De la
résurgence d’un néostalinisme de papier dans la critique des médias :
Serge Halimi et Arnaud Rindel reconnaissent le caractère erroné de leur
accusation, mais persistent dans la diffamation
Par Philippe Corcuff
- Communiqué du 24 septembre 2007
-
« Le
mépris des groupes est un mépris grégaire dispensé selon les préjugés, selon ce
qu’on croit exigé par l’intérêt ou pour le bon renom du corps, ou ce qu’on fait
semblant de croire tel. Le mépris de groupe est un mépris rancunier,
vindicatif, qui ne lâche jamais son homme (…) On méprise celui qui fait bande à
part, se soustrait à l’esprit de corps... »
Georges
Palante, La Sensibilité individualiste,
1909.
Dans
un article de la revue Agone, Serge
Halimi et Arnaud Rindel (« La conspiration – Quand les journalistes (et
leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias », n°34,
Marseille, 2005, pp.43-65) ont porté une accusation erronée particulièrement
grave du point de vue de la déontologie du travail intellectuel : j’aurais
un usage « coutumier de l’administration d’une preuve par voie de citation
trafiquée» (note 24, p.52). Pour appuyer cette accusation globale, ils n’ont
mobilisé qu’un unique exemple : une citation extraite d’un livre de Noam
Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing
Consent – The Political Economy of the Mass-Media (1ère éd.
américaine: 1988 ; traduction française sous le titre La fabrique de l’opinion publique américaine – La politique économique
des médias américains, Le Serpent à plumes, 2003), que j’aurais ainsi
« trafiquée » dans un de mes textes. Dans un communiqué du 31 octobre
2005 (« Une accusation infondée inacceptable : à propos d’un article
de Serge Halimi et Arnaud Rindel dans la revue Agone », http://calle-luna.org/breve.php3?id_breve=50
), j’ai prouvé qu’il n’y avait rien de « trafiqué » dans mon usage de
cette citation, et qu’à l’inverse Halimi et Rindel livraient une lecture pour
le moins fantaisiste du passage de Chomsky et Herman concerné. Je leur demandais
alors, en cas d’erreur de bonne foi, deux choses simples pour tout esprit
raisonnable : 1) « un honnête correctif », et 2) « des
excuses publiques ». Et j’ajoutais : « s’ils ne le font pas,
l’hypothèse d’une intention malveillante et mensongère se verrait
confirmée ».
Aucune
excuse publique n’est venue, et, à la place d’« un honnête
correctif », l’intention
diffamatrice des deux auteurs s’est vue confirmer. Ainsi une version légèrement
modifiée du texte d’Halimi et Rindel a pris place dans une publication
prestigieuse au sein du monde intellectuel : Les Cahiers de l’Herne consacrés à Chomsky (n°88, Paris, Éditions de l’Herne, 2007, pp.233-243) ; la date
d’écriture de leur texte étant août 2005 pour la version Agone et janvier 2006 pour la version Les Cahiers de l’Herne. Dans cette dernière version, l’exemple
supposé démontrer mon « trafiquage » généralisé des citations a
disparu. Ce qui constitue une confirmation implicite de la justesse de ma
démonstration d’octobre 2005 contre leur accusation initiale. Toutefois, leur
injuste dénonciation de « citation trafiquée » est maintenue, mais
sans aucun exemple précis à l’appui cette fois (note 27, p.242). La suppression
de l’exemple associée au maintien de l’accusation apparaît alors comme une
preuve flagrante de la visée diffamatrice des deux auteurs. La malhonnêteté
intellectuelle le dispute à la malveillance.
Le
texte d’Halimi et Rindel comporte un autre mensonge me visant. Les auteurs
écrivent ainsi à mon propos : « Il découvre pourtant à son tour en Pierre
Bourdieu, en Noam Chomsky (mais aussi en Acrimed et en PLPL) une "rhétorique du ‘complot’" qui
valorise "l’intentionnalité de
quelques acteurs ‘puissants’" » (Les Cahiers de l’Herne, p.236) ; les citations renvoyant à mon
texte, « De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre
Bourdieu », octobre 2004, http://calle-luna.org/article.php3?id_article=136).
Or, dans cet article, j’oppose au contraire la sociologie à tonalité
structurale de Pierre Bourdieu (que je suis sur ce point) aux tendances
intentionnalistes de la dénonciation des médias par Noam Chomsky (que je
critique). J’y écris ainsi notamment : « Or, justement la sociologie de Bourdieu fourmille de
mises en garde contre les explications par "le complot" ». Dans
des textes ultérieurs, j’ai précisé cet appui sur la sociologie de Bourdieu
contre la critique des médias de Chomsky : « Chomsky et le
"complot médiatique" – Des simplifications actuelles de la critique
sociale » (revue ContreTemps,
Paris, Éditions Textuel, n°17, septembre 2006, pp.147-158 ; version longue
mise en ligne sur http://calle-luna.org/article.php3?id_article=169),
ainsi que « Rester critique à l’égard de la critique des médias »,
entretien, avril 2007, http://dissidence.libre-octet.org/rencontrer/corcuff.html).
On peut légitimement être en désaccord avec mon point de vue et, partant,
chercher à le combattre, mais on ne peut pas sans malhonnêteté écrire que j’associe Bourdieu, comme je le fais
par contre pour Chomsky, à la rhétorique du complot.
Ces
pratiques couronnent de quelques détritus supplémentaires une série
d’accusations ad nominem, de ragots,
d’insultes et de mensonges diffusés par l’ancien organe de l’anti-journalisme
de poubelle, PLPL (2002-2005), auquel
collaboraient Halimi et Rindel. J’avais commis le sacrilège originel d’émettre
des réserves critiques vis-à-vis de PLPL
d’un point de vue radical dans une revue alternative (dans « De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL
en particulier », par Philippe Corcuff, Le Passant Ordinaire, n°36, septembre-octobre 2001, http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp, alors que PLPL
semblait s’être arrogé le monopole de « la radicalité critique » sur
le terrain des médias. S’en suivit procès de papier sur procès de papier… Comme
le notait déjà le philosophe libertaire Georges Palante, « l’esprit de
corps », « rancunier » et « vindicatif »,
« ne lâche jamais son homme » !
Avec
ce type de méthodes, on déborde largement les légitimes désaccords et les
saines polémiques au sein des gauches radicales. Dans le cas précis des textes
d’Agone et des Cahiers de l’Herne, c’est comme si Halimi et Rindel justifiaient le
recours aux moyens les plus illégitimes pour la promotion des fins
« critiques » qu’ils se sont assignés, y compris les moyens qu’ils
dénoncent dans le fonctionnement ordinaire des médias dominants : face à
ce qui est dénoncé comme « propagande » une contre-propagande semble
acceptable, face à ce qui est dénoncé comme « truquage » un
contre-truquage semble acceptable, face à ce qui est dénoncé comme
« mensonge » un contre-mensonge semble acceptable, etc. Et il apparaît
particulièrement malvenu de la part d’Halimi et Rindel de s’abriter derrière
l’autorité indirecte de Noam Chomsky pour recourir à de telles fabulations
diffamantes, alors qu’on doit reconnaître au linguiste et au militant
américain, quelles que soient les divergences qu’on puisse avoir avec ses
analyses (et j’en ai toute une série), d’être toujours
demeuré sur le ferme
terrain de la discussion rationnelle et argumentée.
Un
cancer néostalinien de papier contribue à affaiblir, depuis quelques années,
les organismes naissants des nouvelles gauches radicales et altermondialistes.
Les risques passent en général inaperçus, car ils sont recouverts des apparences
« libertaires » et de l’ironie attrayante de ce qui s’autoproclame
péremptoirement « critique radicale des médias », dont Halimi et
Rindel constituent deux des promoteurs français. Une partie des milieux militants
et intellectuels radicaux font preuve d’une grande tolérance vis-à-vis de la résurgence
de telles méthodes néostaliniennes de papier, se pinçant légèrement le nez au
nom du « tous ensemble ». Le recours à de telles pratiques au sein de
la galaxie altermondialiste et le silence gêné qui l’accompagne ne font que
souligner l’importance de l’intégration des garde-fous conjoints du
rationalisme des Lumières, des acquis du libéralisme politique, de la critique
libertaire des orthodoxies et des combats des gauches antistaliniennes au sein
des radicalités réémergentes.
Á
court terme, il n’y a pas grand-chose à faire face aux rumeurs calomnieuses du
type Halimi-Rindel et à ses relatifs succès. Á long terme, les voies de la raison critique et du débat
contradictoirement argumenté apparaissent les seules thérapies légitimes, bien
que leurs effets soient aléatoires. Cela participe des fragilités de la
production humaine de la vérité comme de celles du pluralisme démocratique, toujours
susceptibles de profiter à leurs adversaires. Ceux qui sont attachés à la
vérité et au pluralisme comme idéaux intellectuels et politiques régulateurs en
tireront une certaine mélancolie.
> Réagir