Déchéance en échéances

 

 

 

Sentiment purement subjectif : la vie politique française n’est sauvée de la léthargie que par la perspective brûlante de la prochaine élection présidentielle. La cité n’évite désormais plus l’apathie qu’à la faveur de ce point de mire qui organise les discours, concentre les attentions et attise les stratégies. Si bien que les véritables enjeux sont sacrifiés au profit de la lutte surfaite et de surface pour la conquête du pouvoir.

Impression personnelle : la vie politique française s’américanise – et ainsi s’achemine vers sa mort. Plusieurs années en amont de l’échéance électorale, toute l’attention tend à se focaliser sur les prétentieux prétendants, sur leurs petites formules mesquines et leurs coups-bas. Et les partis, colosses sous anesthésie, titans tétanisés, s’éclipsent derrière les rivalités de personnes. A peine le pouvoir est-il en place qu’il faut déjà penser à le remplacer. Vite! Vite! Le changement doit être de plus en plus rapide afin que rien ne puisse se modifier.

 

Mais les élections s’annoncent. Et les partis (brusquement revenus) présenteront leur programme. Comme si le monde n’était pas déjà suffisamment programmé, étroitement planifié, absurdement rationalisé. Mais l’ordre doit régner et il faut faire face à la " complexité du réel ". Seuls les exaspérants experts des flux planétaires sont, paraît-il, à même de proposer des solutions concrètes pour améliorer " la vie quotidienne des milliers d’hommes et de femmes qui font la force et l’honneur de notre pays ".

Qui se laissera encore prendre aux discours frelatés de ces bonimenteurs professionnels ? Elaborés dans d’avides agences de marketing, leurs prétendus programmes n’ont d’autre but que de séduire le plus grand nombre afin de satisfaire une insatiable soif de pouvoir et de domination. Pauvres quémandeurs de commandements, les hommes (mais méritent-ils encore ce titre ?) politiques agitent leurs ombres molles sur le rideau de fumée médiatique. Qu’ils ne comptent donc plus nous faire avaler la pilule ! Car ce n’est pas nous qui sommes affectés de problèmes d’élections…

 

Fin du spectacle. Leur sinistre cynisme ne nous fait plus rire. Nous sommes trop simples et trop enfantins pour supporter une minute de plus leur gravité si superficielle, leur solennité de rhinocéros empaillés. Fuyons par tous les moyens leur mortifère esprit de sérieux qui participe à la dévitalisation accélérée du réel. Eux qui se targuent de responsabilité sont gangrénés de l’intérieur, pourris comme on dit – signe, à l’évidence, d’une maturation pathologique et déliquescente.

Alors que la véritable maturité réside, nous le savons , dans la coïncidence avec la pureté de son enfance. Avec l’indignation irrépressible devant toute forme d’injustice. Contre leurs obscurs programmes cybernétiques qui trahissent une volonté morbide d’étouffer la vitalité radicale et exubérante de l’existence, nous défendons l’intuition de vérités cristallines : un Etat qui accepte de vendre des Nike sur son territoire ne peut se réclamer des droits de l’homme – et de l’enfant ; un pays qui fait encore travailler des êtres humains à la chaîne ne peut prétendre avoir aboli l’esclavage ; une nation qui commémore la fin de la barbarie nazie à l’unisson du " plus jamais ça ", sans s'indigner au quotidien devant l'expression "ressources humaines", une telle nation signale sa navrante inconséquence.

Inhumer l’inhumanité : voilà la tâche essentielle de toute véritable politique qui se situera résolument par-delà rien et mal. Et c’est aussi à chacun d’entre nous (et l’auteur de ce texte se sent le premier concerné) d’agir quotidiennement pour détourner le monde de sa propension à l’immonde. Alors, et alors seulement, nous nous donnerons les moyens d’embrasser et d’embraser de " nouvelles galaxies de joies " (Nietzsche).

 

 

 janvier 2006