Rester critique face à la critique des médias
Entretien avec Philippe Corcuff
« Mais la faiblesse de Kraus – et de toute critique d’humeur -, c’est qu’il ne saisit pas très bien les structures ; il en voit les effets, il les montre du doigt, mais sans en saisir, le plus souvent, le principe. Or, la critique des individus ne peut pas tenir lieu de critique des structures et des mécanismes – qui permet de convertir les mauvaises raisons de l’humeur, bonne ou mauvaise, en raison raisonnée et critiquée de l’analyse. Cela dit, l’analyse des structures ne conduit pas à débarrasser les agents sociaux de leur liberté. Ils ont une toute petite part de liberté qui peut être accrue par la connaissance des mécanismes dans lesquels ils sont pris. C’est pourquoi les journalistes se trompent lorsqu’ils traitent l’analyse du journalisme comme une "critique" du journalisme, alors qu’ils devraient y voir un instrument indispensable pour accéder à la connaissance et à la conscience des contraintes structurales dans lesquelles ils sont pris, donc de se donner un tout petit peu plus de liberté. »
Pierre
Bourdieu, « Actualité de Karl Kraus – Un manuel de combattant contre la
domination symbolique », 1999 (repris dans Interventions, 1961-2001,
Agone, 2002)
Depuis les années 1990, et surtout après 1995, s’est
développée en France une critique acerbe des médias. Deux des ouvrages qui ont
fait date, Sur la télévision, de
Pierre Bourdieu (1996) et Les nouveaux
chiens de garde, de Serge Halimi (1997), sont présentés dans la rubrique
Lire.
La critique des médias est aussi passée par le cinéma à
travers les films documentaires de Pierre Carles, Pas vu pas pris (1998) notamment, et « Tirs Nourris sur
la Télévision » (TNT en 2005).
Dans cette logique de dénonciation des effets et méfaits
médiatiques, est né Acrimed (Action-CRItique-MEDias, association créée en 1996). Son
travail consiste à analyser dans le menu la presse, d’en démonter les
mécanismes de collusion et de mettre les journaleux face à leurs
contradictions.
Un journal satirique, volet plus ludique de cette critique
des médias, s’est aussi monté : PLPL
(Pou Lire Pas Lu, publié entre
juin 2002 et octobre 2005). Bon marché, acerbe et divertissant, ce
journal a pris un autre nom en mars 2006 : Le Plan B.
Jusque là, nous sommes donc en parfait accord avec cette
dynamique contestataire et subversive : dissidente. Au reste, nous
apprécions Serge Halimi, rédacteur au Monde
Diplomatique, que nous avons rencontré à plusieurs reprises lors de
conférences. Sérieux, dynamique et accessible, il s’est montré fort sympathique
à la fin de ses interventions lorsque nous avions des questions à lui poser.
Une tension est née dans nos consciences lorsque nous avons
découvert que Philippe Corcuff était l’une des cibles de ce courant critique. Pilier
de la contestation lyonnaise, ce fervent militant a visité plusieurs partis de
gauche. Il tient aujourd’hui un discours original au sein de la LCR, et milite
à SUD Éducation. Maître de Conférences à l’Institut d’Études Politiques, ce
bourdieusien critique a contribué à monter l’Université Populaire de Lyon
(inaugurée en janvier 2005), qui s’inscrit dans la continuité de l’initiative
de Michel Onfray à Caen depuis octobre 2002.
Philippe Corcuff, toujours prêt à discuter lorsque son
emploi du temps le permet, a été entièrement solidaire des étudiants lors du
blocage de l’IEP de Lyon.
La tension est devenue douloureuse pour nos jeunes âmes
perdues dans le vent de la révolte lorsque PLPL
a décerné dans son dernier numéro (n°26, novembre 2005), sa « Laisse
d’or » à Philippe Corcuff. Dans un article cinglant, il est traité, entre
autre, de « roquet dressé contre Chomsky et la
critique radicale des médias ».
Nous avons cherché à comprendre les raisons de cette
animosité, en abordant sans détour la question lors d’un entretien avec
Philippe Corcuff.
* « De quelques
problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier »,
par Philippe Corcuff, revue Le Passant
Ordinaire, n°36, septembre-octobre 2001 (mis en ligne sur http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp) ;
* « Les journalistes sont-ils tous des
vendus ? », par Philippe Corcuff (Charlie
Hebdo, n°617, mercredi 14 avril 2004) ; « Philippe Corcuff, critique “intelligent” de la critique des
médias », par Patrick Champagne (Acrimed, 19 avril 2004) ; « Au
bon sens stalinien », par Philippe Corcuff (Charlie Hebdo, n°619, mercredi
28 avril 2004) ; « Une
crise de nerfs de Philippe Corcuff », par Henri Maler (Acrimed, 5 mai
2004) ; l’ensemble de ces textes sont mis en ligne sur http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=6862 ;
* « La conspiration – Quand les journalistes (et leurs
favoris) falsifient l’analyse critique des médias », par Serge Halimi et
Arnaud Rindel (revue Agone, n°34,
2005) ; « Une accusation
infondée inacceptable : à propos d’un article de Serge Halimi et Arnaud
Rindel dans la revue Agone »,
communiqué de Philippe Corcuff (31 octobre 2005, mis en ligne sur http://calle-luna.org/breve.php3?id_breve=50) ;
* « Chomsky et le "complot médiatique" – Des simplifications actuelles de la critique sociale », par Philippe Corcuff (revue ContreTemps, n°17, septembre 2006 ; mis en ligne sur http://calle-luna.org/article.php3?id_article=169) ; «Corcuff et la "théorie du complot"», par Gilbert Achcar (revue ContreTemps, n°17, septembre 2006 ; mis en ligne sur http://calle-luna.org/article.php3?id_article=226).
Entretien :
On vous reproche une surmédiatisation. Comment vivez-vous
ces attaques ?
Sujet compliqué…
Bon, il y a d’abord eu novembre-décembre 1995, au moment des
mouvements sociaux, alors que j’étais l’un des protagonistes de la pétition de
soutien aux grévistes, dite « pétition Bourdieu », en tant que
président du club Merleau-Ponty créé quelque temps auparavant, en février 1995
[voir Le « décembre » des
intellectuels français par Julien Duval et al., Liber-Raisons d’Agir,
1998]. Ma grande erreur est de ne pas avoir utilisé un pseudonyme les premières
fois où l’on m’a demandé d’intervenir dans les médias. Sans y réfléchir
vraiment, pris dans l’urgence, j’ai utilisé mon nom, et ça a entraîné tout et
n’importe quoi. Parce que le nom fait écran : il donne l’idée d’une
cohérence à la diversité de vos activités. Ainsi, par la suite, on m’a présenté
comme « sociologue de la LCR » ou comme « philosophe de Charlie
Hebdo », expressions qui n’ont pas grand sens.
1995 a eu un effet boule de neige. J’ai alors eu la
possibilité de m’exprimer, de façon limitée, dans Le Monde et dans Libération,
et ici à Lyon dans Lyon Capitale.
Mais ça n’a jamais pris la proportion qu’on peut lire, sur Internet par
exemple, où l’on parle de mon « omniprésence » dans les médias. Deux
des rares fois où je suis passé à la télé, c’était dans des émissions
consacrées à Eddy Mitchell. Oui… parce que pour les médias audiovisuels, je
suis surtout « l’universitaire spécialiste d’Eddy Mitchell », alors
j’ai participé à un reportage d’Envoyé
Spécial et à une émission sur Canal+ qui lui étaient consacrés [voir
Philippe Corcuff, « Le cimetière des éléphants – La philosophie sauvage
d’Eddy Mitchell », revue Cités, PUF, n°19, 2004]… En dehors de ça,
je n’ai pas fait grand-chose, un peu de radio sur France Culture, où j’étais
invité de temps en temps en tant que sociologue ou pour mes compétences en philosophie
politique. Mais ce qui m’a été le plus reproché, semble-t-il, c’est d’écrire
des tribunes dans Le Monde et dans Libération. Or, entre janvier 1996 et
décembre 2004, j’ai compté qu’en moyenne j’ai publié deux tribunes par an dans Libération et une par an dans Le Monde.
Je n’ai donc pas l’impression qu’il s’agisse
d’une « omniprésence »…
Quand on lisait PLPL, on avait l’impression que j’étais sur le même plan
qu’un intellectuel médiatique comme BHL, ou que des gens comme Laurent Joffrin
[ex-Nouvel Observateur, aujourd’hui Libération] ou même Patrick Le Lay [ex-PDG de TF1]…D’ailleurs, c’est amusant
de voir que, dans des forums alternatifs sur internet, quand des fans de PLPL parlent de moi comme de quelqu’un
d’important médiatiquement, d’autres réagissent en demandant : « Mais
c’est qui ce Corcuff ? ». Mon ego dut-il en souffrir, ce ne sont que
des secteurs fort réduits de la population française qui connaissent seulement mon
nom et encore plus réduits qui connaissent le contenu de mes prises de position
publiques, et si je pense à mes travaux en sociologie et en philosophie
politique, alors là ça ne pourrait remplir que quelques cabines téléphoniques…
D’autre part, si l’on suit les procès qui m’ont été faits
sur internet, dans PLPL et maintenant
dans Le Plan B, on a l’impression que
j’ai passé le principal de mon temps, depuis 1995, dans les médias, alors que cela
a constitué quelque chose de marginal dans mon activité quotidienne (sauf la
période où j’ai effectué une chronique bi-mensuelle, puis mensuelle à Charlie
Hebdo, entre avril 2001 et décembre 2004, où cela m’a pris un tout petit peu
plus de temps). C’était presque rien par rapport à mon boulot d’enseignant, à
mes travaux de recherche à mes investissements militants (SUD Éducation, LCR,
ATTAC, Université Populaire de Lyon principalement), avec des trucs tout à fait
ordinaires comme organiser des réunions, distribuer des tracts, coller des
affiches, vendre des journaux, etc. Si on lit ce qui m’est continuellement
reproché, on doit aussi penser que je vis à Paris, et que je squatte assez
souvent déjeuners et dîners mondains, alors que je vis en province, que je me
rends peu à Paris (surtout pour le comité de rédaction de la revue ContreTemps et pour le conseil
scientifique d’ATTAC) et que je ne connais guère de « personnalités »
du monde médiatique (sans doute beaucoup moins que certains de mes détracteurs
comme Serge Halimi)…
Comme elles ne correspondent pas à une objectivité de ma
supposée « omniprésence » dans les médias, on peut faire l’hypothèse
que ces attaques répétées sont plutôt liées à des compétitions au sein de la
gauche radicale. Par rapport à la tentation de constituer une
anti-« pensée unique » autour des positions de la direction du Monde diplomatique, mes analyses et mes
points de vue hétérodoxes semblent gêner certains, qui n’ont alors trouvé comme
réponse qu’une stigmatisation globale de ma personne, me caractérisant comme un
« traître » et un « vendu ». C’est une logique qui a pas
mal d’analogies avec les procédés staliniens. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il
y ait de « complot » malfaisant là-dedans. Mes procureurs sont sans
doute de bonne foi : ils doivent vraiment penser que je suis
« dangereux » pour le camp de la critique du néolibéralisme. Et ils
finissent alors pas me voir comme « omniprésent », tant les quelques
fois où j’interviens publiquement les énervent profondément. Mais justement ce
passage obligé de divergences légitimes au sein de la gauche radicale
(notamment quant à la critique des médias) à une diabolisation systématique, et
cela en toute bonne foi, me fait encore plus froid dans le dos qu’un
comportement de manipulation cynique…
La détestation relative à l’égard de ma personne sert alors
de filtre quant à ce qui sera retenu ou pas de mes écrits et de mes activités.
Les lecteurs de PLPL, du Plan B ou d’Acrimed auront ainsi été alimentés
par des tas de ragots sur mes supposées liaisons secrètes avec l’establishment médiatique, auront vu les
mêmes portraits insultants répétés sans fin, auront pu lire des propos tronqués
et sortis de leur contexte, etc., mais n’auront rien su de mon jeûne de soutien
à l’opposant altermondialiste au régime militaire de Ben Ali, Sadri Khiari, à
Tunis en octobre 2002 (voir http://hns.samizdat.net/article.php3?id_article=1804)
ou de ma grève de la faim de solidarité avec le syndicaliste Roland Veuillet à
Lyon en février 2007 (voir http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article4877)...
Ces attaques ont pris leur envol après que Philippe Val m’ait
contacté pour entrer à Charlie Hebdo. Á partir d’avril 2001, j’y ai
fait une chronique tous les quinze jours, puis tous les mois, et j’ai fini par
quitter le journal, du fait de divergences, en décembre 2004. La corrélation
entre ma diabolisation et ma participation à Charlie Hebdo a des racines dans le passé : Val et Halimi
étaient copains, puis ils se sont fâchés au moment de l’intervention
occidentale au Kosovo (avant que je n’arrive à Charlie), et alors Charlie
Hebdo est devenu pour Halimi et l’Acrimed la pire des choses. Le fait que
j’accepte de travailler pour Charlie
Hebdo a alors été interprété comme la preuve de ma « corruption »…
Personnellement, je n’ai jamais eu de conflit direct avec Halimi, avant que le
fiel ne monte peu à peu contre moi dans PLPL.
Je pense que j’ai été, au départ, un « effet collatéral » du rapport
Halimi/Val ; « effet collatéral » amplifié par ma prise de
distance à l’égard des critiques manichéennes et conspirationnistes des médias
portées notamment par PLPL.
Comment aviez-vous perçu Les
nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi ?
C’était longtemps avant… en 1997. J’avais reçu ça plutôt positivement,
comme un livre amusant et critique à l’égard des gens haut placés dans les
médias. Mais je n’y ai jamais vu de dimension sociologique. Le problème de ce
type de critique des médias à la française, c’est qu’elle ne s’appuie pas sur
une collecte systématique de données empiriques. Sauf en ce qui concerne une analyse
sélective (parfois trop partiale) des textes publiés, et la mise en perspective
de propos et/ou de pratiques contradictoires chez certains journalistes. Après,
on a quelques éléments vagues sur des causalités supposées, du type « c’est
un tel qui possède le capital de telle maison, donc si un tel dit ceci, c’est
pour cela ». Mais, par contre, on ne nous dira jamais que Le grand bond en arrière de Serge Halimi
a été publié chez Fayard en 2004, que Fayard c’est Hachette et que Hachette
c’est Lagardère. Selon la théorie PLPL-Acrimed,
ce devrait être alors Lagardère qui a dicté son livre à Halimi. Or on voit bien
que ça ne fonctionne pas comme ça, pas plus pour Halimi que pour d’autres.
En fait, la critique type PLPL-Acrimed est parfois amusante mais pas souvent sérieuse,
approfondie et nuancée. Sur la télévision
de Pierre Bourdieu (1996), c’est complètement différent, puisqu’on y trouve
l’esquisse d’une théorie sociologique du champ journalistique, même s’il y a
des lacunes du côté de l’analyse de la réception des messages audiovisuels. De
ce point de vue, il y a souvent une confusion, un malentendu, dans
l’équivalence fréquemment posée entre Bourdieu et Halimi dans les milieux
critiques. C’est tout particulièrement le cas de la notion de
« connivence » : quand Bourdieu parle de « connivence »,
il désigne l’effet de consensus au sein du champ, par-delà les divergences,
c’est-à-dire un ensemble de stéréotypes communs que partagent des gens qui sont
dans un même espace et qui pourtant sont souvent en concurrence. D’ailleurs
Bourdieu parle dans Sur la télévision
de « corruption structurelle », tout en disant que le mot n’est pas
bon parce que l’expression « corruption » suppose qu’il y a quelque
chose de volontaire, or ce n’est pas exactement ce qu’il veut dire… Á
l’inverse, « connivence » chez Halimi veut dire copinage, avec
intention et conscience de mal agir. Il y a là une différence essentielle.
Celle qui sépare une critique sociologique du champ journalistique et une
critique journalistique des journalistes.
La critique d’Halimi est avant tout pamphlétaire. Elle a son
utilité. Car en se focalisant sur certains aspects, en grossissant le trait,
voire en caricaturant, on contribue à mieux faire voir des choses à un moment
donné. Mais il faut prendre conscience aussi des limites du registre
pamphlétaire, qui laisse des pans entiers de la réalité de côté et qui est
souvent tenté de faire du petit bout du monde social qu’il éclaire l’axe
principal de celui-ci. Et d’ailleurs ce petit bout de réalité dévoilé par Les
nouveaux chiens de garde n’est pas si caché que cela, car j’ai
souvent été étonné ces dernières années, au fil de rencontres épisodiques avec
des journalistes différents, de croiser pas mal de journalistes partageant
l’humeur critique d’Halimi. La critique des corruptions liées au copinage est
un discours assez partagé dans ce milieu, et qui est d’ailleurs exprimé
régulièrement dans la presse écrite ou même à la télévision. Dans Les
nouveaux chiens de garde, il y a donc moins de rupture avec les prénotions,
avec les évidences et les préjugés du milieu journalistique qu’on ne le croit.
D’ailleurs, le livre semble avoir eu un grand succès chez les journalistes
eux-mêmes. Dans une perspective analogue, le livre de Pierre Rimbert sur Libération [Pierre Rimbert, Libération, de Sartre à Rothschild, Raisons
d’Agir, 2005] semble connaître un relatif succès chez les journalistes de Libération, notamment parce que on y dit
du mal des « chefs » du journal.
Halimi pointe bien quelques réseaux de relations, mais ne
les analyse pas vraiment systématiquement, empiriquement et théoriquement. Comme
le dit Bourdieu à propos de Karl Kraus, il s’agit d’une « critique
d’humeur », qui « ne saisit pas très bien les structures ». Par
exemple, j’ai vu récemment que Le Monde
des livres accordait une demi page au
dernier ouvrage d’Alain Touraine. Alors que dans le milieu académique, il y a de
moins en moins de gens qui s’intéressent à ce qu’écrit Touraine. Alors la
question est de savoir pourquoi Le Monde
va se croire obligé de parler de Touraine quand il sort un livre ? Parce
que c’est un « nom » ? Parce que ceux qui écrivent dans Le Monde des livres ont été formés à une
époque où Touraine comptait sociologiquement ? Parce que la maison
d’édition de Touraine à une attachée de presse ayant des relations stabilisées
avec certains journalistes du Monde ?
Parce qu’il y a un copinage plus appuyé entre qui et qui ? Mais comment
passe alors ce fameux copinage : par des coups de fil directs ou autrement… ?
Il me semble, en tout cas, que c’est plus compliqué que le simple copinage, qui
est d’ailleurs rarement démontré empiriquement mais le plus souvent postulé. Il
y a sans doute des formes de copinage, mais il faudrait mieux en localiser la
portée, plutôt que de tendre à les projeter sur l’ensemble des pratiques comme
un facteur explicatif central. Ce qui serait alors intéressant à analyser, ce
serait de voir comment des réseaux d’amitiés et d’inimitiés participent bien à
la structuration du travail journalistique, mais sur un mode
« naturel » et non pas conspirationniste, en venant notamment
s’appuyer sur des ensembles d’évidences communes, de visions du monde communes,
eux-mêmes insérés dans des modes de vie communs, etc.
Chez Halimi, il n’y a ni travail statistique systématique,
ni comptes-rendus systématiques d’observations directes des comportements.
Quant au gros du travail d’Acrimed, c’est surtout l’analyse de contenu d’articles,
et la mise en parallèle de propos ou d’actes de certains journalistes avec des
choses qu’ils ont déjà dites ou faites ailleurs ou avant. L’intérêt est réel,
mais limité. Chez Noam Chomsky, dont je ne partage pas nombre d’analyses, il y
a plus de données chiffrées sur la presse américaine, par exemple. Pour ce qui
est des réseaux de copinage, c’est en partie informé de l’intérieur, mais en
grande partie aussi une généralisation d’intuitions et des déductions à partir
de tout petits indices. Par exemple, si on retrouve tel nom dans tel comité de
rédaction, on postule un réseau de copinage etc. Mais une pamphlétaire
libertaire, Valérie Minerve Marin, a retourné des procédés assez similaires contre
Acrimed, Halimi, etc., dans son texte « Une "gauche de gauche" au-dessus de
tout soupçon » (avril 2004, mis en ligne sur http://calle-luna.org/article.php3?id_article=126). Á trop jouer la pureté contre ses
adversaires, quand on est obligé, comme la plupart des agents sociaux, de faire
des compromis quotidiens avec le monde tel qu’il est, on se fait piéger sur ses
propres « impuretés », et celui qui vous piège pourra toujours se
faire piéger lui-même par un supposé plus « pur », etc. Une humilité
qui éviterait d’utiliser essentiellement le thème de « la pureté »
comme une arme contre ses adversaires intellectuels et/ou politiques serait
plus ajustée à l’état des contraintes sociales pesant sur chacun d’entre nous,
même si c’est sous des formes et dans des intensités variables.
En tant que sociologue, je ne pense pas que cela soit le
copinage qui structure principalement le monde social en général et le monde
des médias en particulier. Se focaliser sur le copinage, c’est une vision très
journalistique et peu sociologique des ordres sociaux. Par exemple, dans la
perspective de la sociologie critique de Bourdieu, le copinage n’est qu’un
sous-produit de la connivence structurale et non-consciente propre au champ
journalistique. Ce serait la partie immergée de l’iceberg, et il faudrait
pouvoir penser les relations entre cette partie immergée (bien réelle) et les
structures de cet iceberg social. C’est justement ce qu’a commencé à faire
Bourdieu avec son esquisse de sociologie du champ journalistique. Dans cette
perspective, même des gens qui se croient extrêmement différents, et qui n’ont
pas de relations de copinage, sont alors amenés, par de tels mécanismes
sociaux, à penser des choses similaires. En tant qu’étudiant nourri de
ressources sociologiques, François Ruffin a produit une observation
participante critique intéressante sur le Centre de Formation des Journalistes [François
Ruffin, Les petits soldats du
journalisme, Les Arènes, 2003].
Il y montre comment chez les gens qui sortent de ce centre se
constituent des
évidences, des stéréotypes et des contraintes, qui
sont des facteurs
d’uniformisation. Par exemple, la recherche du
« court » et du
« rapide », un certain anti-intellectualisme,
l’évidence de ce qui
rentre dans « l’actualité », le fait
que ce qui touche aux ouvriers
sera vu comme « archaïque » contre
d’autres choses perçues comme
« modernes »,
le thème de « l’urgence », etc.. Les
apprentis-journalistes et les
journalistes apparaissent ainsi davantage des marionnettes de
conformismes
professionnels (et sociaux plus larges) que des manipulateurs cyniques.
Bourdieu développe une théorie critique du sujet, sur lequel pèse (à
l’extérieur, dans la logique des champs, et à l’intérieur, dans les habitus
intériorisés) des déterminismes sociaux, alors que la sous-théorie du copinage
rétablit une sorte de sujet tout-puissant (à la manière de la figure de l’homo œconomicus des économistes libéraux
et néolibéraux), sous la forme de sujets corrompus et manipulateurs.
Comment avez-vous vécu les attaques contre vous ?
Je m’y suis difficilement et progressivement habitué.
J’avais été mis en contact avec PLPL
dès le n° 0 en juin 2000, par Thierry Discepolo des éditions Agone de Marseille. Et je me suis alors abonné.
Certaines tonalités du journal (la non signature des articles, la thématique de
la pureté, des trucs faux sur des gens que je connaissais, comme Christophe
Aguiton ou Daniel Bensaïd, etc.) me posaient problème au fil des numéros (qui
ne parlaient pas de moi à l’époque), et j’ai indiqué assez vite à Discepolo que
je ferais vraisemblablement un texte critique pour ouvrir un débat avec eux.
J’ai alors publié en septembre 2001 un article critique dans Le Passant Ordinaire (une revue
alternative bordelaise) portant sur à peu près un an d’existence de PLPL
(voir http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp).
La revue a proposé à PLPL de répondre, ils ont refusé. Avant, ils
semblaient ne pas se préoccuper de moi, même si j’avais des échos par Discepolo
selon lesquels ma récente participation à Charlie
Hebdo depuis avril énervait certains.
Á partir de l’article du Passant
Ordinaire, ils se sont mis à m’attaquer systématiquement, à avancer des
informations fausses (notamment que j’étais conseiller de la rédaction du Figaro, tout en écrivant dans
l‘hebdomadaire de la LCR, Rouge !
la
première partie était un mensonge et la deuxième
une vérité…) et même à
m’insulter. Les insultes m’ont quand même
affecté au début. On est plus faible
qu’on ne le croit souvent, trop attaché à son image
public, vraisemblablement
parce qu’on a des doutes sur soi, la qualité de son
travail ou l’intensité de
son engagement. Pour ma part, je vis souvent des culpabilités
croisées, entre
mon investissement dans des travaux intellectuels et mes engagements
militants.
Or, on m’attaquait sur ma supposée nullité
intellectuelle : je ne
connaissais rien à Bourdieu, ni à la sociologie, je
n’existais que grâce aux
médias… Et j’ai été encore plus
affecté par la thèse selon laquelle je n’aurais
jamais été militant, que ce n’était
qu’une invention médiatique, alors que je
milite depuis l’âge de 16 ans dans différentes
organisations. Et puis, peu à
peu, je me suis habitué. Je ne lisais plus PLPL,
mais certains m’envoyaient épisodiquement par mail ce qu’on disait de moi, et
puis il y avait des fans de PLPL qui
réagissaient violemment dès que le site Bellaciao mettait un article de moi en
ligne, en appelant à la censure des propos du « traître » et du
« vendu » que j’aurais été et qui n’avait rien à faire sur un site
radical…
La dernière chose qui m’a affecté, c’est un papier d’Halimi
et Rindel, cette fois signé, dans la revue Agone
en 2005. Ils expliquaient que j’avais l’habitude de tronquer les citations
dans mon travail intellectuel, en prenant un seul exemple : une citation
de Chomsky dans un de mes textes. J’ai vérifié (car on peut toujours faire des
erreurs) et je me suis aperçu qu’ils mentaient sur l’unique exemple donné et
qui était supposé incarner mon rapport général aux citations. J’ai dû réagir,
parce que tronquer des citations dans une activité intellectuelle, c’est une
accusation déontologiquement grave. J’ai fait un communiqué qui rétablissait la
vérité des faits et qui demandait un rectificatif dans Agone et des excuses publiques aux auteurs
(voir http://calle-luna.org/breve.php3?id_breve=50). Mais rien n’est venu…
J’avais pensé qu’avec mon départ de Charlie Hebdo, en décembre 2004, ça allait se tasser, mais non, pas
tout à fait, le ressentiment est tenace…
Pourquoi avez-vous quitté
Charlie Hebdo ?
J’ai toujours fait ce que je voulais à Charlie Hebdo. Á travers une chronique d’inspiration philosophique
et sociologique, j’essayais notamment de formuler un certain rapport critique
avec les préjugés et les lieux communs de la gauche radicale et de l’altermondialisme.
Mais c’était une critique interne, parce que Charlie Hebdo
était partie prenante de l’altermondialisme, en tant
que membre-fondateur d’ATTAC. Et puis, peu à peu, Philippe
Val a évolué :
l’altermondialisme est devenu un ennemi, car progressivement
assimilé à l’islamisme
et à l’antisémitisme… Tout cela a
commencé à prendre forme en novembre 2003,
lors du Forum social européen de Saint-Denis, alors que Tariq
Ramadan avait été
invité à participer à des débats. Pour ma
part, j’ai continué à défendre des
positions altermondialistes dans le journal, avec des tonalités
autocritiques.
La divergence concernait aussi les méthodes intellectuelles.
Car le premier accrochage avec Val a été antérieur au Forum social européen,
sur un point ou Val et Halimi étaient d’ailleurs d’accord : la critique
conspirationniste du journal Le Monde.
Ainsi quand je critiquais une dérive conspirationniste chez Chomsky ou chez Halimi, c’était les schémas conspirationnistes
en général que je mettais en cause, et non pas telle ou telle orientation
politique de Chomsky et d’Halimi, avec qui je pouvais au contraire converger
politiquement. Or Charlie Hebdo, et
Philippe Val tout particulièrement, a fait campagne pour le livre de Pierre
Péan et Philippe Cohen sur Le Monde [La face cachée du Monde, Mille et une
nuits, 2003]. Au début, je n’avais pas lu le livre, mais Val était sur tous les
plateaux de télé pour en faire la pub… C’était un gros pavé, mais j’ai quand
même décidé de le lire attentivement, parce que je me sentais engagé par la
campagne du journal en sa faveur, seul Michel Polac exprimant de fortes
réserves. Ça m’a pris deux semaines. J’ai trouvé qu’il y avait quelques
dizaines de pages, sur la fin, intéressantes, dévoilant des logiques
économiques très contestables portées par Jean-Marie Colombani. Toutefois la
plus grande partie de l’ouvrage avait des tonalités plus écoeurantes, en
voulant absolument trouver dans le passé, voire l’enfance, des personnes
(principalement Edwy Plenel et un peu Jean-marie Colombani) les sources
supposées de leurs supposées turpitudes présentes et de leurs supposées stratégies
« machiavéliques », le livre étant structuré autour d’un complot mené
par Colombani-Minc-Plenel (Minc n’étant toutefois que marginalement traité). J’ai
alors fait état de ma lecture à Val, en essayant de revenir au livre phrase à
phrase, et je me suis aperçu qu’il n’avait fait que le parcourir et qu’il ne le
maîtrisait pas dans le détail. Je croyais avoir été d’accord avec Val
jusqu’alors sur la critique du conspirationnisme, mais je me suis aperçu que le
conspirationnisme quand c’était Chomsky-Halimi, c’était mal, mais quand c’était
Péan-Cohen contre Le Monde, c’était
bien… Et pourquoi Le Monde ?
Remontait immédiatement à la surface chez Val une anecdote : quelques
années auparavant, lors d’une « crise » au sein de Charlie, un papier critique état paru
dans Le Monde. Le Monde est alors devenu pour Val un « adversaire » et, au
moment de la sortie du Péan-Cohen, Val semblait encore porté par le ressentiment
contre le fameux article…Cela ne m’a pas empêché de faire une chronique prenant
le contre-pied du journal sur le livre de Péan-Cohen.
Quelque chose a commencé alors à se casser dans mes rapports
avec Val. L’anti-conspirationnisme à géométrie variable de Val a d’ailleurs continué
à s’exprimer bien après, puisque certains de ses éditoriaux ont mis en scène
des complots islamiste-islamique (avec une tendance à l’amalgame entre les
deux), altermondialiste, trotskyste, antisémite, etc. plus ou moins liés entre
eux. Val est d’ailleurs devenu aujourd’hui un Huntington européen de centre-gauche
[voir le célèbre livre du penseur américain des relations internationales, Samuel
P. Huntington, Le choc des civilisations
– The Clash of Civilizations - 1ère
éd. américaine : 1996], prophète d’un conflit à trois : entre la
Civilisation Démocratique Européenne (d’où son soutien virulent au Traité
Constitutionnel Européen) et la Barbarie islamiste-islamique, avec un troisième
protagoniste mixte, les USA, entre néo-conservatisme à base religieuse et
acquis démocratiques. L’arrivée de Fiammetta Venner et de Caroline Fourest courant
2004 à Charlie Hebdo a vraisemblablement
contribué à systématiser cette réorientation politique.
L’affaire Péan-Cohen d’abord, puis les désaccords sur
l’altermondialisme à partir du Forum social européen ont conduit à ce que Val
me parle de moins en moins. Adepte du pluralisme en théorie, il a du mal à
accepter en pratique les désaccords avec des personnes proches. Ma chronique,
qui était au départ bi-mensuelle est devenue mensuelle, puis on m’a demandé de
passer de 5000 à 2000 signes. Alors que la chronique partait de la citation
d’un philosophe ou d’un sociologue, développer un propos sur l’actualité à
partir de Spinoza en 2000 signes, ça commençait à devenir difficile… Un court texte (un de mes rares textes d’un peu
plus de 2000 signes ! intitulé « Complot : la pensée tu
niques », repris sur http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=11219)
ridiculisant notamment la thèse du complot islamiste-islamique en général et
les propos de Fiammetta Venner en particulier a été censuré par le rédacteur en
chef, Gérard Biard. Et j’ai alors décidé de partir avant d’être viré et de
rentrer dans une crise qui aurait généré du ressentiment. Or, comme l’avait mis
en évidence Nietzsche, le ressentiment est plus destructeur pour celui qui le
ressent que pour celui contre lequel il est tourné…
Il est d’ailleurs utile ici d’ouvrir une parenthèse sur la
place du ressentiment dans l’humeur critique actuel à l’égard des médias. Car
j’ai souvent observé un mélange explosif de fascination et de ressentiment à
l’égard des médias parmi certains de leurs critiques manichéens les plus
virulents. Une anecdote est de ce point de vue significative : courant
2003, en tant que récent membre du conseil scientifique d’ATTAC (depuis
décembre 2002), j’ai un premier contact direct par mail avec Bernard Cassen,
président d’honneur de l’association et directeur général du Monde diplomatique. Dans ce message, je
le vouvoie et il me répond qu’à un double titre, en tant que membres tous les
deux de la corporation de la presse et
qu’en tant que militants, nous devrions nous tutoyer. Il y aurait quelque chose
comme une pente ethnocentrique dans une certaine critique manichéenne des
médias : on finit par faire comme si ce tout petit monde, un tout petit
monde qui fascine et qu’on hait en même temps, était le centre du monde…On a
ici des analogies avec les analyses de l’historien américain Christopher Lasch,
dans son livre La culture du narcissisme
[éditions Climats, 2000 ; 1ère éd. américaine : 1979],
quand il aborde la question de « la fascination narcissique pour la
célébrité », en mettant en évidence les basculements incessants entre
attirance et haine. Ce qui distinguerait nettement pour Lasch le culte
classique des héros et l’attrait narcissique contemporain pour ceux qui sont
connus…
Mais revenons à mon départ de Charlie Hebdo. Mon problème n’était pas tant le désaccord, car si
j’avais pu continuer à m’exprimer librement dans Charlie, avec le même espace, être en désaccord avec Val ne m’aurait
pas posé de problème. Ceux qui, à l’époque dans les milieux critiques, me
reprochaient de travailler à Charlie
Hebdo le faisaient souvent au nom de la thèse selon laquelle il faudrait
être d’accord avec les idées majoritairement exprimées dans un journal pour y
participer. Ce n’est pas mon avis, car si je mets certes des limites (pour moi,
notamment l’extrême-droite, mais ça ne me gène pas, par exemple, de m’exprimer
dans Le Figaro), à partir de ces limites,
il me semble qu’on apprend plus dans la confrontation avec des gens avec qui on
est en désaccord qu’en baignant dans des petits milieux consensuels qui tendent
à vous enfoncer dans vos évidences... Le double problème emboîté à Charlie était autre : je pouvais de
moins en moins exprimer mes analyses divergentes et on me demandait de réduire
fortement le format de mes textes, pour en faire des sortes de billets d’humeur,
dans lesquels la spécificité intellectuelle de mon intervention aurait disparu.
Donc je suis parti, en faisant un communiqué expliquant mes raisons
(voir http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=11217).
Mais mon départ a peu été publicisé, mes « amis »
de PLPL ne s’en sont pas fait l’écho,
et j’ai continué de recevoir par internet des insultes de gens qui
s’imaginaient que je passais mon temps à dîner avec Serge July ou BHL, en
compagnie de Val. Comme si j’avais fait partie et comme si je continuais à
faire partie de l’establishment
médiatique…
Mon expérience à Charlie
Hebdo
m’a sans doute aidé à mieux comprendre de
l’intérieur les difficultés
d’une intervention de type intellectuelle dans les médias
(notamment à cause de
la dictature du « court », qui est vue par les
protagonistes comme un
problème « technique » et non pas une
question intellectuelle, ce qui
consolide sa force pratique et son évidence), le poids des
stéréotypes (y
compris parmi ceux qui s’efforcent sincèrement de les
soumettre à la critique
comme Val grâce à son goût de la philosophie), les
pathologies liées aux
concurrences et aux problèmes de reconnaissance, etc. Je ne suis
pas au départ
un spécialiste de la sociologie des médias, et je me suis
mis seulement depuis
peu à pratiquer une étude de réception d’une
série télévisée, mais j’ai une
certaine connaissance de la littérature disponible en sciences
sociales. Et ces
ressources sociologiques associées à mon
expérience m’ont fortement éloigné de
la critique manichéenne et néo-gauchiste des
médias. C’est dans cette
perspective que j’ai approfondi pour la revue ContreTemps ma critique des analyses de Chomsky (voir http://calle-luna.org/article.php3?id_article=169)
dans une controverse avec Gilbert Achcar
(voir http://calle-luna.org/article.php3?id_article=226). D’ailleurs, on rencontre chez PLPL-Le
Plan B-Acrimed-Halimi-Rimbert etc. des problèmes analogues à ceux que j’ai
rencontrés à Charlie Hebdo :
une
critique des complots mis en scène dans les médias au
moyen d’une rhétorique du
complot, une critique du simplisme médiatique au moyen de
procédés simplistes,
une critique de la diabolisation des points de vue dissidents au moyen
de la
diabolisation d’autres points de vue, une critique de
l’anti-intellectualisme
en recourant à des méthodes disqualifiant la rigueur
intellectuelle, une
critique de la manipulation médiatique des faits recourant
à un usage
approximatif, voire fantaisiste, des faits, une critique des mensonges
médiatiques au moyen de mensonges, etc. Et la sélection
des
« informations » qu’ils vont
considérer comme pertinentes et
présenter à leurs lecteurs (et donc aussi les
informations qui vont être
laissées dans l’ombre) dépend pour partie
d’inimitiés et d’amitiés stabilisées,
comme ce qu’ils reprochent aux « médias
dominants », sans que d’ailleurs
que cela soit nécessairement conscient chez eux, comme dans les
dits « médias
dominants ». Au contraire, plus c’est fait
« naturellement », en
toute bonne foi, mieux ça coule. Qui saura quelque chose
grâce au Plan B, à Acrimed ou au Monde diplomatique de la fraude au
profit du groupe dirigeant Jacques Nikonoff-Bernard Cassen qui a entaché le
dépouillement des votes pour le conseil d’administration d’ATTAC en juin 2006
et qui a conduit à un changement de majorité au sein de l’association (voir mon
texte « La démocratie à l’Attac ? », 08-12-2006,
http://www.lescahiersdelouise.org/boite-a-idees-casse-01.php) ?
Qui saura grâce au Plan B, à Acrimed ou
au Monde diplomatique qu’un de leurs
sociologues critiques préférés, Loïc Wacquant, a signé dans Libération un appel à voter Ségolène
Royal dès le premier tour de la présidentielle de 2007, aux côtés d’un
théoricien du social-libéralisme comme Pierre Rosanvallon (voir l’appel
« Le 22 avril, assumer notre responsabilité », Libération, 19-06-2007) ?, etc. etc. La critique manichéenne
et néo-gauchiste des médias ressemble beaucoup à ce qu’elle dénonce, et
participe aussi, ce faisant, à la dégradation intellectuelle du débat public
associée au poids grandissant des médias.
Que pensez-vous des
films de Pierre Carles ?
Ca dépend lesquels. Son plus beau film, sur les fragilités
d’un grand intellectuel et ses engagements, est à mon avis celui sur
Bourdieu : La sociologie est un
sport de combat (2001). Pas vu pas pris (1998) était aussi
un film intéressant, parce qu’il mettait en évidence, par le montage des interviews,
le décalage entre des discours généraux, gluants de morale, et des lâchetés
pratiques. Par contre, le film contre Daniel Schneidermann [le producteur d’Arrêt sur Images sur France 5], Enfin pris ? (2002), était beaucoup
plus contestable, et tenait surtout du règlement de comptes personnel à l’égard
de cet ancien ami de Carles. C’était tout particulièrement injuste alors que,
tout en ayant des faiblesses, Arrêt sur
images est une des meilleures émissions françaises de télévision, proposant
justement un rapport critique aux images. Ce n’était pas le meilleur exemple de
corruption médiatique, mais comme souvent dans la critique manichéenne et
néo-gauchiste des médias les plus proches finissent par devenir les plus
haïssables…
Mais Arrêt sur
Images, n’est-ce pas une forme de soupape, une caution pour la télévision,
qui peut ainsi se dire critique ?
C’est ce qui se dit dans certains milieux gauchistes. Mais,
par exemple, si l’émission s’arrête, est-ce que la télévision va s’effondrer
pour autant ? On m’a fait un reproche similaire sur la presse
écrite : en écrivant des tribunes dans Libération
ou Le Monde, je leur apporterais une
caution de gauche. Un peu narcissique, comme nombre de mes collègues universitaires,
mais quelque peu conscient des effets minuscules de mes interventions
publiques, je crains fort que, si je ne publie plus de tribunes dans Libération et dans Le Monde, ça ne changera pas grand-chose : ni à l’état de la
société capitaliste, ni même au point d’équilibre social-libéral de la ligne
éditoriale de Libération et du Monde. Ce ne serait donc déjà pas des
cautions ou des soupapes complètement nécessaires au maintien de l’ordre
capitaliste ou de telle ou telle institution médiatique. Dans ce cas, est-ce
que développer un point de vue critique dans des médias reconnus, ça ne fournit
pas aussi des ressources critiques potentiellement utilisables par des
lecteurs et donnant une moindre hégémonie aux discours dominants dans l’espace
public ?
Tout discours critique est susceptible de
« récupération » par un ordre social dominant. Face à cela il y a
alors au moins deux options possibles : 1) si l’on croit que notre société
fonctionne comme un « système » complètement unifié, omniprésent et
omniscient, par rapport auquel il n’y a plus d’extériorité (comme dans le film Matrix), toute critique est
nécessairement fonctionnalisée par « le système », est
inéluctablement « récupérée », transformée en soupape et caution,
qu’il s’agisse de Schneidermann sur France 5, de Corcuff dans Libération, d’Halimi dans Le Monde Diplomatique, d’Henri Maler sur
le site de l’Acrimed, ou encore des articles de Rouge ou du Monde libertaire,
etc. ; mais 2) si l’on pense avec Bourdieu que notre société est composée
d’une pluralité d’ordres dominants (champ économique, champ politique, champ
médiatique, champ intellectuel, etc.), avec des interactions mais aussi des
contradictions, alors cela devient un enjeu à chaque fois ouvert que les
discours minoritaires et critiques avancés dans telle ou telle institution
donnent une légitimité supplémentaire à ces institutions ou, au contraire,
qu’ils permettent de développer des failles critiques et des contradictions. Et
si l’on pense que les démocraties libérales propres aux sociétés occidentales
contemporaines ont représenté, grâce à des luttes sociales et politiques, un petit
progrès par rapport aux sociétés autoritaires antérieures, qu’elles recèlent
des acquis minimaux mais réels en matière de droits humains, alors on penchera
encore plus facilement du côté de la deuxième option. Ce qui est mon cas.
Mais le discours d’Arrêt sur images est-il vraiment
critique, par exemple lorsqu’ils mettent face à face un sociologue et une
victime ?
Ça dépend des émissions. Il est vrai que le dispositif,
quand il met face à face différents protagonistes, peut tendre à symétriser les
discours tenus dans une forme de relativisme des points ce vue. Là-dessus
Bourdieu a vu juste, car on va tendre à mettre sur le même plan des catégories
de discours assez divers en en faisant de simples « opinions », qu’il
s’agisse effectivement d’« opinions » ponctuellement exprimées ou de
savoirs accumulés au cours de longues recherches. Il faudrait, dans le
dispositif même de l’émission, pouvoir mieux distinguer différents types de
discours, en resituant aux savoirs scientifiques, aux conceptualisations
philosophiques comme à d’autres compétences intellectuelles leurs logiques
spécifiques. Mais en même temps, on ne peut pas considérer comme anormal qu’un
acteur social puisse interroger le savoir d’un sociologue à partir de son
expérience. Un sans-papiers pourchassé par la police, une femme violée, un
ouvrier soumis au travail à la chaîne, un jeune issu de l’immigration
post-coloniale discriminé systématiquement, etc. aurait un droit légitime à la
parole dans un espace démocratique idéal. Si l’on suit la philosophie politique
radicalement démocratique développée par Jacques Rancière, notamment dans son
livre La Mésentente
[Galilée, 1995],
la science ou la philosophie doivent toujours pouvoir être
interrogées, en ce
qui concerne la vie de la cité, par ceux qui ont
été exclus des savoirs
savants. Il faudrait pouvoir mettre en tension deux moments, en
évitant tout à
la fois le relativisme des discours et une hiérarchisation au
profit des
discours savants dans l’espace du débat public : 1)
le moment
rationaliste, qui rappelle les spécificités des savoirs
scientifiques, des
analyses philosophiques et d’autres compétences
intellectuelles ; et 2) le
moment démocratique-libertaire, qui réinsère ces
éléments dans un débat public ouvert
à tous, dans la perspective idéale de
« l’égalité de n’importe quel
être
parlant avec n’importe quel autre être parlant »
comme le dit Rancière.
C’est un peu dans ce sens que s’oriente modestement le
dispositif des
universités populaires telles qu’elles ont
été relancées par Michel
Onfray : 1 h de cours, puis 1h de débat à chaque
séance.
Le problème des journalistes comme Schneidermann, c’est
qu’ils croient un peu trop à leur neutralité, et donc qu’ils perçoivent mal les
effets d’un dispositif qui tend à symétriser (et donc à relativiser) les
différents points de vue mis en présence. Ça fait partie de leurs évidences. Je
pense que si le cynisme existe parfois, il n’est pas si présent que ça. Le plus
massif, ce sont les évidences, les habitudes, les routines, les stéréotypes,
etc. Même quand il y a des manipulations explicites, elles viennent le plus
souvent s’enraciner dans un socle d’évidences, au croisement d’un jeu social
particulier et d’un itinéraire socio-biographique singulier.
Par exemple, lors du référendum sur le Traité Constitutionnel
Européen, certains journalistes, qui croyaient « savoir », et donc
pouvoir être « objectifs », étaient vraiment persuadés que si les
gens étaient contre le traité, c’est qu’ils avaient mal compris, qu’ils étaient
un peu bêtes, ou encore qu’ils étaient « nationalistes » et
« archaïques », ou encore qu’ils avaient des arrière-pensées
malhonnêtes. Je pense à quelqu’un comme Bernard Guetta sur France Inter qui
semble avoir vécu cette période comme s’il était en mission pour le Bien…
C’était tellement évident pour ces journalistes qu’ils ne pouvaient même pas
concevoir les choses autrement. Mais il n’y a pas eu besoin que quelqu’un, dans
l’ombre et cyniquement, donne des ordres pour qu’il y ait une telle hégémonie
médiatique en faveur du « oui ». C’était plutôt une « orchestration
sans chef d’orchestre », telle que l’envisageait Bourdieu…
Mais revenons au problème de « la caution » qu’on
donnerait au Monde ou à Libération en y écrivant de temps en
temps des tribunes critiques. Il me semble que souvent cette critique est
nourrie de présupposés moraux, voire moralistes, d’inspiration judéo-chrétienne,
qu’on devrait pouvoir à leur tour interroger de manière critique. Il
m’apparaît qu’on peut entendre dans certains arguments quelque chose comme
« Corcuff, en s’exprimant dans Libération
et dans Le Monde, en retire des gratifications
symboliques : de la reconnaissance, du plaisir d’être lu et connu,
etc. ». Effectivement, si c’est parfois difficile d’écrire pour la presse
(car cela ne correspond pas à mes formats universitaires habituels), une fois
publié cela peut m’apporter des satisfactions, notamment quand j’ai des échos
positifs de lecteurs. Mais les critiques manichéens et néo-gauchistes des
médias ne retirent-ils pas aussi des satisfactions de leurs textes, qu’ils
soient signés ou anonymes ? Or, pourquoi ça serait « mal » de
retirer du plaisir de ce genre d’activités, comme d’autres activités
(d’enseignement, de recherche, militantes, etc.) ? C’est comme si on nous
disait : « ce qui est authentique suppose des sacrifices, voire de la
souffrance, et tout ce qui procure du plaisir est inauthentique ». Il y
aurait bien alors, implicitement, un fond de culpabilisation d’inspiration judéo-chrétienne
dans ce schéma. Mais qu’a à faire une action politique que je tire ou non des
satisfactions de mes interventions publiques ? Pour moi, la vraie question
politique concerne plutôt l’utilité éventuelle de ces interventions, qu’elles
procurent des satisfactions ou de la peine. Ici je me réfère à la notion
d’« éthique de la responsabilité » chez le sociologue Max Weber [dans
sa conférence de 1919 sur « Le métier et la vocation d’homme
politique »], c’est-à-dire une éthique qui se pose avant tout la question
des effets de ses actes. De toute façon, les analyses d’inspiration
bourdieusienne de Daniel Gaxie en sociologie politique [dans « Économie
des partis et rétributions du militantisme », Revue française de science politique, février 1977] ont mis en
évidence que même les gens qui, dans le militantisme, font des sacrifices et
rencontrent des désagréments du fait de leur engagement, ont en même temps des
satisfactions, dans une certaine consolidation de l’image d’eux-mêmes, une reconnaissance
par les autres, etc. Il vaudrait donc mieux se débarrasser d’un soupçon
particulier dans le cas des tribunes d’intellectuels dans la presse, en évitant
ainsi de nourrir ce soupçon par une valorisation judéo-chrétienne de la
souffrance et d’une dévalorisation corrélative du plaisir. La question
politique serait plutôt de savoir si c’est utile ou non de faire une tribune
dans Le Monde ou dans Libération pour argumenter en faveur du « non »
au TCE ? Et est-ce que si personne ne contre les arguments du « oui »
au sein des médias les plus légitimes, ces médias vont s’effondrer et le TCE
être rejeté ? Je ne pense pas…
Il faut donc se méfier du jugement moralisateur implicite
qui associe automatiquement plaisir et corruption. J’ai réfléchi à tout ça,
parce que ce sont des questions qu’on m’a posé : est-ce que tu as du
plaisir quand ton nom apparaît dans la presse, quand des gens te lisent, quand
ils parlent positivement de ce qu’ils on lu, etc. ? Je suis obligé de
reconnaître ma faiblesse narcissique et de répondre que ça me procure bien
quelques satisfactions. Mais cela ne veut pas dire que je vais écrire n’importe
quoi, ou faire n’importe quel compromis pour avoir ces quelques satisfactions.
J’ai bien démissionné de Charlie Hebdo
à un moment, malgré le réel plaisir que j’avais de faire ces chroniques et la
nostalgie que je continue d’en avoir…Plus largement, quand je passe du temps à
écrire un livre, je préfère qu’il y ait un maximum de gens qui le lisent. Et je
pense qu’Halimi aussi, fait des livres pour être lu par beaucoup de monde,
c’est pour ça qu’il a publié chez Fayard, et pas chez Textuel !
Il pourrait publier
chez Textuel ?
Bien sûr qu’il pourrait ! C’est une petite maison
indépendante et il pourrait même publier dans la collection que je co-anime avec Daniel
Bensaïd, « La discorde », mais c’est lui qui refuserait. Ainsi on a
proposé à Henri Maler, l’un des principaux animateurs d’Acrimed, de faire un
entretien pour le numéro de ContreTemps
consacré aux médias [« Société
de l’information. Faut-il avoir peu des
médias ? », n°18, février 2007],
numéro qui n’a pas du tout été
coordonné
par moi, mais par le chercheur Fabien Granjon. Dès
février 2006, Henri Maler a refusé, au nom de l’ensemble de l’Acrimed. Il
a notamment écrit : « Depuis plusieurs années, dans tous les
médias qui lui accordent leur hospitalité et, particulièrement, dans les médias
qu'Acrimed et quelques autres (PLPL
en tout premier lieu) soumettent à leur critique, Philippe Corcuff, directement
ou allusivement, ne manque jamais une occasion de dénoncer notre
activité ». Et Maler ajoutait : « Je précise que c'est la
première fois que nous nous sentons obligés de le faire, s'agissant d'un média
que nous n'avons aucune raison de considérer comme collectivement
hostile, bien au contraire ». Tout d’abord, je n’avais pas l’impression
que c’était moi qui menait campagne contre eux…Et puis je ne suis qu’un des
membres du comité de rédaction de ContreTemps,
et par la suite Gilbert Achcar a bien publié dans la revue une critique
virulente de mes analyses de Chomsky, proche des vues de l’Acrimed. Ainsi,
depuis l’affaire du Passant Ordinaire,
à chaque fois qu’on leur donne la possibilité de s’exprimer et de débattre, ils
refusent. Autre exemple : des gens d’ATTAC ont proposé d’organiser un
débat public entre Halimi et moi. J’ai accepté, mais le débat n’a jamais eu
lieu…
Et que penser du fait
que Serge Halimi publie chez Fayard ?
C’est son problème : il a peut-être raison de
s’efforcer ainsi d’avoir une plus grande audience ? Mais il ne peut plus
écrire que je suis un « vendu » parce que j’ai travaillé à Charlie Hebdo (journal qui appartient
principalement à Philippe Val, Cabu et Bernard Maris), et qu’il incarne la
pureté quand il publie chez Fayard, qui dépend de Lagardère… Il a aussi publié
chez Agone, qui est petite maison d’édition critique à Marseille au catalogue
très intéressant. Mais je comprends qu’il recourt à l’infrastructure Fayard, s’il
veut que son livre soit mieux diffusé et vendu que chez Agone ou Textuel. Je ne
l’attaque pas pour cela. Mais c’est sa thèse sur le poids omniprésent et direct
des propriétaires des médias et de l’édition sur leur contenu qui ne tient
pas : sa pratique personnelle chez Fayard le prouve. Il a bien pu publier
chez Fayard une critique virulente du néolibéralisme et des médias avec Le grand bond en arrière. Et Le Monde diplomatique fait bien partie
du groupe du Monde, journal si honni
et dont le point d’équilibre politique est bien social-libéral. Et Daniel
Mermet, aux émissions si stimulantes d’un point de vue critique, et qui laisse
une certaine place à l’Acrimed, au Plan B
ou au Monde diplomatique, travaille
bien sur France Inter, si critiqué. Il y aurait donc bien du jeu dans les
logiques dominantes, des marges de manœuvre critiques dans les médias les plus
légitimes, des contradictions entre les ordres dominants dans notre société, la
pratique même des critiques manichéens et néo-gauchistes des médias le montre
contre leur théorie.
Dire que les compromis des autres « c’est sale », et
taire ses propres compromis, ça ne tient pas. Ça sous-entend qu’il y aurait des
purs, des gens propres qui seraient totalement extérieurs à tout ça. Or, dès
qu’on commence à gratter un peu, on trouve chez tout le monde ce genre de
compromis… Mais certaines personnes, quelques lecteurs particulièrement crédules,
croient parfois à cette fiction de la pureté. Et c’est par ce type de personnes
que j’ai été par moments insulté : soit directement sur ma boîte mail,
soit sur des forums alternatifs sur internet.
Plutôt que d’alimenter contre des « adversaires » cette
fiction de la pureté et les procès corrélatifs, qui donnent une tonalité
néo-stalinienne à une certaine critique des médias, en passant sous silence ses
propres compromis, il vaudrait mieux ouvrir un débat public et contradictoire
dans les milieux radicaux sur les frontières entre compromis et compromission. Qu’est-ce
qu’un compromis acceptable avec les institutions existantes, à partir du moment
où aucun agent social ne peut être extérieur au monde social ? Qu’est-ce
qui devient une compromission, c’est-à-dire un arrangement qui finit par
compromettre les fins radicales qu’on poursuit ? Dans un monde
socio-historique, contingent, marqué par l’incertitude, il n’y a
vraisemblablement pas de réponse claire et définitive à de telles questions.
Mais plutôt que les dénonciations réciproques tellement en vogue, l’ouverture
de tels types de débats dans les différentes situations que nous traversons
nous permettrait peut-être de clarifier, voire de rectifier, nos
positionnements respectifs, souvent solitaires, parfois dans l’urgence, grâce à
l’appui critique de la discussion. Ce serait une sorte de réflexivité critique
collective en acte. Et assumer des compromis inéluctables tout en refusant des
compromissions : c’est récuser la tentation du relativisme entre les
différentes positions. Car s’il n’y a pas de pureté, toutes les impuretés ne se
valent pas.
> Avril
2007
Lire aussi : - Sur la télévision, P. Bourdieu. - Les nouveaux chiens de garde, S. Halimi.
(par Philippe Corcuff )