Tuer Janus

 

 

 

    S'il est une créature capable à elle seule de traîner les deux boulets théoriques qui grèvent continuellement les discours de gauche, alors cette créature s'appelle Janus. Schyzophrène parmi les schyzophrènes, Janus serait finalement la progéniture hybride des deux visions du monde auxquelles renvoient sans cesse les invectives, successivement enragées et emphatiques, des tenants de la gauche "authentique" ou de la gauche "moderne". Pourtant, contrairement au portrait qu'en dressent certains dessinateurs complaisants, les deux visages de Janus ne s'opposent pas; ou du moins, tous deux ont ce trait commun qu'ils sont forts laids. Il suffit pour s'en convaincre de demander à Janus de vous indiquer le chemin du gai savoir émancipateur. Ce sera là belle occasion de le voir se distordre en une double grimace révulsée, dyptique vocalique exposant doctement les deux usages exclusifs de la raison critique.

    La première d'entre elles hurle au complot. Face à une complexité du monde qu'elle ne saurait voir, elle n'a de cesse d'échaffauder des systèmes tous plus terrifiants les uns que les autres. Trouver un ennemi, lui tailler un portrait démesuré, immonde et grossier, de sorte que lui seul sera responsable des maux qui nous affectent, voilà en substance ce que braille Janus. Et Bifron d'en appeller à la vindicte haineuse, de soutenir mordicus une rhétorique bancale auréolée de ce -ISME monumental et monstrueux, qui confère à la toile sa noirceur insondable. Dès lors il s'agira de lutter contre le vent, et pourchasser ces affreuses ombres chinoises qui nourissent nos névroses, le jour, la nuit. Brasser du vide, suer, mais au moins donner sens à sa vie, et corps à cette intuition d'hostilité nourrie à l'égard du monde. Ce premier nauffrage de la pensée a malgré tout cette vertu qu'il émane de la chair, qu'il est politiquement fondé. Mais au bloc d'anthracyte il manque la finesse et le dessin.

    C'est d'ailleurs après ce constat de rigidité tachée de religiosité que la seconde s'est mise à éructer. Elle a beuglé, et son haleine puait le relativisme. Elle a estimé que la nuance imposait à l'Homme de faire taire toutes ces basses pulsions, et de s'adonner à la contemplation non pas béate, mais suffisante des errements de ce monde. Contemplation, la politique serait donc contemplation. Prenant les traits de cet infâme oxymore, la seconde figure a trouvé son ultime jouissance dans l'enchantement à désenchanter. Cette nouvelle peinture avait elle aussi ses pinceaux chéris et choyés, un vocabulaire redondant et creux à la vacuité impudique. "Contrainte, réalisme, responsabilité". Du simple statut d'outil prospectif, ce lexique fut érigé au rang de Tables de la Loi. Voilà ce que la communauté intellectuelle a trouvé de plus achevé comme impératif auquel se remettre -et se soumettre- dans les moments de doutes et de lamentations. Il est vrai que la recette a cet attrait qu'elle mêle avec à propos cohérence logique et assurance mystique; satisfaisante sur le plan rationnel, elle a ce parfum de Bien Transcendant qui, là encore, guide la brebis appeurée qui parfois s'égare. Tel est la voie sacrée que suit le troupeau intellectuel. Pour le coup, il s'égare violemment. Car le chemin circulaire ne mène nulle part.

    Une fois Janus vaincu, une fois bannis théorie du complot et rationnalisme raisonnant, l'ultime voie se dévoile, qui mène à l'apesanteur de la critique libre et constructive -seule à même d'affranchir l'homme de son immémoriale sujétion. Préservé de la tentation nihiliste et de la soumission à l'idéologie de faible étoffe, voici l'esclave affranchi, et l'iconoclaste libre de se consacrer à la déconstruction sereine et méthodique des soubassements de ce monde. Dégagé de la tutelle morale, l'anarchitecte pourra enfin s'atteller à la mise au pas de la contrainte matérielle, impérissable rempart à l'émancipation de l'homme. Là réside l'essence irréductible de l'action politique, dans cette perpétuelle instabilité de l'esprit oeuvrant pour l'éradication totale des inégalités de condition.

 

 

> Rafaël

 mars 2006

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