
« Les
Indigènes de la République » (http://www.indigenes-republique.org) : la théorie,
« l’intellectualisme », la base sociale
Lire
l’appel : « Nous sommes les Indigènes de la République » : http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article1
1) Les
polémiques entre historiens sur l’emploi du terme « indigène » nous
intéressent peu. Par contre, nous sommes interpellés par le fait que certains
enfants d’indigènes (c’est-à-dire des gens dont les parents ont été soumis au
code de l’indigénat dans les colonies françaises) sont gênés par l’emploi de ce
terme. Il leur semble « décalé », par rapport à ce qu’ont pu vivre
leurs parents. Pouvez-vous « clarifier », comme vous appeliez à le
faire dans un texte de mai 2005 (http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article37), votre emploi
des termes « indigène » et « indigénat », et la
signification que vous leur donnez dans le contexte français ?
Il est toujours difficile pour un dominé de
reconnaître et donc de nommer la domination qui le caractérise. Le faire
suppose une conscientisation qui engage et en particulier qui rend difficile
l’inaction. Le terme indigène a une visée de retournement du stigmate qui est
toujours un des chemins que prennent les révoltes contre la domination. En
terme de réalité sociale, il désigne ce qu’il y a de commun avec la réalité
coloniale : l’existence d’un traitement d’exception qui n’est pas le fait
de quelques individus racistes mais qui est produit par un système social et
donc qui influence l’ensemble de ses institutions. Dire cela ne signifie pas
que tout est similaire à la situation coloniale. C’est simplement souligner une
dimension en reproduction (la reproduction étant entendue par nous comme
articulation d’une invariance et de mutations). Ce qui est désigné par le terme
indigène c’est donc une place sociale et non des individus d’où ma
formulation : « des indigènes contre l’indigénat ». Tant qu’il y
aura en plus de l’exploitation liée à la classe, un traitement spécifique lié à
la « race » (c’est-à-dire des discriminations racistes systémiques)
nous serons en présence d’un indigénat.
2) Si
des intellectuels ont pu vous attaquer dans des débats sémantiques sans fin en
vous accusant de simplifications, d’amalgames, etc., le reproche inverse existe
aussi : on reproche aux « Indigènes de la République » d’être
trop « intellectualistes ». De fait, il semble y avoir une tension
entre, d’un côté l’aspect théorique, analytique, critique (bien représenté par
le site Internet du mouvement), et de l’autre le fait et la volonté d’être
« une prise de parole des premiers concernés pour les premiers
concernés ». Comment gérez-vous cette double exigence ?
Je n’ai malheureusement pas de solution mais de
nouveau simplement des convictions que nous ne pouvons pas choisir entre
théorie et pratique. Dans un monde et sur un thème sur-idéologisés, les mots
sont importants et les luttes sociales commencent par nos grilles de lectures
de la réalité. A l’inverse aucun combat ne se gagne théoriquement mais bien
dans la pratique concrète et le rapport de force. Je suis néanmoins confiant
car la multiplication des expériences ne peut que conduire à terme à la prise
en compte de ces deux dimensions. Le comment faire ne dépend pas d’un
« homme miracle » qui nous donnerait la forme d’organisation idéale
mais de tentatives, d’expériences, d’échecs, de bilans, etc.

3) On
a pu constater ces dernières années l’absence d’actions collectives fortes dans
les quartiers populaires autour de questions qui pourraient
« naturellement » faire se réunir les habitants de ces quartiers
(lois sur la laïcité, sur l’immigration, question des sans-papiers). Face à
cette difficulté à mobiliser, quelles idées (de thèmes, d’actions, etc.)
développez-vous afin de rendre votre mouvement visible et attractif pour
« les premiers concernés » ?
Il ne me semble pas qu’il y ait eu absence
d’action collective forte dans les quartiers populaires et nous devons veiller
à une tendance à ne pas nous orienter vers une posture nihiliste dans la
lecture de nos combats et même de nos échecs. La question qui reste posée est
celle de notre capacité à produire de l’action collective convergente et
touchant au niveau national afin de peser sur les rapports de forces sociaux.
Ce qui me semble par contre certain c’est que ce type d’écueil ne peut être dépassé
qu’en partant d’une ou deux questions précises touchant à la dignité des
personnes : rapport jeunes/polices ; droit de vote pour les résidents
étrangers ; mouvement contre l’intérim et la précarité, etc. Sans ces
cibles volontairement restreintes mais communes à tous les quartiers populaires
dans un premiers temps nos actions refléteront la réalité d’un développement
inégal des réalités sociales et des prises de consciences. Telle est ma
position sur les thématiques. Sur la forme c’est la visibilité sociale et
politique qui doit être l’objectif, ce qui oriente vers des actions radicales,
coordonnées et inscrites dans la durée et la régularité.
4) Vous
insistiez dans un texte de mai 2005 (http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article37) sur la
nécessité au sein des « Indigènes » de « théoriser [vos]
pratiques de lutte, et [d’]en écrire la mémoire ». Vous avez vous-même
écrit la mémoire des luttes de la décennie 1983-1993 dans Dix ans de
marche des beurs. Quel a été l’écho de votre livre, depuis sa parution ? Avez-vous
senti une intériorisation de cette mémoire chez les militants plus jeunes que
vous côtoyez aujourd’hui ?
Il est toujours difficile de parler de soi. Cela
étant dit, le livre a été rapidement épuisé et la vente a été essentiellement
réalisée dans des actions militantes et des débats publics. Le livre est
également fréquemment cité dans des textes et des revues militantes. D’autres
auteurs ont amené leur contribution par d’autres parutions à ce travail de
mémoire. Les travaux de Moghnis Abdallah et de l’agence im’média sont à ce
titre exemplaires. L’enjeu de cette mémoire autonome est encore plus fort
aujourd’hui. En effet, la mise en œuvre par le gouvernement de droite d’une
« Cité Nationale de l’histoire de l’immigration » (c’est-à-dire d’un
musée qui nous enterre et qui enterre nos combats) produira une vision
récupérable et euphémisée de nos espoirs, de nos luttes et de notre expérience.
Quant à l’impact sur les jeunes militants la modestie est de mise, le retard
est tellement grand et la tâche tellement immense qu’il faudra beaucoup de
temps et de sueur.
5) Dans
le même ordre d’idée, croyez-vous au développement d’un mouvement politique par
l’éducation populaire, la formation militante (qui elle aussi a une histoire
notamment dans les milieux d’extrême-gauche) ? Pensez-vous que les
« profs » seraient bien reçus dans une telle démarche ?
L’expression « éducation populaire » est
un mot valise au sens où le disait Bourdieu. L’éducation populaire cache un
conflit entre deux tendances contradictoires. L’une est capacitaire et est
centrée sur l’idée d’amener les « lumières » à un peuple ignorant.
L’autre sur l’idée que le peuple a un savoir et qu’il faut produire les espaces-temps
dans lequel ce savoir se travaille, se théorise, s’inscrit dans des
trajectoires, forme des militants et en définitive renforce nos luttes
sociales. Pour cette seconde tendance qui est bien sûr la mienne le modèle ne
peut pas être celui profs/élèves. Certes la transmission des savoirs est
nécessaire mais sur la base d’un lien permanent entre théorie et pratique d’une
part et sur la conviction que chacun est en même temps formé et formateur. Les
profs y ont leur place comme tout le monde mais pas en tant que
« prof ».
6) En
1994, vous déploriez le fait qu’une question n’était pas débattue dans les
mouvements, malgré son évidence : celle de l’importance numérique des
personnes d’origine maghrébine relativement aux autres dans les luttes de
l’immigration. Qu’en est-il aujourd’hui ? La question est-elle
posée ?
Nous avons avancé sur ce point qui est essentiel
compte tenu de l’histoire de la société française. Abdelmalek Sayad soulignait
déjà le caractère « exemplaire » de l’immigration algérienne au sens
où elle poussait à la caricature ce qui est en œuvre pour les autres
immigrations. De plus le rapport tissé avec l’immigration maghrébine en général
et l’immigration algérienne en particulier est celui qui est utilisé comme
grille de lecture pour les autres immigrations : un Marocain et même un
Turc est construit, regardé, appréhendé comme un « Algérien » avec
l’ensemble de l’histoire que cela véhicule. Paradoxalement l’excès de négation
a produit des réaffirmations très fortes visibles aujourd’hui dans les débats
publics. De plus en plus de personnes s’expriment fortement (et parfois
caricaturalement) pour refuser que l’on noie la question dans la question
sociale globale ou que l’on compare en permanence avec les immigrations non
issues des anciennes colonies. Une dérive peut donc en produire une autre. Le
mouvement dont nous avons besoin aujourd’hui n’est pas un mouvement d’arabes
pour des arabes ou de noirs pour des noirs. Simplement jouer au naïf
c’est-à-dire ne pas interroger les causes de cette nouvelle dérive potentielle
ne peut qu’amener une nouvelle impasse.

7) Un
des manques des mouvements des années 1980 que vous avez pointé du doigt était
l’absence de connexion avec la génération des parents. L’insistance sur
l’histoire de la colonisation peut-elle être un moyen de refaire la jonction
politique avec les personnes plus âgées ?
Je le pense vraiment même si cela ne peut bien
entendu pas être le seul axe d’action sur ce point. D’ailleurs l’inversion de
l’ordre des valorisations des générations par le discours dominant est une
réponse à cette possibilité. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps les parents
étaient dévalorisés (comme non intégrables, traditionnels, fermés à la
modernité, etc.) et les enfants étaient construits comme « beurs » intégrables,
rassurants, assimilés. Aujourd’hui l’ordre de valorisation est inversé :
les parents sont présentés comme étant discrets, respectueux de la société
française, etc., et les enfants comme « ostensibles », provocants,
touchés par le communautarisme et l’intégrisme, etc. Cette inversion a une
fonction : imposer une injonction à la déloyauté entre les générations. Le
besoin de cette injonction est significatif.
8) La question « trans-générationnelle »
appelle la question « transgenre ». Comment expliquer l’absence de la
question féminine dans les luttes antérieures ? Souhaitez-vous, comme le
souhaite par exemple Christine Delphy (http://lmsi.net/recherche.php3?recherche=delphy&lancer.x=0&lancer.y=0), mettre cette
question davantage en avant ?
Je partage entièrement le point de vue de
Christine Delphy dont les travaux m’ont beaucoup appris. D’une part cet aspect
est essentiel du fait qu’il remet en cause un des axes des dominations des
populations issues de l’immigration : leur réduction à une force de
travail masculine. D’autre part parce que la question des rapports sociaux de
sexes ne s’articule pas logiquement, simplement ou « naturellement »
avec celle des autres rapports de domination. Les conscientisations ont un
développement inégal liés aux vécus des personnes aboutissant à un
résultat qui peut être difficile à accepter mais qui est bien réel : on
peut être anti-raciste et sexiste, syndicaliste et raciste, etc. Il en découle
la possibilité de diviser ceux qui ont intérêt à s’unir et d’unir ceux qui ont
intérêt à s’affronter. L’affaire du foulard a ainsi montré comment des luttes
justes peuvent être instrumentalisées contre d’autres dominés.
L’islam
français en politique
1) Au
début des années 1990, vous évoquiez l’arrivée dans l’espace public français
d’organisations musulmanes, qui « s’engouffrent » dans l’« écart
entre associations et populations ». Le phénomène a été croissant :
s’explique-t-il toujours par cet « écart », ou d’autres facteurs
sont-ils intervenus ?
D’autres
facteurs sont à prendre en compte même si selon moi ils n’invalident pas cet
aspect. En premier lieu, il y a eu la fonction sociale objective qu’ont jouée
ces
associations musulmanes : elles ont permis à de nombreux
jeunes de trouver
une « sérénité » face
à un vécu social devenu insupportable. L’offre
de cultuel ne peut avoir des effets aussi importants s’il
n’y a pas une
demande. C’est là la faiblesse de toutes les analyses qui
se contentent de
parler de « manipulations » et/ou
« d’endoctrinement ». En
second lieu la diabolisation de l’islam et les islamalgames ont
suscité une
réaction exactement inverse. Enfin l’attachement à
l’islam est aussi une forme
dé résistance aux injonctions assimilationnistes revenant
en force dans les
discours républicanistes et de valorisation de
l’œuvre positive de la
colonisation.
2) L’expression
de « retour à l’islam » chez une partie des populations d’origine
musulmane vous paraît-elle appropriée ? Qu’en était-il quand vous aviez 20
ans, au moment des « Marches » ? Comment expliquez-vous
sociologiquement ce phénomène ? Le déplorez-vous ?
Dire
qu’il y a retour c’est dire dans le même
temps qu’il y a eu rupture ou écart. L’implicite est
ici une nouvelle fois le
mythe républicaniste et assimilationniste d’une France
civilisatrice des
sauvages. Le simple contact avec cette « France »
même en situation
de domination suffirait à produire un désir
d’assimilation dont une des
composantes serait la rupture avec les croyances religieuses
héritées. Les
enfants de l’immigration ne sont ni plus ni moins croyant que
leurs parents.
Par contre à l’évidence le rapport à la
société française n’est plus le même
et
donc aux revendications, y compris liées aux cultes. Ce qui
change c’est le
rapport à la visibilité sociale. Le second changement est
la montée en force
effrayante de l’islamophobie qui n’était pas encore
une question à laquelle la
génération de la Marche était confrontée
massivement. Enfin il n’y a aucune
homogénéité au sein des populations issues de
l’immigration et l’affirmation
religieuse voisine avec d’autres. Je n’ai ni à
déplorer ou à me satisfaire de
ces constats. La vigilance porte pour moi non pas dans les formes de
l’affirmation mais dans les instrumentalisations qui ont
touché les
associations non cultuelles et qui touchent aujourd’hui les
associations
cultuelles.
3) Pensez-vous
qu’une représentativité politique des musulmans est souhaitable ?
Les musulmans ne sont pas une catégorie sociale
homogène qui pourrait avoir une homogénéité de point de vue et donc
d’affirmation politique. Je ne crois en conséquence pas à une représentativité
unique et suis persuadé que les années à venir seront celles de l’émergence de
différents courants. L’idée d’un équivalent d’une JOC (Jeunesse ouvrière
chrétienne) chez les musulmans n’est pas saugrenue. De même que celle d’une
expression de gauche radicale et musulmane non plus. Cependant elles
voisineront avec des versions instrumentales, coloniales, etc., visant à
contrôler les citoyens musulmans pour le plus grand bien des dominants, en
échange de places et de subsides.
4) Vous
parlez d’une « gestion coloniale de l’islam » à propos du Conseil
français du culte musulman : pouvez-vous développer cette idée ?
Le CFCM a sur de nombreux sujets été la courroie
de transmission du pouvoir (otages français au Moyen-Orient, affaire du
foulard, révolte de novembre par endroits, etc.). La gestion coloniale de
l’islam est le traitement exceptionnel de cette religion au regard du traitement
fait aux autres religions en France. Toute tentative de l’Etat d’utiliser
l’islam sur les formes de la contestation ou pour canaliser des revendications
et des mouvements sociaux est un traitement d’exception.
5) Le
Collectif des musulmans de France (CMF) est un des initiateurs du Mouvement des
Indigènes de la République. A ce propos, vous écriviez en mai 2005 (http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article37) :
« nous devons absolument défendre notre choix de construire avec des
associations musulmanes ». Pouvez-vous l’expliquer ?
Je juge les personnes et les mouvements à ce
qu’ils défendent politiquement et socialement et non au référent identitaire
qu’ils ont choisi. Plus personne ne tique aujourd’hui pour signer une
déclaration ou un tract avec la JOC malgré son référent identitaire religieux.
Croyants ou non croyants jugent la JOC au regard des positions prises, des
revendications défendues et des pratiques militantes. L’islam est la seconde
religion de ce pays et les populations issues de l’immigration sont massivement
populaires. Continuer avec ces exigences de « purisme » soi-disant
« laïques » c’est contribuer volontairement ou non au développement d’un
clivage au sein des milieux populaires. Comme pour les autres religions nous
avons aujourd’hui des croyants réactionnaires et d’autres progressistes,
exactement comme nous avons des athées réactionnaires et d’autres
progressistes.
6) Il
nous semble que le fait que vous soyez d’origine algérienne vous
« abrite » de certaines critiques, et que vos propos peuvent ainsi
prendre un ton que d’autres, comme Pierre Tévanian, auraient peut-être plus de
mal à soutenir. On pense par exemple à cette phrase : « nous
n’encourageons pas les jeunes filles à brandir le « foulard » comme
étendard » (L’affaire du foulard islamique). Ou, dans un
autre registre, à vos critiques sans concession de l’islam politique radical.
Qu’en pensez-vous ?
La critique intransigeante des récupérations
réactionnaires de l’islam (qu’on l’appelle intégrisme ou islamisme ou islam
politique peu importe car aucun de ces termes n’est satisfaisant) n’est
possible que s’il y a dénonciation des causes qui expliquent le développement
de cette tendance (largement minoritaire en France). De même cette critique n’a
de sens que si l’on rejette ce à quoi elle sert de support : la
construction d’un ennemi de l’intérieur permettant par l’islamophobie et la
peur de diviser les milieux populaires. Défendre le droit de ne pas porter le
foulard n’est pas contradictoire avec la défense du droit de le porter par
exemple.
7) Dans
l’article de mai 2005 (http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article37), vous écrivez
à propos de l'anti-impérialisme qu' « il n'y a même aucun problème à
assumer par exemple notre sensibilité particulière à la lutte du peuple
palestinien ». Dès lors, il nous paraît légitime de vous poser la question
des modes de soutien. Doit-on, en France, travailler avec les organisations affiliées aux
mouvements extrémistes du Proche Orient, en l'occurrence le Hamas ou le
Hezbollah, avec qui nous n'avons en commun que les ennemis, et certainement pas
la vision du monde ou de l'Homme, tout « islamalgame » mis à part ?
Sur l’analyse du Hamas et du Hezbollah nous devons
analyser chacune des situations de manière spécifique. Dans l’identité
politique de ces mouvements s’articulent de manières différentes le pôle dit
« islamiste » et le pôle dit « nationaliste ». Aujourd’hui
la pratique politique de ces mouvements est d’abord la participation à un
mouvement de libération nationale. C’est ce mouvement de libération nationale
que nous avons à soutenir dans toute sa diversité comme le fait par exemple le
FPLP marxiste dans son combat en Palestine et son alliance avec tous ceux qui
résistent. Ce soutien n’est pas aveugle est doit voisiner avec la critique de
ce qui nous semble réactionnaire. Remarquons d’ailleurs que les organisations
se revendiquant de l’islam les plus critiquées par les médias et le discours
dominant sont justement celles qui ont une composante nationaliste c’est-à-dire
d’affrontement à l’impérialisme.
Autour
de l’identité, la nationalité, la citoyenneté
1) Le
mouvement « Convergence 84 pour
l’égalité » posait il y a vingt ans
la question importante et toujours d’actualité de la
« nouvelle
citoyenneté », s’opposant à
l’« esprit nationalitaire », au
« républicanisme inégalitaire » et
à la « laïcité négatrice des
différences culturelles ». Pouvez-vous nous expliquer
ce concept de
« nouvelle citoyenneté » et son importance
?
Il est basé sur l’idée que la citoyenneté a une
histoire et donc qu’il n’y a pas un seul modèle de citoyenneté. A chaque fois
que l’on parle de citoyenneté au singulier ou de l’idée de « la
citoyenneté » on insinue qu’elle est ahistorique et transclasses. Le terme
de « nouvelle » visait justement à la distinguer de la forme
actuellement dominante. La citoyenneté bourgeoise actuelle est ainsi présentée
comme la seule forme possible. Or les luttes depuis 1789 ont mis en évidence un
combat contre les frontières de cette forme dominante de la citoyenneté :
frontière de l’argent, du sexe, de la nationalité, etc.
2) Sur
le fumeux terme d’ « intégration » : dans quel sens faut-il l’entendre
quand il est employé aujourd’hui par les médias et les hommes politiques :
sens économique, politique, culturel ? Son emploi a-t-il toujours été le
même ?
L’intégration est un euphémisme pour présenter
sous un visage plus respectable l’assimilation aujourd’hui illégitime du fait
des combats sociaux du siècle dernier et en particulier des décolonisations.
L’intégration transfère sur le plan culturel des problèmes sociaux et
politiques. Ce terme nous oriente inévitablement vers une analyse de type
culturaliste expliquant les inégalités par la culture ou « l’adaptation
insuffisante » et non vers les inégalités que subissent les dominés. La
responsabilité de la situation est ici inversée : ce n’est plus le système
social inégal qui est responsable mais les populations issues de l’immigration
qui ne sont pas assez intégrées (avec en implicite l’idée qu’elle ne sont pas
intégrables ou qu’elles ne font pas assez d’effort pour s’intégrer). Le
discours de l’intégration fait donc partie de l’idéologie de légitimation de
l’ordre dominant comme le soulignait déjà Malcolm X.
3) L’injonction
lepeno-sarkozienne à « aimer » la France est malheureusement
souvent reprise à leur compte par des citoyens et des personnalités publiques
comme Jamel Debbouze (« pourquoi j’aime la
France »), qui se mettent (malgré eux ?) dans la posture du
« bon immigré ». De même, la sortie récente du film Indigènes a pu entraîner
des prises de position du type « nos parents ont combattu pour la France,
nous méritons que la France nous considère ». Comment déconstruire à la fois
l’emploi à outrance du terme « la France », et l’enfermement dans ce
registre sentimental de l’amour et du mérite ?
Cette injonction est un des indicateurs du
traitement d’exception que subissent les citoyens issus de la colonisation. Un
Jean-Pierre peut déclarer qu’il « n’aime pas la France » et être
perçu comme un anarchiste ou un révolutionnaire refusant la France telle
qu’elle est. En revanche un Mohamed ou une Aminata seront soupçonnés pour le mieux
de ne pas être intégrés et pour le pire de faire partie d’une cinquième
colonne. Il en est de même pour le soutien à la Palestine où l’un sera présenté
comme défendant une opinion politique et l’autre comme véhiculant une position
antisémite. Abdelmalek Sayad a déjà démontré il y a longtemps les liens entre
immigration et « politesse ». Il a mis en évidence que la condition
dominée d’immigré avait pour axe : l’invisibilité, l’interdiction du
politique et la politesse. Il parle d’une « ruse sociale » par lequel
un système met en situation « d’obligé » reconnaissant, ceux qui
légitimement pourraient exiger du système que cesse le traitement inégalitaire
dont ils sont l’objet. Tout ce que ces immigrés ont obtenus par leurs luttes
(c’est-à-dire en luttant contre leur condition d’immigré) peut alors être
présenté comme œuvre de la France généreuse. Ce qu’il y a de nouveau dans cette
injonction c’est qu’elle s’applique à des non immigrés comme si il y avait une
reproduction trans-générationnelle de la condition d’immigré. Déconstruire cela
c’est rappeler qu’il y a toujours eu lutte dans le cadre géographique français
entre une France de la réaction et une France « de la sociale ». On
ne peut pas aimer ces « deux Frances » à la fois. Il faut choisir
entre la Commune et les Versaillais, entre la Résistance et Pétain, entre
Fernand Iveton[1] mort pour
l’indépendance de l’Algérie et Aussaresses pratiquant la torture, etc.

4) Vous
écriviez en mai 2005 : « le moment d’identification qu’est la reprise
du stigmate pour le dépasser, nous l’assumons ». On pense aux écrits de
Frantz Fanon (http://www.acontresens.com/contrepoints/histoire/32.html) et d’Albert
Memmi (http://www.acontresens.com/livres/41.html), qui ont
décrit chez le colonisé cette valorisation du stigmate, cette transformation du
négatif en positif, devant être dépassée. Comment envisagez-vous aujourd’hui,
dans le temps et concrètement, ce « dépassement » du stigmate ?
Le
dépassement du stigmate ne peut se réaliser
qu’à partir du moment où ce qui est
dénoncé est reconnu et intégré par
d’autres
que les premiers concernés, par les autres dominés.
C’est cette intégration
dans les analyses des organisations militantes de la donne domination
postcoloniale qui permet le dépassement du stigmate. Ce
mouvement me semble en
cours même si les résistances qui se font jour sont énormes et
que nous sommes loin d’être au bout du processus. Il y a encore quelques années
il était inimaginable de penser que la question postcoloniale soit débattue
dans autant d’organisations. Bien sûr c’est de manière euphémisée qu’elle est
encore massivement reprise. Cela souligne l’ampleur du retard pris et confirme
que c’est dans la radicalité des positions que se clarifie les positions et que
se dépassent les aveuglements hérités de l’imprégnation de l’idéologie
dominante au cœur même de ceux qui veulent changer le monde.
[1] Français d’Algérie
né en 1926 d’un père français et d’une mère espagnole, Fernand Iveton devient
ouvrier à 16 ans et milite au Parti communiste algérien, à Alger. Au printemps
1955, le PCA décide après des atermoiements de rentrer dans la lutte de
libération nationale engagée par le FLN le 1er novembre
1954. Le 14 novembre 1956, Iveton, intégré au FLN, pose une bombe dans son
usine, destinée à exploser la nuit, quand les bâtiments seront vides. Mais
soupçonné, il est suivi et dénoncé, et la bombe n’explosera jamais. Arrêté,
torturé, Fernand Iveton est jugé de manière expéditive par le Tribunal
militaire d’Alger le 24 novembre 1956. Condamné à mort, il est guillotiné le 11
février 1957. Voir Jean-Luc Einaudi, Pour l’exemple. L’affaire Fernand Iveton (L’Harmattan, 1986)