Ma petite puce chérie
Pourquoi
pas ? Oui au fond, où est le problème ? Une puce de
localisation par GPS implantée dès la naissance sous la
peau de chaque individu, n’est-ce pas là une mesure utile,
un progrès évident, une solution idéale ? Un tel
dispositif permettrait de déterminer infailliblement
l’auteur de tel délit ou de tel crime. Finies les erreurs
judiciaires ! Terminées les procédures interminables !
Morte l’insécurité ! Se dessine devant nos yeux
émerveillés par les prouesses de la science la promesse
d’un avenir radieux et d’une société enfin
pacifiée. Alors vraiment, pourquoi refuser ? Dès lors que
l’on a rien à se reprocher, pourquoi s’opposer
à l’implant de quelques composants électroniques
attestant de notre innocence et nous protégeant d’un faux
témoignage, d’une méprise, d’un malentendu ?
Les choses sont-elles cependant si simples ? Devant de telles mesures, nous
sentons jaillir du plus profond de nos entrailles un refus intuitif et
instinctif , refus pourtant difficile à justifier face aux
évidences assénées pour défendre
l’insertion de ces puces dans notre chair . Tentons malgré
tout d’y voir un peu plus clair.
1- D’abord, sur le plan purement technique, rien
n’empêcherait absolument l’extraction de la puce
implantée. Ce que la technique a inséré dans la
chair, la technique peut l’en déloger. Dès lors, la
garantie d’un suivi permanent et infaillible des individus
s’évanouit. Les destins clandestins ne se prêtent
pas à une éradication si facile. Alors bien sûr,
l’opération illicite aurait lieu dans quelque cabinet de
contrebande – et au prix fort. Si bien que son accès
serait de fait réservé à ceux que leur fortune met
déjà au-dessus des lois. Il y a de toute manière
ici matière à de sophistiqués scénarii de
science-fiction : désactivation ou permutation momentanée
de puces, manœuvres dans l’ombre, complots et
réseaux mafieux… Les imaginations machiavéliques
s’en donneront à cœur joie. Ainsi, loin de mettre
fin aux erreurs judiciaires, les puces, manipulées par des
volontés sournoises, pourraient au contraire constituer un
puissant moyen de les multiplier.
2- Mais c’est aussi l’idéologie qui sous-tend
secrètement la mise en place espérée de ces
mouchards électroniques qu’il faut impitoyablement
interroger. Car elle réside toute entière dans
l’identification de l’ensemble de nos maux à la
petite délinquance et aux crimes individuels. En somme, la
mauvaise santé du corps social serait imputable à
quelques agents pathogènes qui en menaceraient
l’intégrité comme autant d’organismes
étrangers qu’il faudrait extirper et mettre hors
d’état de nuire. Raisonnement anémique, exemplaire
encore une fois de la pensée du symptôme, cette forme de
bêtise à la vue courte qui ne considère que les
effets sans jamais remonter aux causes qui les produisent. Sans jamais
s’interroger sur les mécanismes économiques et
sociaux qui poussent les « jeunes de banlieue » (car
c’est d’eux, évidemment, dont il s’agit)
à commettre tel ou tel acte délictueux. Non, la
pensée du symptôme ne s’embarrasse pas de telles
subtilités. Ce qu’il lui faut, c’est une
répression concrète, visible, en bonne et due forme et
qui soulage ses inquiétudes superficielles. Résumons :
les puces ne sont jamais qu’un instrument destiné à
faciliter la répression des pestiférés et ainsi
à satisfaire les pulsions sécuritaires des bourreaux
eux-mêmes. Quant à ceux qui, endouilletés dans
leurs bureaux de décideurs, gèrent et exploitent
indifféremment la nature et les hommes, déclarent les
guerres ou jouent en Bourse, ce ne sont pas quelques composants
électroniques qui détecteront leurs méfaits.
3- Il ne faut enfin pas sous-estimer les conséquences
psychologiques que peut engendrer et susciter le simple fait
d’avoir une puce implantée dans la chair et de se sentir
potentiellement épié, espionné, observé par
son intermédiaire. Sentiment incontestablement malsain,
contribuant insidieusement à développer dans des
proportions sans doute inimaginables les mécanismes
d’autocensure. Exemple ? Tel individu, qui souhaiterait se
rendre à un meeting disons du Front National, sentirait dans sa
chair la réprobation de la société dans son
ensemble face à un comportement généralement
déconsidéré ou vilipendé. La simple peur
d’être « fiché » risque de le faire
renoncer à sa décision. Soyons clair : s’il faut
certes lutter pour que plus personne n’aille aux meetings du FN,
il faut aussi lutter pour que chacun puisse y aller,
c’est-à-dire pour qu’il ait la possibilité de
s’y rendre en toute tranquillité d’esprit. Or
c’est cette liberté d’esprit même que les
mouchards sous-cutanés (aussi appelés «
transpondeurs ») tendent à annihiler.
La puce, on
le voit, constitue un dispositif implanté dans la chair
pour mieux contrôler les esprits. Elle apparaît alors comme
une pièce centrale dans l’édification d’une
société conforme au modèle du panoptique.
Forgé par le juriste et philosophe Jeremy Bentham en 1791, le
terme désigne un modèle de prison inédit. «
C’est un projet de construction avec une tour centrale qui
surveille toute une série de cellules disposées
circulairement, à contre-jour, dans lesquelles on enferme les
individus. Du centre, on contrôle toute chose et tout mouvement
sans être vu » (Michel Foucault). En soumettant la
liberté de chacun au regard invisible de Big Brother, la puce ne
vise à rien d’autre qu’à constituer une
société carcérale. Ou du moins une
société de contrôle, une société dans
laquelle le comportement des individus est modelé selon les
exigences du pouvoir. S’il ne s’agit pas réellement
de nous emprisonner au sens le plus concret du terme, il est du moins
question de nous empoisonner en distillant de façon continue et
au goutte-à-goutte dans notre esprit le venin de la mauvaise
conscience. En entretenant en permanence le sentiment d’une
surveillance resserrée, le pouvoir s’assure de son
fonctionnement automatique. Notre rejet initial s’éclaire
donc : il ne s’agit de rien moins que d’un refus
viscéral du carcéral.
Techniquement incertaine, idéologiquement écœurante et
politiquement dangereuse, la mise en place d’implants
sous-cutanés de localisation constitue un double instrument de
répression et de contrôle. Surveiller et punir :
voilà le fin mot de l’affaire. Non pas étoffer
notre liberté, mais l’étouffer encore davantage.
Soyons donc résolument prêts à refuser leurs puces,
car ce ne sont jamais que des chiens qui veulent nous les refiler.
Pour râler plus loin :
- Regarder > MINATEC: Résistances contre l'inauguration à Grenoble du
pôle européen de recherche en nanotechnologies.
- Pour des informations factuelles aussi effarantes qu’effrayantes, lire absolument le texte La micropuce implantable à l’être humain, accessible à l’adresse suivante www.jameh.org/pdf/NOCHIP.pdf
- Pour une réflexion plus philosophique, Michel Foucault, Surveiller et punir, notamment le chapitre sur les « panoptismes », et en particulier les pages 233-243.
La citation de Foucault présente dans cet article provient des Dits et Ecrits, II, p.279
- Et bien sûr le toujours très recommandable 1984 de George Orwell.
>Laurent
juin 2006
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