Le langage engage
Esquisse
d'analyse des discours produits lors des deux récents
mouvements sociaux : du langage de la domination à la
résistance langagière.
Le
langage, s’il constitue un ensemble de signes permettant la
communication, ne
se réduit pas à cette simple fonction. Dans le
quatrième chapitre de Ce
que parler veut dire, Pierre
Bourdieu fait le constat d’une
domination ayant pour instrument, entre autres,
l’emploi d’un discours structurant. Car
« on peut agir sur le monde social
en agissant sur [la] connaissance de ce monde »[1],
postulat qui motive d'ailleurs le travail sociologique de ce
chercheur :
mieux connaître les mécanismes sociaux de la
domination doit fournir des armes
pour lutter contre. De plus, « le pouvoir
constituant du langage (…) et
des schèmes de perception et de pensée
qu’il procure ne se voit jamais aussi
bien que dans des situations de crise : ces situations
paradoxales,
extraordinaires, appellent un discours
extraordinaire »[2].
Dès
lors, il peut être intéressant de revenir sur ces
deux mouvements sociaux qu’a
récemment connu la France : octobre/novembre 2005
et mars 2006. Il s’agit
d’interroger les différents discours produits
durant ces événements à la
lumière des analyses théoriques sur les fonctions
du langage dans les rapports
de domination, développées chez des auteurs comme
Pierre Bourdieu, Roland
Barthes ou encore Herbert Marcuse.
Il
est d’abord nécessaire de s’interroger
sur la
façon dont ont été
désignés ces
événements. Nous sommes nous-mêmes
déjà pris par des effets de langage : parler
de « mouvements » ou
d’ « événements »
n’est pas
neutre (la notion de « mouvement
social »
s’inscrit dans une histoire
des luttes en France, etc.). Mais force est d’abdiquer devant
la
nécessité
d’employer un signifiant, l’important
étant
d’attirer l’attention critique
dessus. Pour le mouvement de novembre 2005, l’on a entendu
parler
d’« émeutes des
banlieues », de
« révoltes des quartiers
populaires », de « crise des
banlieues ». Les acteurs de ce
mouvement ont été nommés
« jeunes des
cités »,
« banlieusards »,
« émeutiers »,
« révoltés ».
En
ce qui concerne le mouvement de mars 2006, le mot
« crise » fut
également employé, le terme s’imposant
au fur et
à mesure, dans les médias et
dans le discours gouvernemental étant celui de
« crise du CPE ». On a
aussi entendu parler de « mouvement
étudiant », de
« contestation
étudiante »… Les
acteurs ont quant à eux suscité des
appellations diverses : « opposants au
CPE »,
« grévistes »,
« manifestants »,
« étudiants
anti-CPE », « jeunes
mobilisés »…
Deux
sources irriguent ce discours
« officiel » : le pouvoir
politique,
ses représentants ; et les médias, qui
sont non seulement les plus à même
de relayer ces divisions et classifications
opérées par le politique, mais qui
peuvent également en produire.
Dans
chaque cas, il est primordial de se poser les questions
suivantes : qui
émet ce discours ? A qui s’adresse
t-il ? Quelle représentation du
monde social cette parole suppose t-elle ? Dans quelle mesure
ce même
discours contribue-t-il à donner forme au social ?
Quant
aux mouvements, reprennent-ils la phraséologie dominante ou
cultivent-ils une
rupture déjà politique avec le langage
imposé ?
Précisons
ce que signifie chez Bourdieu le terme de
« dominant », largement
repris ici. Est dominant celui qui jouit d’une
légitimité et d’une certaine
reconnaissance au sein du monde social, en raison de
l’importance de son
capital économique, culturel ou symbolique.
Il
semble que les médias aient traité les deux
événements de façon
différente :
ils ont systématiquement jugé,
attaqué, méprisé les jeunes
révoltés en 2005,
alors qu’ils ont parfois pu être relativement
favorables au mouvement de
révolte contre le CPE en
2006. S’il faut
garder à l’esprit cette différence
majeure, elle ne fera pas l’objet de notre
analyse qui cherche plutôt à repérer
les analogies dans les mécanismes du
discours dominant, particulièrement issu des politiques.
Il
faut donc saisir les différentes modalités
d’un langage qui accomplit selon
Bourdieu la fonction suivante : « prescrire
sous apparence de décrire
et dénoncer sous apparence
d’énoncer ».
Diviser
pour mieux régner :
L’imposition
de schèmes classificatoires de perception de la
réalité
« Je souhaite que
nous puissions adresser un message
clair aux Français d'une part, aux délinquants
d'autre part.[3] »
Durant
les événements d’octobre
et novembre 2005, on a
beaucoup parlé
de la distinction opérée par le ministre de
l’Intérieur Nicolas Sarkozy entre
« racailles », et
« reste des jeunes », ou entre
« voyous »
et « braves gens qui veulent avoir la
paix »[4].
Précisons
néanmoins que le terme
« racailles » a
été employé pour
la première fois avant le début des
émeutes de novembre (même s’il fut
réemployé en plein cœur des
émeutes, voir annexe 1), par Nicolas Sarkozy. Il
s’agissait d’un terme qu’il reprenait de
la bouche d’une habitante d’Argenteuil
l’interpellant. Quant au fameux
« kärcher », il date du
début de
l’été 2005. Le mot
« voyous » fut lui
utilisé à plusieurs reprises
dans la temporalité des émeutes[5]. On sait
que Nicolas Sarkozy est un professionnel
du discours (avocat) et qu’il ne s’agit pas de
dérapages liés au feu de
l’action, mais d’expressions employées
en toute conscience.
La
division se fait ici sur un mode
clairement agressif, puisque le mot
« racaille » désigne
selon le
Petit Robert la « populace
méprisable », un
« ensemble de
fripouilles ». Pour expliciter le sens du mot
racaille, ce même
dictionnaire, dans son édition de 2001, propose
d’ailleurs une citation
éloquente d’Albert Camus, «
Si l'on mettait toute cette racaille
en prison, […] les honnêtes gens pourraient
respirer » (la
référence du roman n’est pas
précisée). Cette opposition entre les
« voyous » et les
« braves gens qui veulent avoir la
paix », ne date pas des discours de Nicolas
Sarkozy : le dictionnaire
montre qu’il s’agit bien d’une
représentation collective
« stabilisée ». Mais
qui sont « les braves
gens » ? Quelle est leur position objective
dans les rapports de
domination ? Il apparaît que les honnêtes
gens sont en fait les
représentants choisis par le politique de ces
dominés qui, ayant intégré la
domination, ne la remettent pas en cause. C’est ce que donne
à penser Pierre
Bourdieu : « Cette nostalgie de la
protodoxa s’exprime en toute
naïveté dans le culte de tous les conservatismes
pour le « bon
peuple » (…) dont les
euphémismes du discours orthodoxe (« les
gens
simples », les « classes
modestes ») désignent bien la
propriété
essentielle, la soumission à l’ordre
établi. [6]»
Dès, lors, on comprend que la définition de
« racaille », rebut de la
société, signifie objectivement
« rebut de la société de
domination ». On comprend mieux l’enjeu
pour le discours dominant, qui ne
manque jamais d’imagination pour salir verbalement cette
population : il
s’agit de discréditer l’insoumis.
Historiquement, à chaque révolte,
l’effort
langagier a été renouvelé pour
délégitimer les résistances. Par
exemple pendant
la Commune, le peuple de Paris était
désigné par les mots
« pègre »,
« rats », etc.
A
l'automne 2005, on a pu remarquer une certaine gradation dans la
classification
du monde social opérée par les
dominants : il y eut tout d’abord les
« jeunes » face au reste de la
population. Mais soit que le
« jeunisme » était
devenu trop à la mode, soit qu’il
n’induisait pas
une division assez forte au sein du monde social, on a
observé dans le discours
politique et médiatique une évolution vers
l’expression « jeunes de
banlieues » ou « jeunes des
cités ». Cette dénomination
s’accompagnant simultanément d’une
dénonciation implicite. Puis, la tension
sociale nécessitant un abandon de la pudeur, les insultes
fusèrent : ce
fut les « racailles »,
sous-entendu de banlieues, cette précision
n’étant même plus nécessaire.
Le terme « sauvageon » date lui
de
Jean-Pierre Chevènement, et s'inscrit clairement dans la
continuité de
l'idéologie coloniale française. A notre
connaissance il n’a pas été
réemployé
dans le cadre des émeutes de 2005. Mais le risque
était de rendre visible par
le discours sur « les banlieues »
l’unité des quartiers populaires, qui
partagent le même abandon
généralisé depuis des
décennies. Il fallait donc casser ce dernier
atome et distinguer au sein même de la banlieue, les
« braves
gens » et « les bons
jeunes », ceux qui veulent
réussir… des
autres (qui afficheraient une volonté de ne pas
réussir ? Il serait
évidemment intéressant de se pencher sur la
signification du mot
« réussir » et son
emploi dans le discours dominant).
A titre
d’exemple, on peut schématiser
ce processus de division :
Société>
jeunes > jeunes des
quartiers populaires > mauvais jeunes des quartiers populaires.
Le
choix du type de division dépend de la
nécessité
du moment. Dans un contexte de
« contestation
étudiante », on choisira la
division
« société/jeunes ».
Par contre pour
attiser le thème de
l’insécurité
on préfèrera
« société/quartier »,
ou encore
« français de
souche/français issus de
l’immigration ». A
chaque fois ces divisions sont
illusoires : le seul critère pertinent, si
l’on admet
que notre société
est une société de domination, doit
être la
position objective dans ce rapport
d’opposition. Qui est de quel côté du
bâton ?
Qui exploite qui ? Voilà les
seules questions qui font sens.
Cette distinction établie entre ceux qui « veulent travailler » (distinction reprise lors du mouvement de mars 2006) et « les autres », réapparaît par exemple dans un tract produit par le site www.jeunespopulaires.com, la section « jeunes » du parti UMP. Sur le tract six photos sont fondues sur l’image d’un arbre (le logo du parti des Français de souche !).
Parmi ces
six photos de jeunes, au
moins trois semblent avoir des origines maghrébines (ce qui
est peu visible sur
la présente reproduction). Outre une communication qui a
visiblement pour but
de montrer l’esprit d’ouverture de cette
organisation, on peut percevoir dans
ce tract une distinction entre ces jeunes de
banlieue-là, souriants, vêtus
« normalement »,
c’est-à-dire dans le respect des normes. Le
discours
implicite est : « Voyez, c’est
possible, ces jeunes-là se sont
intégrés ». Ce qui signifie en
fait qu’ils ont intégré la domination.
Le
langage construit donc une représentation mythologique du
monde social, avec
ici deux portraits types (le « bon
jeune » contre le
« voyou ») qui s'opposent dans
une lecture manichéenne, dualiste.
Pour bien comprendre le caractère fantasmatique de ces deux
figures peintes par
le discours dominant, tâchons d'en dessiner le portrait
caricatural,
l'idéal-type au sens de Max Weber, à partir
d'exemples fictifs :
« Les
jeunes qui
veulent s'en sortir. »
(ou
« les Français »,
selon notre garde des sceaux…)
On exhibe
volontiers cette figure du
« bon jeune » dans les journaux
télévisés. Par exemple, on nous
présente un jeune,
visiblement issu de
l'immigration coloniale ou post-coloniale, qui suit une formation
(subventionnée par l'Etat, ou par un gentil petit patron
oeuvrant pour
l’intégration des « jeunes
à problèmes »), en
maçonnerie ou pour
travailler dans la restauration... Puis on fait parler ce jeune qui
dira par
exemple « Avant je glandais comme tous les autres,
et puis j'ai compris
qu'il fallait que je me bouge. Aujourd'hui j'ai un travail, j'en suis
fier, je
compte pas rester toute ma vie au quartier... ». Ce
jeune là, ou plutôt la
figure mythique de ce type de jeune, sera perçue avec
bienveillance et
sympathie. Elle réconforte l'opinion dans la
capacité d'intégration à la
française selon le modèle républicain
de la méritocratie. La voix off du
reportage enchaînera ainsi « Salim n'est
pas le seul à vouloir s'en
sortir. Fatima elle, a choisi de poursuivre ses études en
entamant un BTS
Finances... »
Voilà
pour le journal du midi. Au JT
du soir, par contre, c'est la figure inverse qui est construite.
« La
racaille, les voyous »
Leur
portrait type est facilement
identifiable. Le voyou nous est par exemple
présenté dans un reportage sur les
« jeunes »
arrêtés pendant les révoltes de
novembre. Une scène
typique pourrait être celle-ci : deux jeunes hommes viennent
d'être
interpellés, ils sont menottés. Leurs visages
sont floutés, mais l’on devine
évidemment qu'ils sont d'origine africaine. Pour ceux qui en
douteraient, un
gros plan est fait sur les menottes, qui entourent des poignets
étrangement
bronzés pour cette époque de l'année.
Faciles à reconnaître, les voyous portent
une casquette, voire une capuche. Les voyous parlent vite, et mal. Les
voyous
ne respectent ni les policiers, ni les journalistes, ni les braves gens
dans le
métro. On apprend bien sûr
qu' « ils étaient connus des
services de
police pour détention de
stupéfiant ». Ce qui aboutit à
: « ce sont
des caïds de la drogue », sans
doute les mêmes que ceux qui roulent
dans de grosses cylindrées desquelles s'échappe
une musique de sauvages...
Parmi les autres caractéristiques de cet ennemi
intérieur on trouve :
l'intégrisme islamique, le terrorisme et la connexion avec
Al Qaïda, la
domination des femmes, voilées, ou violées lors
de tournantes...
Le drame
étant que
cette définition du monde social, totalement fantasmatique,
serait admise comme
plutôt réaliste par l'opinion. Elle nous vient
clairement des politiques et des
médias, et s’inscrit de surcroît dans
l’idéologie mondiale du « choc
des
civilisations ». Il est évident qu'elle
ne correspond absolument pas à la
réalité sociologique, ce qu'il ne s'agit pas de
démontrer ici. On peut
néanmoins rappeler, avec les sociologues Stéphane
Beaud et Michel Pialoux qui
dénoncent cette « vision
binaire du monde des cités[7] », que dans
le cas des révoltes, ce sont
les rapports des Renseignements Généraux
eux-mêmes qui ont invalidé les
mensonges du ministre. En effet, ils ont montré, par
exemple, que la révolte
n'était absolument pas orchestrée par de
diaboliques Imams remplis de haine
pour la République, mais qu'elle était
spontanée. On sait aussi que les
personnes arrêtées et jugées suite aux
révoltes n'étaient pas
particulièrement
« connues des services de
police ». On sait encore que les personnes
issues de l'immigration n’étaient pas
surreprésentées chez
les « émeutiers »,
on sait aussi que beaucoup avaient un emploi
(qu'ils ont souvent perdu d'ailleurs du fait de leur arrestation)...
Bref,
autant de constats empiriques qui prouvent que ces révoltes
ne furent pas le
fait d'une minorité de méchant voyous,
animés par le diable qui les pousse à
mettre la Douce France à feu et à sang, mais
qu'elles relèvent
d’un phénomène massif de diffusion
de la « désespérance sociale[8] ». Notons
que le discours dominant taxe
systématiquement les sociologues de
« misérabilisme »,
parce que
finalement, « tout n’est pas si
noir, ceux qui veulent s’en sortir le
peuvent ». On sombre ici dans
l’idéologie économique de la
responsabilité
individuelle et de la liberté des acteurs : chacun
est désormais
responsable de ses malheurs, qui sont en fait politiques, et
« Vivre sa
vie, cela équivaut à résoudre sur le
plan biographique les contradictions du
système[9] ».

« S’il y avait
connexion entre les étudiants et les banlieues, tout serait
possible.
Y compris une explosion généralisée et
une fin de quinquennat épouvantable. »
Nicolas Sarkozy, dimanche 12 mars 2006,
cité dans "La grande peur de Sarko",
en page 2 du
Canard enchaîné (n°4455, 15 mars 2006).
Le
mouvement de mars
2006 semble
avoir bénéficié d’un
traitement médiatique plus
favorable. Ceci peut
s’expliquer entre autre par le fait
que la distance sociale séparant les journalistes des
acteurs de ce mouvement
est bien moindre que celle qui les sépare des quartiers
populaires. Les
journalistes, qui sont passés par le milieu
étudiant, peuvent avoir des enfants
étudiants, etc. Ils partagent donc plus de
schèmes de perceptions avec les
acteurs de ce mouvement qu’avec les banlieues dont ils sont
presque totalement
coupés. D’où une attitude plus
compréhensive, bienveillante. En outre, le
caractère massif et l’extension du mouvement de
2006 à divers groupes sociaux
rendaient beaucoup plus difficile une attaque frontale. Pourtant, il
est clair
que ce mouvement allait contre les intérêts
dominants et devait donc être un
moment propice aux classifications, divisions, naturalisation,
euphémisation et
autres mécanismes discursifs visant à
l’affaiblir. Ceci nous invite donc à
complexifier l’analyse de ce que nous appelions
« discours
dominant » : il semble que lors du
mouvement du CPE la convergence
entre les deux sources de ce discours (politique et
médiatique) ait été moins
forte, à certains moments tout au moins. En effet, il
faudrait affiner en
fonction de la chronologie des événements et
analyser dans le détail
l’évolution de cette tension entre convergence et
divergence des discours
politiques et médiatiques. Toujours est-il que cela nous
incite à éviter les
simplifications suggérées par l’emploi
du terme « dominants », et
à
garder à l’esprit la forme d’autonomie,
aussi relative soit-elle, du champ
journalistique à l’égard des champs
politiques et économiques.
Néanmoins,
le discours de la division a
été très répandu. Tout
d’abord, a
été réutilisé le
même
stéréotype du bon jeune
des quartiers, qui veut réussir, pour l’opposer
cette fois
à l’étudiant
capricieux. Une fois de plus on met en scène la parole
de ce jeune des
quartiers, qui veut réussir, disant :
« Un
CPE, c’est toujours mieux
que rien… ». Or, d’une part,
cette opinion ne
fut pas le monopole de
jeunes de quartiers populaires, puisqu’on la retrouve
partout, et
notamment
dans les facultés. D’autre part, il
s’agit cette
fois de faire des
« jeunes des cités »
un bloc
homogène et à part,
présenté comme
totalement hermétique aux autres
« catégories » de
jeunes (« les
étudiants ») et même
opposé à
elles. Les tenants de ce discours jubilant
devant les « preuves » que
seraient les quelques
vols et bris de
téléphones portables ou lecteurs MP3, accomplis
pendant
certaines
manifestations. Le fait que des militants des quartiers populaires
aient pris
position et manifesté en tant que tels contre le CPE ne fut
pas
relayé, tout
comme fut passée sous silence la simple évidence
que les
universités sont le
lieu d’études de jeunes gens de toutes les
catégories sociales – présents en
proportions comparables dans la lutte.
Ensuite,
les acteurs du mouvement furent
divisés en diverses catégories : il y
eut les « étudiants pro- ou
anti-CPE », les
« grévistes » et les
« non-grévistes »[10], puis vint le temps des
« bloqueurs » et des
« anti-bloqueurs », le terme de
blocage étant d’ailleurs péjoratif.
Dans son discours du 30 mars 2006[11],
Jacques Chirac évoque une division entre « les
étudiants
qui veulent faire grève et ceux qui veulent
travailler ».
D’abord, cette terminologie relaie la vieille
rhétorique
contre le
gréviste-fainéant. Dans toutes les luttes
ouvrières, les grévistes ont
été
taxés de fainéantise, de
légèreté,
d’égoïsme,
d’incapacité à avoir
le sens du
sacrifice « pour la
boîte », etc. Il y a
bien une continuité
historique dans le discours de la domination, ce qui nous invite nous
aussi à
inscrire nos résistances dans
l’héritage des luttes
passées, pour en tirer des
leçons. Ensuite, de manière plus complexe, le
Président de la République tend
par son discours à mettre, par effet de symétrie,
sur le
même plan deux
attitudes radicalement différentes :
d’une part des
étudiants qui décident
d’entrer en lutte et de se donner les moyens
d’avoir prise
sur leur destin, de l’autre,
des étudiants qui… ne font rien, rien de plus que
d’ordinaire. Ce discours tend
ainsi à considérer et à faire
considérer
que les deux positions relèvent d’une
volonté politique, alors qu’une seule
relève de
l’action positive, l’autre
n’étant caractérisée que par
sa
passivité conservatrice, son inaction.
« Philosophiquement » le rapport
au réel
de ces deux positions est de
nature radicalement différente. Le discours officiel tend
ainsi
à désamorcer la
prise en acte politique du destin par une partie de la population, en
la
ramenant sur le même plan que la simple indolence.
Le
caractère massif du mouvement du printemps 2006 trahit un
certain échec de la
politique de division pratiquée par le pouvoir. La
stratégie était pourtant la
même que de coutume : instaurer une division dans
les
représentations
collectives entre jeunes et reste de la population active, et entre
banlieues
et reste de la société. En effet, il faut
rappeler que le
projet LEC était à
l’origine théoriquement
élaboré pour les
jeunes des banlieues. Mais il est
évident qu'un anti-contrat de travail aussi avantageux pour
les
employeurs
était destiné de fait à toute la
jeunesse, avec
sans doute pour projet d’être
généralisé à
l’ensemble des
salariés. Depuis des décennies, la pratique est
identique :
la précarisation frappe d’abord ceux qui
représentent
« l’autre »
dans l’imaginaire collectif. Ensuite, elle se
généralise de façon
indolore, s’applique au
« nous », mais les
forces de résistance sont
prises de court. Ainsi la flexibilité a d’abord
été imposée à ceux qui sont
socialement les plus fragilisés : les jeunes, les femmes,
les
personnes issues
de l’immigration, les personnes vivant dans les quartiers
populaires, etc.
Bref, les personnes qui sont les moins à même de
se
défendre, et dont le
malheur suscite peu de réaction. La
généralisation
à l’ensemble du marché du
travail est ensuite rendue possible par cette accoutumance. Mais cette
fois,
tous les jeunes (ou presque…) ont très vite
constaté qu’ils seraient eux aussi
les victimes de cette loi infâmante, et les
employés
âgés de plus de 25 ans ont
senti qu’elle serait tantôt
généralisée. La solidarité
massive
relève donc en
partie d’un échec dans l’effet de
division, ce qui
nous invite à accorder de
l’importance aux représentations mentales
diffusées
dans le monde social.
Discréditer
la contestation
Le
déni politique
On
l’a vu, l’industrie rhétorique
consistant à imposer des schèmes de
pensée, des
modes de lecture, a fonctionné à plein durant les
mouvements de novembre 2005
et mars 2006. Cette logique, consciente ou non, tendait à
discréditer des
mouvements risquant (si peu) d’ébranler
l’ordre établi. Tout d’abord, le fait
de parler de « crise » n’est pas anodin
et ce terme a été repris par l’ensemble
de la classe politique (les élèves de droite
comme ceux de gauche), et par les
médias. Il est intéressant de rappeler ici la
définition médicinale de la crise
: « Brusque changement dans le cours d’une maladie,
dû à la lutte entre l’agent
d’agression et les forces de défense de
l’organisme. » (Le Petit Larousse).
Dans cette définition, l’organisme serait
l’ordre social capitaliste, l’agent
d’agression la contestation, les forces de défense
de l’organisme le
gouvernement aidé par les
forces de
l’ordre. Nous verrons d’ailleurs
ci-après que la « vaccine»
thématisée par
Roland Barthes s’intègre assez bien dans cette
métaphore. Le mot
« crise » induit aussi
l’idée d’un mouvement pulsionnel,
émotif : la
contestation politique devient une « crise de nerf
», voire une « crise
d’adolescence »…
L’emploi
de ces mots tend à présenter la contestation
comme relevant d’une peur
irraisonnée. Lors des assemblées
générales, les étudiants
défendant le CPE ou
opposés au blocage ont d’ailleurs bien souvent
formulé des « appels à la
raison ». Le discours est exactement le
même que lors du référendum sur le
Traité Constitutionnel Européen : les
défenseurs du « non »
étaient considérés comme des ignares,
des Français qui ont peur, qui vont
contre la marche du progrès, etc. On peut observer une forme
de pathologisation
de la contestation. C’est ce qu’invitent
à penser les termes employés pour
désigner ceux qui osent résister à
l’ordre libéral : on nomme
« technophobes » ceux qui
s’interrogent sur les OGM ou les
nanotechnologies, on stigmatise les
« europhobes » lors du TCE, et
les « risquophobes » lors du CPE.
Au-delà du fait que, sans vergogne,
le MEDEF se fait le défenseur du risque, et pose
désormais la précarité comme
valeur, implicitement, ce vocabulaire de la phobie,
suggère que nous
serions atteints de pathologies mentales – méthode
coutumière des régimes
totalitaires. Il est aussi intéressant de repérer
comment le discours dominant
tente parfois de récupérer les attaques
formulées par les dominés, pour
provoquer une stupéfiante inversion des rôles. Par
exemple Le Figaro,
qui constitue un bon corpus pour analyser le discours dominant, titre « La
rue contre les réformes[12] ».
Nicolas Barré écrit : « Cette
semaine, les conservateurs
seront dans la rue, contre le CPE. Car il ne faut pas se fier aux
apparences.
Ce sont les porteurs de banderoles qui ne veulent rien changer »,
il parle également de « militants
de
l’immobilisme » et de
« stupéfiant
retard des mentalités » (sic).
On sent combien le rejet de la
contestation est ici viscéral. Au-delà de la
mauvaise foi explicite et bien
réelle, il ne s’agit pas tant d’une
stratégie consciente visant à
discréditer
ceux qui résistent au capitalisme, que d’une
perception de l’autre profondément
incorporée, entraînant une forme
d’incapacité sociale à entendre la rue.
Les
mouvements de contestation se situeraient donc du
côté du sentiment, de
l’irrationnel, valeurs plutôt féminines et donc
mésestimées, en
opposition au courage et à la rationalité
masculine.
Et notre président d’affirmer avec cette
même arrogance paternelle et prétentieuse
qu’un de Gaulle en son temps : « Il est
temps de dénouer la situation en
étant juste et raisonnable ».
L’infantilisation
« Nous voulons siffler la
fin de la récréation. (...) On
veut dire aux parents : reprenez vos gosses.[13] »
Une
fois de plus, la filiation historique est frappante : on
croirait entendre
de Gaulle en 68, mais il s’agit d’Eric Raoult
(UMP), en novembre 2005.
L’infantilisation est une autre stratégie
classique du discours dominant. La
dénomination des acteurs comme
« jeunes » tend à
désamorcer le
caractère politique du mouvement. La mobilisation
d’étudiants s’expliquerait
par le fait « qu’ils sont
jeunes » et qu’ils
« ont besoin de
leur Mai 68 ». Il s’agit là de
la « crise d’originalité
juvénile » et du thème de la
« crise d’ado ». Cela
s’accompagne
d’un imaginaire implicite et discriminant autour de
l’idée de
« jeunesse » : des
personnes « jeunes » sont moins
conscientes de leurs actes et sont sujettes à la
manipulation, elles n’ont
peut-être pas atteint
« l’âge de
raison »… Ceci se retrouve dans le
discours du Président de la République, qui
infantilise les acteurs
« jeunes » du mouvement en les
replaçant dans une relation tutélaire
vis-à-vis de leurs parents : il dit ainsi avoir
entendu « les
inquiétudes qui s'expriment, chez de nombreux jeunes et chez
leurs
parents ». Il appelle également ses
« chers compatriotes »
à
agir ensemble pour « l’avenir de notre
pays et de nos enfants »,
sous-entendu : ces derniers ne peuvent le faire
eux-mêmes. Ce même ton
paternaliste se retrouve chez Dominique de Villepin lorsqu’il
attire
l’attention sur le fait que « les
manifestations de voie publique mettent
en danger la sécurité des
jeunes »[14].
Cela participe de la déresponsabilisation des jeunes
à l’œuvre dans le discours
dominant, en les considérant comme incapables
d’agir sur le monde, incapables,
en raison de leur âge, d’être porteurs
d’une action politique.
Il
faut ici intégrer cette analyse dans une perspective
historique. En effet,
cette stratégie de l’infantilisation
n’est pas une nouveauté : elle fut
déjà employée en Mai 68 et lors du
mouvement étudiant de 1986. Jacques Chirac
semble d’ailleurs incarner cette continuité. En
effet, il était déjà dans les
sphères du pouvoir en 1968, il était premier
ministre en 1986, et bien sûr président
en 2006. Dès Mai 68, qui constitue le premier mouvement
contestataire lancé par
la jeunesse, un mépris paternaliste jetait le
discrédit sur les étudiants. Ces
derniers, trop jeunes pour savoir, étaient
nécessairement « manipulés par
des agitateurs professionnels », les
« gauchistes ». (Précisons
que cette rhétorique n’était pas le
privilège des gaullistes : le Parti
Communiste, la CGT et L’Humanité,
tinrent exactement le même langage contre les
« jeunes aventuriers
anarchistes ».) En 1986, la situation de crise
invite une fois de plus le
pouvoir dominant à abandonner tout reste de
pudeur : le ministre de
l’Intérieur, Charles Pasqua lors d’un
congrès du RPR, reprend mot pour mot les
attaques de 1968, en dénonçant les
« gauchistes et anarchistes de toute
nationalité ». Toujours en 1986, Le Figaro
accuse quant à lui « les enfants du rock,
de Coluche et Renaud, atteints
d’un sida mental[15] »…
Les
moments de crise semblent exacerber ce qu’il faut bien
appeler une « haine
sociale », et la surenchère dans les
discours rend ces moments
particulièrement intéressants pour
l’analyse. Néanmoins, il ne s’agit que
de
distorsions conjoncturelles qui ne doivent pas détourner
notre attention des
mécanismes qui sévissent au quotidien
à travers le discours dominant.
Naturalisation
et neutralisation
«
La vie, la santé, l’amour sont
précaires. Pourquoi le travail
échapperait-il à cette loi ?[16]
»
Il est
piquant de constater que les
plus sécuritaires des sécuritaires en
matière d’ordre public sont aussi ceux
qui défendent avec le plus de poésie
l’insécurité comme « loi
» dans le domaine
de l’emploi… La
naturalisation consiste à présenter
des faits historiques comme éternels et naturels, de sorte
qu’ils ne soulèvent
plus de remise en question. Ce procédé bien connu
annihile toute remise en
cause, et présente par exemple le capitalisme comme un fait
établi, une
nécessité, allant de soi naturellement. Bourdieu
parle de « langage de la
nature » et de « travail de
naturalisation », ou encore de
« déshistoricisation »
et d’« éternisation de
l’arbitraire »[17]. On
a pu voir cette entreprise à l’œuvre
dans le discours de Dassault par exemple,
qui nous disait « La
précarité, c’est la
vie ». Il
y
a là l’idée du «
c’est comme
ça », « on ne peut
rien y
faire »,
et surtout on ne doit rien faire. Ce type de discours annule toute
possibilité
d’action, et la dépolitisation
engendrée a pour but
d’« imposer
universellement, par un discours tout empreint de la
simplicité
et de la
transparence du bon sens, le sentiment d’évidence
et de
nécessité que ce monde
leur impose ; ayant intérêt au
laisser-faire, ils
travaillent à annuler la
politique dans un discours politique dépolitisé,
produit
d’un travail de
naturalisation ou, mieux, de dénégation.[18] »
Cette entreprise correspond pour Roland Barthes au mythe qui
opère une
« privation
d’Histoire », qu’il
explicite en ces termes :
« Le mythe prive l’objet dont il parle de
toute
histoire. (…) il n’y a
plus qu’à jouir sans se demander
d’où vient
ce bel objet. Ou mieux : il ne
peut venir que de l’éternité.
(…) il
n’y a plus qu’à posséder ces
objets neufs,
dont on a fait disparaître toute trace salissante
d’origine
ou de choix »[19].
C’est
ce même discours qui présente le capitalisme comme
une évolution naturelle : on
ne dit pas que le capitalisme est le produit de choix humains, de
décisions
historiques. Car comme le dit Barthes :
« le mythe a pour charge de
fonder une intention historique en nature, une contingence en
éternité ».
C’est
en ce sens que Herbert Marcuse, dans L’homme
unidimensionnel,
dans un chapitre intitulé
« L’univers du langage
clos » parle de
« langage radicalement
anti-historique ». En effet, « en
se
souvenant du passé on peut retenir des notions dangereuses
et la société
établie semble redouter les contenus subversifs de la
mémoire »[20].
Car rappeler la contingence du capitalisme (un système qui
aurait pu, et
pourrait, ne pas être) c’est dire qu’une,
ou même des, alternatives sont
imaginables.
Ce
travail de naturalisation a pour corollaire ce que Bourdieu appelle la
« stratégie de la
neutralité » ou
« rhétorique de
l’impartialité ».
Après la naturalisation, la neutralisation est donc une
arme volontiers utilisée par les dominants. Il
s’agit d’atténuer toute trace
apparente de conflit, ce qui vise à ne pas
reconnaître un mouvement comme véritablement
combatif. Cette attitude qui consiste en
« l’évitement des formes les
plus
violentes de la polémique »[21],
porte au pinacle, d’une façon quelque peu
hypocrite, les valeurs de la
discussion, de la compréhension, de la communication.
« La crise
que nous venons de connaître
révèle des faiblesses et des
insuffisances. » Voilà comment le
gouvernement revient sur les événements d'octobre
et novembre 2005 dans,
l’exposé des motifs du « Projet
de loi pour l'égalité des
chances »
(janvier 2006). S'il fallait prouver l'hypocrisie de telles nuances, il
suffirait de rappeler une réalité : dans les
quartiers dits « sensibles »,
le taux de chômage des moins
de 25 ans atteint souvent 40%, et ceci ne date pas de 2005.
« On a les
émeutes qu’on
mérite », écrit Alain Badiou
le 16 novembre 2005 à propos
des événements[22].
Dans
l'écriture même du projet de loi, la
négation des tensions sociales est donc
déjà à l'oeuvre. Mais c'est durant la
« crise du CPE », que l'on a pu
observer à loisir les politiques déployer tout un
éventail d’euphémismes pour
désamorcer la tension : Jacques Chirac parle dans
son discours
d’« interrogations »,
d’« appréhensions »,
et à trois
reprises
d’« inquiétude »[23].
L’homme est coutumier de cette méthode :
en 1986, alors premier ministre,
il utilisait dans ses discours les termes
« malentendus »,
« contestation », ou encore
« maladresse » pour
désigner la
politique de son gouvernement. Ce sont les mêmes outils de
l’atténuation qui
sont réemployés. En 2006, Dominique de Villepin
reprend quant à lui le thème de
l’ «
incompréhension » et du
« malentendu », et parle
également d’ une
« anxiété
sociale »[24],
alors que c’est une véritable rage contre le
gouvernement qui animait la rue,
comme en témoignaient les slogans, les chants ou les
banderoles[25]. De
même il faut rappeler
la force de la rage des révoltés
d’octobre, leur colère, leur haine de la
police et du ministre l’Intérieur, dans le
contexte immédiat de la mort de deux
jeunes gens.
Les
dominants préfèrent donc parler
d’« inquiétudes » que
de colère, de
« mouvement étudiant »
plutôt que de lutte, et d’«
interrogations » plutôt que
d’exigences. Cette entreprise de
neutralisation se dévoile par exemple au travers
des propos d’Eric Woerth,
trésorier de l’UMP. Interviewé dans 20 minutes[26],
celui-ci parle d’«explication »,
de
« pédagogie »,
relayant
ainsi l’idée que les acteurs du mouvement
n’auraient
rien compris, ou encore
d’ «
écoute », et avoue
lui-même qu’il « ne faut pas
donner un
sentiment de brutalité ». C’est
également l’approche choisie par le
premier ministre qui avait parlé de
« malentendus » et avait
déclaré « je suis à
l’écoute » : il
s’agit ainsi
d’éviter la
confrontation. Mais elle existe, et la réalité
rend
parfois insupportables ces
prétentions à annihiler la tension. Le 6
décembre
1986, un ministre déclarait à
20 h « Je vous parle avec le
cœur. » A 2h,
Malik Oussekine, 22 ans,
se faisait assassiner par la police. (Les deux policiers meurtriers
n’écopèrent
que de quelques mois de prison, avec sursis bien sûr.)

10 décembre 1986,
manifestations silencieuses en hommage à Malik Oussekine.
Outre
l’euphémisation systématique, il nous
faut ici
expliquer une autre stratégie de neutralisation, celle que
Roland Barthes nomme
la vaccine, et que l’on se propose de
résumer ainsi :
« Dénoncer
pour mieux régner ». La vaccine consiste
en effet à « confesser le
mal accidentel d’une institution de classe pour mieux en
masquer le mal
principiel ». Sa fonction est
d’ « immunise[r]
l’imaginaire
collectif par une petite inoculation de mal reconnu ; on le
défend ainsi
contre le risque d’une subversion
généralisée.[27] »
C’est ainsi qu’on parle de
« bavures »
policières, tout en soulignant dans la foulée que
ce
n’est qu’une exception dans une conduite
policière exemplaire. Analysons par
exemple le journal télévisé de France
2 du 10/11/2005. David Pujadas lance le
sujet : « Depuis le début de
cette vague de violences, beaucoup
soulignent en tout cas le sang-froid
et le professionalisme des forces de l’ordre. Eh bien
pour la
première fois
aujourd’hui huit policiers ont été
suspendus dans
le cadre d’une procédure
disciplinaire… ». Chose surprenante,
France 2
nous montre ensuite les images d’un jeune homme à
terre, tabassé par la police.
Mais le reportage se finit sur les propos d’un
« syndicaliste policier
[qui] reconnaît lui aussi le dérapage, mais
préfère souligner le
contexte : " Tous les jours on a des policiers qui essuient
des tirs
à balle réelle, des jets de cocktails Molotov, on
a enregistré un nombre
important de fonctionnaires de police blessés. En tout
état de cause, jusqu’à preuve du
contraire,
la violence, elle émane du camp des casseurs et des
incendiaires, pas des
policiers." »
Une dernière
phrase de la « voix off »
clôt la parenthèse prétendument
critique : « Depuis le début
des émeutes, la police a procédé
à plus
de 2 000 interpellations. A ce
jour,
seules quelques plaintes ont été
déposées. » On a ici un parfait
exemple de vaccine : sous couvert d’une
légère dénonciation, on cautionne
et on légitime l’ensemble des actions du bras
armé de l’Etat, dont on souligne
le sang-froid et le professionnalisme intrinsèque.
L’effet de la vaccine est
pernicieux : faire soi-même les constats
dérangeants, permet d’intégrer la
contestation en la vidant de sa force subversive. Précisons
encore une fois
qu’il n’y a pas à postuler de la
malveillance des journalistes, ou d’un complot
avec les sphères du pouvoir. Ces mécanismes,
formes de réflexes de classe,
sont profondément incorporés et, comme Pierre
Bourdieu s’est évertué à le
démontrer, transcendent le plus souvent la conscience des
acteurs.
Une des
preuves étant que les victimes elles-mêmes
reprennent ces terminologies, participant elles aussi à la
reproduction de la
domination. C’est le cas par exemple pour le terme de
« bavure »,
dont l’emploi relève de la vaccine. Des gens
souvent bien intentionnés
utilisent parfois ce terme à tort, il nous faut donc en
repréciser brièvement
le sens. Comme dans le cas de Malik
Oussekine, le discours dominant
emploiera le mot
« bavure », alors
qu’il s’agit objectivement d’un
assassinat. Le mot « bavure »
désigne
une erreur commise, sans intention de la commettre. Ce terme doit donc
être
réservé à des situations
précises, par exemple, dans le cas d’un braquage,
où
un tireur du GIGN tentant de neutraliser le forcené tire
dans l’épaule et touche
par malheur un organe vital, entraînant la mort, sans le
vouloir. Par contre,
lorsqu’en 1986, deux policiers pourchassent en moto dans les
rues de Paris un
jeune homme, le passent à tabac, et l’abandonnent
gisant sur le sol, il ne
s’agit pas d’une bavure, mais d’un
meurtre. L’enquête doit ensuite établir
s’il
y a préméditation ou non,
c’est-à-dire intention originelle
d’entraîner la
mort, ou pas. La précision dans l’emploi des
termes est un enjeu fondamental,
car le droit s’applique à opérer une
distinction précise dans
l’intentionnalité, et c’est cette
distinction qui est systématiquement niée
dans le discours dominant. Dans le même ordre
d’idée, on parlera volontiers de
« dérapages » pour
désigner ce qui relève en fait d’un
racisme
structurel dans la police…
Systématiquement,
les dominants affichent un
certain respect de l’adversaire, ce qui permet de faire
oublier qu’il s’agit
d’un véritable ennemi. Jacques Chirac parle de
« dialogue », et dit
« j’ai entendu »,
« je comprends bien
sûr », ce qui n’est
pas sans rappeler un certain « Je vous ai
compris », qui avait prouvé
la redoutable efficacité d’un discours ambigu,
dans lequel chacun entend ce
qu’il attend.
Quant
à l’expression « partenaires
sociaux » pour désigner ceux qui
devraient être les résistants au capitalisme, le
fait qu’elle soit gaiement
reprise par les syndicats eux-mêmes en dit long sur leur
utilité structurelle.
Que dire encore de la foi inébranlable dans le
« dialogue social »[28]
consciencieusement affichée ? On
s’approche ici du novlangue de George
Orwell, qui consiste à dire tout bonnement
l’inverse de la réalité
(« La
guerre, c’est la paix[29] »).
Cette méthode de persuasion, aussi grossière
soit-elle,
doit avoir une certaine
efficacité puisqu’elle est employée
dans toute sa
lourdeur en marketing :
« Auchan la vie, la vraie. ». De
même,
prenant explicitement les gens
pour des abrutis, le gouvernement n’a pas
hésité
à nommer son infâme projet
« Loi pour l’Egalité des
Chances ».
Cette nouvelle trouvaille
s’oppose en fait à la notion
d’égalité
« car là où il y a
égalité, par
définition il n’y a pas besoin de
chance ; et
là où il y a chance, il n’y
a pas égalité, mais hasard, gros lot ou lot de
consolation... Le mot chance ne
renvoie-t-il pas au monde de la loterie, un monde où
l’on
parie ? Un monde
où quelques-uns gagnent... et où la plupart
perdent ?[30] »

Sous
diverses formes, le discours formule donc une représentation
du monde social
qui tend, par l’imposition de schèmes
classificatoires et par les
entreprises de naturalisation et de neutralisation, à le
structurer selon les
intérêts dominants et à
discréditer toute forme de résistance. Le danger
majeur étant la reprise effective de ce discours
par les dominés
eux-mêmes.
L’intériorisation
du discours dominant
« Ces
jeunes qui brûlent des voitures
n'ont rien à voir avec les formes historiques de la
révolution.[31]
»
Le
discours dominant ne serait pas tellement gênant en soi,
s’il n’avait aucun
impact sur les dominés (ou ceux qui s’en
réclament), si ceux-ci avaient
conscience des mécanismes en marche et de leurs fonctions.
Le constat est
difficile, mais il faut bien le faire : durant les
révoltes d’octobre et
novembre 2005, nombre de dominés (par leur statut social,
économique,
culturel...) qui auraient pu exprimer une solidarité avec
les insurgés, en
raison de leur partage (avec bien sûr des situations
particulières) du
« subir » de la domination, ont
repris à leur compte les
classifications opérées par le pouvoir politique
et ont participé à la
stigmatisation de ce mouvement. La chose est d’autant plus
grave qu’elle
concerne aussi la gauche dite
« anti-libérale », qui
se prétend
consciente (par opposition à « ces jeunes
qui se révoltent à juste titre,
mais qui ne sont pas
très conscients… »),
et qui n’a pas été capable
d’apporter le moindre soutien effectif aux victimes de la
répression exercée
dans toute sa brutalité par le système
capitaliste. On a eu tout au mieux
quelques papiers moralisateurs dans les canards habituels, soutenant
les
banlieues, mais précisant systématiquement que,
quand même, ce n’est pas la
bonne manière de faire ! N’est-il pas
déplacé d’interroger les bonnes
manières quand deux gamins viennent de mourir, quand un
ministre insulte une
population harcelée par la police ? Si cette gauche
« anti-libérale »
veut garder un certain crédit, elle doit commencer par faire
une autocritique
honnête, cesser de faire l’impasse sur la question
des quartiers populaires et
de relayer l’idéologie dominante sur ce point.
Tout s'est passé comme si
personne n'était parvenu en définitive
à se détacher de l'image du
« lascar qui crame la voiture de son voisin et
caillasse les
pompiers ».
Quelques
exemples réels de l’aveuglement de la gauche
(relevés par les auteurs de Une
révolte en toute logique) :
« Nous partageons la colère,
l'exaspération d'une jeunesse (...).
mais, disons-le franchement. La méthode choisie par certains
pour exprimer
cette révolte est la pire qui soit. (...) la bonne
méthode c'est d'impulser un
vaste mouvement démocratique de dialogue, de confrontations
d'idées pour construire
une union populaire (...). » Editorial de L'Humanité, Patrick Le Hyaric, 9/11/2005.
« Par ailleurs, tout en soulignant que
les violences sont
inexcusables, qu'elle touche durement les populations
concernées et les agents
de service public, force ouvrière est plus que sceptique et
réservée sur le
recours à la loi du 3 avril 1955 sur l'état
d'urgence, dont l'application peut
être extrêmement réductrice des
libertés.
» Communiqué de CGT-FO, 8/11/2005.
« [Les violences] sont insupportables
non seulement parce qu'elles
atteignent les plus pauvres d'entre nous mais aussi parce qu'elles ne
débouchent sur rien... »
Michel Tubiana, avocat,
ex-président de la LDH, Le Monde,
11/11/2005.
Et les
habituels extrémistes (dont on
se demande encore pourquoi le PCF ne les exclue pas, lui qui savait
très bien
le faire il y a encore quelques décennies) :
« Je souscris à
vos propos pour rétablir l'ordre. La
société française est en
dérive. On voit poindre des germes de guerre civile.
Il n'y a pas à hésiter : rétablir
l'ordre est la priorité. Tous les
responsables politiques, de gauche comme de droite, doivent parler
d'une même
voix. »
André Germain,
député-maire communiste de Vénissieux,
à
Jacques Chirac.
« Il ne s’agit pas
de justifier des actes irresponsables.
Il faut sévir ! »
Maxime Gremetz,
député PCF, Assemblée Nationale,
14/11/2005.
Enfin,
pour ceux qui se posent encore
des questions sur la nature du PS :
« Nous ne sommes
pas de ceux qui veulent empêcher le
retour à l'ordre. »
Julien Dray, porte-parole du PS, Libération, 7/11/2005.
« Nous pourrions demander la
démission de Sarkozy, mais ce
serait dire aux casseurs qu'ils ont raison. »
J. Dray, 8/11/2005.
Au
PCF qui s’étonne avec candeur de notre
agressivité critique, nous rappelons
donc qu’il aurait fallu manifester un soutien effectif et
inconditionnel à ceux
qui, le payant très cher, ont osé contester la
sarko-sainte loi de la
soumission, ou de la contestation docile. Pendant la
temporalité de l’action,
au moment où la tension explose, il n’y a pas lieu
de discuter de l’éthique des
modes de révolte. Le choix est simple : soutenir
pleinement les insurgés,
ou rejoindre directement le camp de la réaction.
« Une barricade n’a que
deux côtés.[32] »
Sachant que le soutien n’empêche pas de mener
ensuite un travail critique et
constructif. Les gauches n’ont fait ni l’un ni
l’autre. Il est donc essentiel
de revenir sur cette coupure au sein des dynamiques subversives, les
classifications dans les représentations du monde social
n'étant qu'un des
facteurs explicatifs. En attendant, comme l’ont fait si
justement les auteurs
d’ Une
révolte en toute logique,
laissons la parole à
ces intellectuels qui font cruellement défaut
aujourd’hui :
« La vie devient
résistance au pouvoir quand le pouvoir a
pour objet la vie. »
Gilles Deleuze, Foucault, Minuit, 1996.
« Nul n'a le droit de dire :
"Révoltez-vous pour moi,
il y va de la libération finale de tous les hommes." Mais je
ne suis pas
d'accord avec qui dirait : " inutile de vous soulever ce sera toujours
la
même chose. " On ne fait pas la loi à
qui risque sa vie devant un pouvoir. A-t-on raison ou non de se
révolter ?
Laissons la question ouverte. On se soulève, c'est un fait ;
et c'est par là
que la subjectivité (pas celle des grands hommes, mais celle
de n'importe qui)
s'introduit dans l'histoire et lui donne son souffle. »
Michel Foucault,
« Inutile de se soulever ? »
(1979), Dits
et
Ecrits,
Gallimard, 1994.
C’est
l’occasion de revenir sur la fameuse question des
« casseurs ». Comme
on l’a vu, contre tout réalisme sociologique, on
les a opposés aux
« autres jeunes de banlieue » qui
eux, « veulent
réussir ».
Avec le recul, on constate que de façon troublante,
c’est peu ou prou le même
type de division qui fut repris quelques mois plus tard pour opposer
les
« casseurs » et les «
vrais manifestants », qui eux aussi veulent
réussir dans leur action ! D'ailleurs un amalgame
(donc l'inverse d'une
division) a été pratiqué pour
l'occasion entre les casseurs type extrême gauche
et la figure des casseurs des banlieues. Il était sans doute
utile de tout
réunir derrière l'image de violents trublions,
qu'il faut distinguer des sages
et dociles manifestants qui défilent
« bastille-nation » ! En effet,
une fois le mouvement de mars 2006 devenu massif, il était
de plus en plus difficile
pour le pouvoir politique d’attaquer frontalement les
manifestations. Restait
alors à s’attaquer à la partie des
manifestants que l’on sait critiquée par
l’opinion : « Ces
manifestations ont
servi de prétexte à des actes de violence et
à des dégradations inacceptables »[33]. Dominique de Villepin
parle quant à lui d’«
agitation », de
« désordres » et de
« manifestations de
voie publique » qui « mettent en
danger la sécurité des jeunes »[34]. Il
y a là une volonté claire de flatter
l’opinion, de prescrire les jugements
moraux qui fâchent le moins, pour détourner
l’attention du véritable conflit
politique.
Une
fois de plus cette division entre « vrais
manifestants » et
« casseurs » thème
largement
exploité par les médias, car il est
vendeur, semble s’être retrouvée dans la
rue. En
effet, de nombreux
manifestants témoignaient de leur crainte et de leur
réprobation à l’encontre
de ces « casseurs ». On a pu
entendre dans les AG
étudiantes des gens
exprimer leur peur que des « jeunes des banlieues
utilisent
nos manifs
pour tout casser, et s’en prendre à
nous ». Il
ne s’agit pas ici
d’incriminer cette peur, très réelle,
mais
plutôt d’inviter à comprendre les
modalités de son incorporation. Toujours est-il que contre
les
hordes de
barbares aux portes de nos villes, les Services d’Ordre, ont
eu
le même
comportement que la BAC. Le SO de la CGT a ainsi remis
à la
police des
« éléments fauteurs de
troubles »
qui s’étaient
« insérés dans
la manifestation ». Ce même Service
d’Ordre a
d’ailleurs trouvé dans ses
filets un casseur assez curieux, muni d’une carte de
police… Il s’agit là d’un
autre classique des mouvements sociaux, sur lequel nous ne reviendrons
pas ici.

A propos des manifestations, lire :
Ce
qui nous intéresse, c’est de comprendre
qu’une image du manifestant modèle
s'est créée artificiellement, avec ses codes, ses
normes. Irrémédiablement, si
quelqu’un se montre violent ou virulent, ses
« ex-pairs » le
destituent de son statut potentiel de
« manifestant » et
l'expulsent symboliquement et parfois physiquement de l'autre
côté de la
barrière : du côté des casseurs. Sans
doute ne dit-on pas que la violence d’un
jet de pierres contre une enseigne Mc Donald ou en direction des CRS
(concrétisation de l’appareil répressif
d’Etat selon le mot d’Althusser) peut
s’interpréter comme une forme de
réaction à une autre violence,
réaction qu’il
n’y a pas nécessairement lieu de juger. Cette
tension existe, vouloir
l’éradiquer, c’est rejoindre les rangs
de la domination – et cette translation
s’opère par le biais des discours moralisateurs.
La
majorité des acteurs ont résumé les
modes de mobilisation aux manifestations
encadrées et aux assemblées
générales policées. La propagation du
recours au
vote et, qui plus est, à bulletin secret, durant le
mouvement montre bien
comment les formes bourgeoises, qui se présentent sous les
habits de la
légalité et de
la « démocratie »,
ont été reprises par les
acteurs du mouvement aspirant eux aussi à cette image
légaliste. Les
contestataires sont persuadés qu’imiter, parodier
les formes du pouvoir
dominant, renforce leur légitimité. Ce qui trahit
de fait une acceptation de
leur rôle de dominés (puisque c’est bien
des dominants qu’est attendue une
reconnaissance de légitimité au travers du
légalisme). La légitimité de
l’action résidait seule dans l’ignominie
du projet de loi ; et avoir
recours à l’électoralisme bourgeois,
dans tout ce qu’il a de plus pointilleux
et aseptisant, c’est douter de notre
légitimité intrinsèque à
agir. Combien de
chefs d’établissement et d’hommes
politiques n’ont-ils pas dû se frotter les
mains à la vue de l’imposition au mouvement (par
lui-même !) de modes de
fonctionnement calqués sur celui de la domination !
Rappelons que Mme
Thatcher s’était empressée peu
après son arrivée au pouvoir de mettre en place
un système de vote à bulletin secret dans les
entreprises pour les questions
syndicales…
Durant
ces mouvements s’est dévoilé le
caractère pernicieux du discours de l’ordre :
il a tendance à produire des classifications qui peuvent
plus ou moins convenir
à la perception d’une situation, et Bourdieu parle
pour les dominés de
« propension à se reconnaître
dans les différents discours et les
différents classements
proposés ».
Lors
du mouvement de novembre 2005, Le Figaro
relatait, ou plutôt mettait en scène, les propos
d’un lycéen de la Courneuve,
qui visiblement agacé disait :
« On nous met tous dans le même
sac »[35].
Ce
jeune homme dénonçait visiblement une forme
d’amalgame entre l’ensemble des
jeunes de banlieue et ceux qui avaient participé aux
révoltes ; cependant
il ne dénonçait pas l’existence
même de
« sacs », et semblait trouver
son compte dans la division entre « bons
jeunes des
banlieues »
d’un côté, et
« casseurs » de
l’autre, du moment qu’il était
perçu
comme appartenant à la bonne catégorie
– et c'est
pour cela que Le
Figaro a retenu
son propos.
De
même la dénomination et le rôle de
« partenaires sociaux » ont
été
largement acceptés par les syndicats eux-mêmes
qui,
s’ils ont fait preuve d’une
rare unité durant le mouvement de mars 2006, ont
accepté
de rencontrer des
représentants du gouvernement (certes avec peu de
crédulité), représentants qui
pouvaient ensuite se targuer d’entretenir le fameux
« dialogue
social ». On sait depuis bien longtemps combien les
syndicats ont du mal à
renoncer à l’alléchante
allégeance au
système. Ce statut de
« partenaire »
est de fait trop peu récusé par les
organisations, y
compris en dehors des
situations spécifiques de
« crise ». Face
à cette complicité des
syndicats dans la neutralisation, beaucoup de mobilisés (non
syndiqués) ont
cherché à radicaliser la lutte en signifiant bien
qu'ils
étaient des ennemis
farouches des dirigeants en place. Dès lors, l'objectif pour
cette frange
radicale, qui a bien existé, n'était plus
seulement le
retrait du CPE, mais
bien le renversement de ce gouvernement.
Néanmoins, le fait que les médias
n’aient relayé que la contestation du CPE
(alors que les plates-formes de revendications se sont rapidement
élargies à
bien d’autres domaines) a contribué à
poser le retrait du CPE comme l’unique
point de contestation. Ainsi, dès que l’article du
CPE fut
« remplacé » (selon la
terminologie officielle), l’essentiel des
mobilisés se
désintéressèrent de la suite du
mouvement, et beaucoup
retournèrent à leur passivité
politique. L’enjeu pour le pouvoir, est
d’encadrer, à travers le discours, la contestation
dans une parenthèse
temporelle bien limitée : « la
crise du CPE ». Le CPE retiré,
tout s’arrête, alors qu’il
s’agit bien d’une crise du capitalisme
contemporain.
Reste à espérer que cette parenthèse
fut assez longue pour permettre un certain
apprentissage collectif de la révolte.
L’intégration
du discours dominant par les dominés et par les acteurs
eux-mêmes du mouvement,
entraîne une intégration de la domination en
elle-même, une forme de
reconnaissance de l’ordre social établi, et donc
une soumission à cet ordre.
C’est pourquoi il apparaît capital pour un
mouvement de passer le discours au
crible d’un travail critique, et de formuler
lui-même les termes de son action.
Le discours comme premier mode de résistance

A
voir l’état actuel du monde social et
l’atonie de la résistance, force est
d’admettre une certaine efficacité des
stratégies de domination, parmi
lesquelles on trouve le travail sur le discours, qui agit sur les
représentations collectives. Mais les prophéties
du discours dominant
sont-elles toujours créatrices, traduites par des effets de
division et de
dépolitisation réels ? L’optimisme et
l’entêtement nous poussent à relever, en
guise de conclusion, des modes de résistance par le langage.
Bourdieu
a montré l’importance de la rupture avec le
langage de la doxa comme préalable
à toute action politique : « La
politique commence, à proprement
parler, avec la dénonciation de ce contrat tacite
d’adhésion à l’ordre
établi
qui définit la doxa originaire »[36].
Cette nécessité de rupture avec le langage
dominant se retrouve également chez
Marcuse : « c’est le mot qui
ordonne et qui organise ; il incite
les gens à faire, à acheter, à
accepter ». Pour ne pas accepter, il
convient donc de remettre en cause ce langage du sens commun, et la
lutte
sociale paraît être le cadre
privilégié pour cette prise de distance.
Certains
acteurs du mouvement de mars 2006 l’ont bien compris. En
témoigne le discours
produit par les différentes coordinations nationales
unitaires qui se sont tenues
pendant tout le mouvement et qui continuaient encore de se tenir durant
l'été
2006, s’élargissant même à
des coordinations européennes. Analysons par exemple
l’appel de la coordination nationale unitaire de Toulouse, du
7 mai 2006[37]. Il
faut tout d’abord noter que cette coordination se dit
« unitaire » et
refuse ainsi de s’enfermer dans une dénomination
purement
« étudiante ». Elle
regroupe de fait des délégués de
lycées,
facultés, grandes écoles, mais aussi entreprises
en grève, ou associations de
chômeurs, etc., impliqués dans le mouvement. Cet
appel évoque « la
lutte » à trois reprises, emploie le mot
de « résistance » en
exergue et précise qu'« il ne
s’agit pas d’un accès de
fièvre ordinaire,
mais d’une manifestation de la crise de tout le
système social ». La
coordination exprima clairement le refus du capitalisme et
d’un « système
économique prédateur ». Ce
discours s’oppose clairement aux entreprises de
neutralisation et de la naturalisation, et le refus du discours
dominant, constitue
déjà un refus de la domination. C’est
aussi ce que dit Marcuse du langage
populaire : « c’est comme si le
refus et la révolte qui sont
maîtrisés au niveau politique,
éclataient dans un vocabulaire qui appelle les
choses par leur nom ». Cette forme de discours
hérétique relève d’un enjeu
fondamental puisqu’elle est un
« travail d’énonciation
[…] nécessaire
pour extérioriser
l’intériorité, pour nommer
l’innommé, pour donner à des
dispositions pré-verbales et pré-
réflexives et à des expériences
ineffables et
inobservables un commencement d’objectivation dans les
mots »[38].
Ces
coordinations semblent d’ailleurs avoir perçu
l’importance de la parole en
acte. La coordination de Toulouse a ainsi proposé une
pétition à faire circuler
pour « l’amnistie[39] des
prisonniers politiques et des condamnés des mouvements
sociaux ». Le lien
est ici clairement établi entre le mouvement de mars et
celui de novembre 2005
et pose le problème de la dénomination puisque le
texte de cette pétition[40]
exprime la revendication suivante : « Nous
demandons donc que les
émeutes de novembre soient considérées
et décrites comme mouvement
social. » Le terme de prisonnier politique,
délibérément fort, participe
de cette rupture avec le langage établi.
De
même l’on se souvient, presque avec
émotion, du Figaro, dressant le portrait,
encore une fois mythique, de jeunes de banlieue qui eux,
préféraient signer un
CPE que d’être au chômage. Cette position
tendant à dire : « le CPE c’est mieux
que rien », fut contrée par des manifestants ayant
inscrit sur leurs banderoles
: « le CPE c’est pire que tout ».
D’autres, plutôt dans les milieux
libertaires, se sont efforcés de lutter contre
l’imposition du cadre temporel
« crise du CPE », en
clamant : « Le CPE on s’en fout,
on
veut pas de patron du tout ! », ou
encore :

En
1986, certains étudiants cherchaient eux aussi à
réinjecter de la tension dans
le mouvement à travers le discours, en recourrant
à des slogans forts tels que
« Chirac salaud, le peuple aura ta
peau ! ». La comparaison avec
d’autres situations internationales était un autre
outil : « On est
pas au Chili, Chirac
démission ! », ou encore le
délicieux
« Libérez Mandela, on vous envoie
Pasqua ! ».
A
l’inverse de cette méthode qui marque la rupture
et cultive l’altérité,
l’imitation, la réappropriation offensive du
discours dominant peut constituer
un autre mode résistance. La reprise du vocabulaire
méprisant par les dominés
eux-mêmes semble relever de la reprise du stigmate,
étape nécessaire pour le
dépasser et se renforcer dans
l’identité d’opposant. Par exemple cette
volonté
de réappropriation politique du discours a pu être
observée en Mai 68 quand les
étudiants se sont revendiqués
« Enragés de
Nanterre », ou lorsqu’au
moment de l’expulsion de Cohn-Bendit, ils ont
scandé « Nous sommes tous
des juifs allemands ». Rappelons aussi que le mot
« communard »
était à l’origine une insulte, contre
ceux qui se revendiquaient plutôt
« communeux ». La reprise de
l’insulte constitue un moyen de
construire l’identité, comme ce fut le cas en art,
où les termes
« fauvistes »
ou « impressionnistes » par
exemple étaient, à l’origine, des
attaques méprisantes. Aujourd’hui, les
« Indigènes de la
République », mouvement autonome des
banlieues fondé en 2005, pratique ce
même retournement politique du stigmate via le langage.
Enfin,
il faut rappeler, à propos de la contestation
langagière, la puissante
créativité visible entre autres dans les
différentes possibilités d’acrostiches
inventées par les acteurs du mouvement de mars 2006 autour
du sigle
« CPE »[41].
Citons par exemple : « Contrat
Pour Esclaves » ;
« Cadeaux Pour
Exploiteurs » ; ou encore
« Comment Pourrir
l’Embauche. » Il faut voir dans cette
subversion face au langage dominant,
une volonté de redonner vie et sens à un sigle
qui tend à l’aseptisation.
« Les sigles renvoient seulement à ce qui
est institutionnalisé sous une
forme qui le coupe de sa signification transcendante. Le sens est
fixé, truqué,
alourdi. Une fois devenu vocable officiel,
répété constamment dans un usage
général,
« sanctionné » par les
intellectuels, il a perdu toute sa
valeur cognitive et il sert simplement à la reconnaissance
d’un fait
indubitable.», écrivait déjà
Marcuse en 1964.
Cette
étude ne constitue qu’une esquisse
repérant quelques uns des mécanismes les
plus courants ; et il faudrait sur ces bases
procéder à une analyse plus
systématique des discours tenus par le politique et les
médias. Aussi, notre
focalisation sur ces situations de crise, qui entraînent des
distorsions
aisément analysables, ne doit pas inviter à
baisser la garde sur les usages
sociaux et effets plus structurels du langage.
Toute
action politique de contestation passe par une forme de dissidence
langagière,
qui marque la distance avec le langage de la doxa, pour produire un
discours
politique, au sens fort du terme, c’est-à-dire qui
tend à agir sur le monde et
non à le chanter. C’est en rompant avec le
discours dominant qu’il devient
possible de penser une rupture avec la domination. Parce que le langage
engage,
à la fois son auteur et une conception du monde, il faut
résister, notamment
par l’analyse, contre ces « Maîtres
mots et mots de maître,
maîtres mots à suivre à la lettre,
ordre des mots et mots de l'ordre, ordre des
mots dressés pour mordre » (La
Rumeur, album Regain de tension,
2004).

> Rehan et Lucie
mars 2007
[1] Ce que parler veut dire : L'économie des échanges linguistiques, Pierre Bourdieu, 1982, Editions Fayard. p.149
[2] Ibid., p.151.
[3] Pascal Clément, garde des sceaux, Le canard enchaîné, 9/11/2005.
[4]
Annexe 1
[6] Op cit, p.156.
[7]
Stéphane Beaud et Michel Pialoux, « La
‘racaille’ et les ‘vrais
jeunes’, critique d’une vision binaire du monde des
cités », paru sur liens-socio.org,
le 30 novembre 2005. (http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=977)
[8] S. Beaud, M. Pialoux, op cit.
[9] Ulrich Beck, La société du risque, 1986, trad. Aubier, 2001, p.293.
[10]
Annexe 2
[11] Annexe 3
[12] Annexe 5
[13] Eric Raoult, UMP, Le Monde, 9/11/2005.
[14]
Annexe 4 (voir aussi Annexe 3, discours de J.
Chirac : « Les
manifestations ont servi de prétexte à des actes
de violence et
à des dégradations
inacceptables. »)
[15] « Devaquet si tu savais », documentaire sur le mouvement de 1986.
[16] Laurence Parisot, présidente du MEDEF, septembre 2005.
[17]
La domination masculine, P.
Bourdieu, 1998, préface.
[18]
P. Bourdieu, Ce
que parler
veut dire,
p 155.
[19]
Mythologies, R. Barthes,
1957, points Seuil, p.225.
[20] L'Homme unidimensionnel, H. Marcuse, (Boston, 1964), Éd. de Minuit, 1968.
[21] P. Bourdieu, op cit, p.155.
[22] Alain Badiou, « L’humilation ordinaire », article paru dans le Monde du 16/11/2005.
[23] Annexe 3
[24] Annexes 2 et 4
[25] Pour se remémorer l’ambiance, voir les photos sur : www.syti.net/CPE.html.
[26]
Annexe 2
[27]
R. Barthes, op. cit., p.225.
[28] Annexes 2, 3 et 4, où Dominique de Villepin parle de « discussion sans a priori avec les partenaires sociaux ».
[29] 1984, George Orwell.
[30] Alain Bihr et Roland Pfekkerson, « L’égalité des chances contre l’égalité », article paru dans Le Monde diplomatique, septembre 2000. (Disponible en ligne : http://lmsi.net/article.php3?id_article=536).
[31] Maurice Charrier, maire communiste de Vaulx-en-Velin, Lyon Mag, 16/11/2005.
[32] Elsa Triolet.
[33] Annexe 3
[34] Annexe 4
[35]
Le
Figaro, 22/12/2005.
[36] P. Bourdieu, op cit, p.150.
[37]
Annexe
6
[38] P. Bourdieu, op cit, p.152.
[39]
Rappelons ici une citation
d’Ambrose Bierce, inscrite sur les murs en Mai 68 : «
Amnistie : acte par
lequel les souverains pardonnent le plus souvent les injustices
qu’ils ont commises.
»
[40] Annexe 7
[41] Annexe 8