

 

> Propos recueillis par PJ et Rehan, à Lyon, le 14 février 2006

 

 

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