(Approfondissement de l’article " Non, oui, mais non à qui ? ")
Le vote Chirac au deuxième tour des élections présidentielles de 2002 est un exemple d’analyse inespéré pour dénoncer le panurgisme électoral qui sévit en France. Inespéré dans le sens où le " dérapage " du premier tour a engendré une exceptionnelle distorsion dans le fonctionnement de la démocratie française. En effet, le score réalisé par le joueur Chirac dépasse tous les records enregistrés jusqu’alors dans le jeu démocratique. L’élection d’un président avec plus de 82% des voix, dans une démocratie qui se veut moderne, sage et sereine, ne devrait pas laisser indifférent. Un tel phénomène impose une réflexion sur le système électoral français. Pourtant, cette distorsion n’a été suivie d’aucun changement dans la pratique de la " citoyenneté ", d’aucune dénonciation.
Dès le soir des résultats du premier tour, lorsque s’amorçait la campagne de propagande généralisée visant à démontrer la nécessité d’un vote qui sauverait l’honneur de la démocratie, je savais que je n’irai pas voter, ou plutôt que je n’y serais pas allé (j’étais en effet âgé de 17ans au moment des faits...).
Il faut tenter d’expliquer pourquoi c’est l’obéissance électorale, la docilité démocratique, qui a renouvelé le crédit de légitimité du président Chirac, pour cinq longues nouvelles années.
>Manipulation du spectre fasciste et cohésion nationale.
> Une pitoyable mascarade.
> Et quand bien même Le Pen serait passé ?
> Et maintenant ?
Manipulation du spectre fasciste et cohésion nationale
Au premier mouvement d’extrême droite venu, les loups défenseurs de la démocratie crient au péril fasciste. Hurler avec la meute, voilà à quoi se résume ce qu’il nous faut bien appeler l’idéologie de la démocratie. Ici, le hurlement a consisté en un plaquage de notions historiques précises sur des réalités contemporaines mal comprises. C’est galvauder la notion de fascisme que de l’appliquer, par réflexe, à la police, au racisme ou comme ici à la droite nationaliste. La simplification du discours est toujours un danger (propre au fascisme, notamment) qui va de pair avec la simplification des idées. Le fascisme, à la fois proche et différent du nazisme (et des autres dictatures autoritaires), est un mode de fonctionnement politique, dont le Front National revêt, cela n’est pas douteux, un certain nombre de caractéristiques telles que le culte physique d’un tribun, la virilité machiste, la séduction des milieux populaires par un antiparlementarisme primaire, ou encore l’ordre et la hiérarchie militarisée. Si la droite nationaliste française est donc bien apparentée au modèle fasciste hérité de l’Italie mussolinienne, le lien n’est pour autant pas systématique. En effet, les enjeux actuels du FN sont très différents de ceux de l’Italie fasciste. Le discours lepéniste s’inscrit dans de nouveaux cadres (l’Europe et la supranationalité que rejette ce parti ou encore la domination économique des Etats-Unis, elle aussi rejetée). Le Pen, en 2002, correspond plutôt à un nouveau type de tribun utilisant les nouvelles formes de communication, et s’appuyant sur des enjeux très actualisés. Les " idées " véhiculées par le FN correspondent en fait à des thèmes banals de la droite nationaliste en Europe, telle qu’on la retrouve en Italie ou encore en Autriche. Si l’on identifie bien des permanences structurelles plus ou moins héritées du fascisme " historique " (qui lui-même est tributaire des grandes figures dictatoriales passées ou légendaires), rien n’autorise pour autant la schématisation du discours qui fait l’amalgame entre toutes les formes de nationalisme. Englober le FN dans une idée vague de fascisme, c’est nier la complexité du phénomène, et contribuer à l’appauvrissement de la pensée qui met à mal nos sociétés. Cette simplification du discours a participé de ce recul du rationnel en politique, au profit des pulsions, des peurs et des mythes.
La stratégie a ici consisté à ranimer les spectres de la mémoire collective européenne. De façon plus ou moins insidieuse l’association Le Pen / Hitler (ou Mussolini) a été un des moteurs de la campagne anti-FN.
Par exemple, pérorer sur le " détail " de l’histoire, aboutit à une association plus ou moins explicite de Le Pen à un défenseur d’Auschwitz et donc à Hitler… Or ce qui passe pour des gaffes révélatrices des "vraies" ambitions du FN correspond en fait à des dérapages bien contrôlés du tribun expérimenté, que les médias relaient systématiquement. L’intérêt de ces gaffes orchestrées est avant tout pour le FN d’éprouver les limites du politiquement correct, et de forcer la popularité. Le négationnisme ne séduit en fait qu’une part ultra minoritaire des votants FN. Dans son ouvrage Sociologie du phénomène Le Pen (La Découverte,2005), Jacques LE BOHEC explique que les électeurs du FN sont en fait très peu politisés. Les questions proprement politiques apparaissent comme secondaires dans les motivations du vote Le Pen. Nombre d’électeurs trouvent en fait dans ce bulletin un mode de sublimation de leurs frustrations personnelles, un moyen d’exprimer leur rancœur vis-à-vis de tel milieu social, voire de leur famille. Dans l’anonymat de l’isoloir, ce vote " incorrect " peut permettre d’assouvir discrètement (et lâchement) une pulsion revancharde. Le sociologue s’attache donc à comprendre le parcours cabossé de gens pour qui le vote FN est souvent le fruit d'une souffrance personnelle provoquée entre autre par les " violences symboliques " (P. Bourdieu) infligées au quotidien par la société à travers la domination d’une " culture légitime ". Dans sa posture scientifique, le chercheur nous apprend à dépasser une haine primaire " contre les fachos ", ce qui rend la recherche bien plus constructive.
Outre l’appel à la rescousse du spectre des grands dictateurs, la manipulation a veillé à rendre crédible la possibilité de voir Le Pen président en 2002. Pour accroître la dangerosité de cette conjecture, les médias ont veillé à réactiver la légende noire du monstre, en ressortant le soir même de leurs boîtes à malice les célèbres bobines concernant le détail de l’histoire, le Durafour crématoire, la ratonnade contre une député noire, etc. Il est d’ailleurs très surprenant d’observer comment un vulgaire ramassis de propos dramatiquement pitoyables, tenus par un bougre qui ne saurait susciter autre chose que l’apitoiement, a pu accéder à une postérité telle qu’il fait désormais partie du champ des connaissances collectives. Lorsque je suggère, ne serait-ce que timidement, à l'un de mes concitoyens que Le Pen n’est peut-être pas aussi dangereux qu'on veut bien le dire, il me répond, fier de sa culture, que le personnage en question a quand même dit que…, et vous complèterez en choisissant dans la palette des absurdités lepéniennes les propos que, comme moi, vous connaissez si bien. Je réponds à cela que mon voisin a dit par exemple que le problème avec les Juifs c’est qu’il y en a, enfin qu’il en reste, sans pour autant que l’on ne crie au péril M. Martin ? Le danger Le Pen est avant tout une construction idéologique, construction qui n’est pas sans flatter un homme peu enclin à la modestie. C’est donc à dessein que j’emploie ici l’expression " personnage Le Pen ".
Pour l’historien français Pierre MILZA (spécialiste du fascisme) il n’y pas dans la France contemporaine de péril fasciste. Politologues et sociologues sont clairs : aucune bouffée nationaliste n’a envahi la France en 2002 ! Pour ce qui est des vrais nationalistes, on retrouve surtout les velléités fascisantes structurelles propres à la société française, qui concerneraient environ 3% d’indécrottables.
Le Pen est donc surtout un produit de la société (les médias notamment, mais aussi l’Etat qui le tolère). Produit utile car il permet une polarisation des opinions. C’est un facteur symbolique de cohésion sociale comme il en est d’autres. La France s’est sentie unie et solidaire contre son fascisme comme l’Amérique l’est contre son axe du mal… Ce qui peut surprendre dans ces cas d’opposition soudée face au danger, c’est le caractère artificiel de cette cohésion. Il faudrait ici étudier la figure de l’ennemi comme élément constitutif du sentiment national.
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> Incidente sur la cohésion nationale durant la première guerre mondiale et ses effets dévastateurs :
En 1914, la manoeuvre a consisté à faire passer l’Allemagne pour le nouvel ennemi héréditaire de la France, héréditaire depuis 45 ans (guerre de 1870). Alors que la Grande-Bretagne, contre laquelle nous avions passé quelques siècles à guerroyer, était proclamée éternelle alliée. Certes les mythes de la fleur au fusil et de la haine du Boche sont à nuancer (cf. les travaux de J.J. Becker). Certes les combattants ne se sont pas haïs aussi farouchement qu’on a bien voulu le croire, ou plutôt le faire croire. Toujours est-il que le conflit a duré quatre longues années. La raison n’est-elle pas déconcertée face à l’absurdité de ce monstrueux bain de sang ? L’endoctrinement a poussé des hommes finalement plus proches les uns des autres qu’ils ne l’étaient de leurs supérieurs hiérarchiques nationaux, à s’étrangler lorsqu’ils n’avaient plus d’autres armes que leurs mains. Pourtant, il est évident que le sort de ces monstrueux drogués de la nation, intoxiqués au patriotisme, était tristement comparable. Les rats ne faisaient pas de distinction entre la couleur des uniformes de ceux qu’ils torturaient pendant leur sommeil. Seule l’anesthésie des consciences et la force du panurgisme ont pu pousser des hommes aussi proches dans leur condition à lacérer leur terre de tranchées bientôt inondées de leur sang. Pourquoi n’ont-ils pas fraternisé ? Pourquoi ne se sont-ils pas mis d’accord pour décider ensemble de rentrer chez eux et retrouver leurs familles ? La question peut paraître candide, mais s’interroger naïvement vaut toujours mieux qu’admettre béatement. Les " trêves " qui ont eu lieu entre ces hommes qui, dans le silence de la nuit, sont parvenus à tisser un lien transnational, trahissent le non-sens des combats. Ces cas d’arrêt spontané des hostilités ont sans doute terrorisé les états-major des deux camps. Quel chamboulement si les soldats commencent à pacifier ! Très vite des mesures ont été prises pour éviter toute propagation d’un réveil de l’humanité dans les rangs des drogués. Ces trêves prouvent que derrière ces hordes drapeautiques sommeille toujours une conscience, qu’il nous faut ranimer. On peut s’abandonner à rêver du jour où les combattants (car, chose incroyable, la fonction de militaire n’a toujours pas disparu) s’apercevront que mettre à mort son semblable n’est pas nécessaire et décideront d’abandonner les armes aux musées. Un jour où les prétendants au statut de soldat se feront si rares que les généraux (s’il en reste) se battront entre eux.
Le scandale de l’absurde ignominie avec laquelle s’est ouvert le XXème siècle est finalement peu dénoncé. Il est peut-être concurrencé sur le marché de la mémoire collective par d’autres atrocités, mieux vendues ou plus utiles à l’asservissement des consciences. Chaque 11 novembre, on arbore de part et d'autre des sacro-saintes frontières les emblèmes de la nation, sans trop interroger les fondements idéologiques de la puissance dévastatrice qui s'est déployée durant ce conflit.
Encore une fois, c’est contre cette anesthésie de la conscience qu’il nous faut lutter en priorité, notamment par un travail critique d’historien. Si aujourd’hui elle ne conduit que rarement les pays dits civilisés à la guerre, cette passivité moutonnière n’en est pas moins dramatique pour l’avenir de nos sociétés. Si on ne peut faire l’économie d’un constat lucide, aussi cruel soit-il, en vouloir aux amputés de la conscience, mépriser les infirmes du sens critique, n’est guère constructif. Il faut à la fois analyser et dénoncer les rouages de l’endoctrinement idéologique et entreprendre une rééducation à la pensée.
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En France la puissance du sentiment national semble s’être affaiblie. Mais on l’éprouve encore régulièrement, lors des compétitions sportives, lorsque la France dit non à la guerre en Irak, et bien sûr lorsqu’il faut faire barrage au fascisme…
Spectres ranimés, légende noire et sentiment national, sont autant de facteurs irrationnels ayant permis le renouvellement du mandat de Chirac.
Toute la France s’est mise au diapason d’un anti-lepénisme parfois aussi primaire que le lepénisme… Le vote Le Pen est devenu un réel interdit moral, mais un interdit autorisé par la loi. Voter Le Pen est scandaleux en France. Par contre, le fait qu’il dispose d’une tribune disproportionnée comparée à l’intérêt de son discours ne choque personne. La création du phénomène Le Pen est finalement utile à la canalisation de l’irrationnel en politique.
Maintenant qu’il y a prescription sur la farce, on peut bien le dire : Le Pen ne pouvait pas gagner. Eh oui… c’était pourtant gros comme une maison au milieu de la figure ; et les résultats du deuxième tour l’ont prouvé… Une simple lecture personnelle, non dictée, des chiffres lors des résultats du premier tour auraient dû suffire à dissuader une bonne partie de la gauche de gauche d'aller offrir son scrutin à une droite de droite. Qu'on l'admette enfin: Le Pen ne pouvait pas l'emporter, à elles seules les voies de la droite, du centre et de la gauche de droite suffisaient à faire le plein. Ajoutez à cela le retour au galop des abstentionnistes plagistes convaincus d'avoir tiré des leçons du premier tour, fiers de recouvrer un rôle civique dans une communauté qui retrouve un peu de cohésion. Ajoutez à cela les votants Le Pen effrayés par les conséquences qu'a pu avoir l'expression de leur petite vindicte personnelle et vous obtiendrez déjà plus de 60% pour le favori. Pourtant la véritable peur d'une terreur possible a poussé de virulents anti-chiraquiens à commettre l'irréparable, " pour être sûr ", " sait-on jamais "...
Certains risquaient de percevoir le caractère peu crédible de l’élection de Le Pen. C’est pourquoi une ineptie de plus a fleuri dans ce contexte décidément très fertile. En bref, on m’expliquait avec la même conviction poignante que, indépendamment de ces élections précises, " c’est un vote symbolique, une façon de dire qu’on n’est pas fasciste. Il faut que la France montre qu’elle ne veut pas d’un Le Pen, et patati et blablabla…". Une telle ferveur démocratique de la part de gens qui ne " s’intéressent " au politique que depuis qu’on en parle sur M6 est pour le moins douteuse. Les chaînes les plus débiles sont en cela un indicateur utile. Quand elles commencent à parler de choses sérieuses, c’est qu’il y a aiguille sous roche.
C’est le visage fort grave qu’ils nous ont serinés avec l'idéologie du vote symbolique, ces ignares attablés devant les caméras, resservant mécaniquement sur tous les plateaux de télé les mêmes plats réchauffés à souhait. Je vise ici cette caste bien identifiée de journalistes arrivistes, dont le premier point commun, outre la prétention moralisatrice et l'hypocrisie à peine dissimulée, reste l'ignorance crasse, l'absence de formation intellectuelle honnête. Ignorance qui ne les empêche pas, bien au contraire, de s'exprimer sur tous les sujets qui se présentent, pourvu que cela leur offre une visibilité (sur cette question, cf. Sur la télévision, P. Bourdieu ; Les nouveaux chiens de garde, S. Halimi.). Les leçons de cette poignée de cuistres ont été écoutées avec une docilité qui encore une fois rappelle Panurge. Il aura suffit à la conscience attentive d'observer avec quelle rapidité les lieux communs du moment se sont retrouvés dans la bouche des concitoyens pour déceler l'artificialité des démonstrations. Cette vitesse de transmission est sans doute liée à la nécessité de paraître cultivé. Lorsque je m’interrogeais sur la question de l'abstention, combien de fois m'a-t-on rappelé, la voix bientôt tremblante que des têtes étaient tombées pour que moi, jeune inconscient, ait la chance de disposer un jour du droit de vote. Et puis tant de gens se battent dans tant de pays pour l'avènement de la démocratie… Ces argumentations creuses trahissent rapidement leur artificialité. Dans ce type de circonstances, l'Histoire est toujours invoquée, histoire de donner du crédit. Mais l’on se soucie peu d’associer pêle-mêle les sans culottes, les grands philosophes des Lumières, les raccourcis de toutes sortes et pas bien loin derrière nos grands résistants. Tous s'étant battus pour que je vive dans un pays libre. Comment puis-je, moi, alors un vulgaire lycéen de 17 ans, douter de la valeur du vote quand tant d'hommes se sont battus (dans un ordre chronologique souvent instable) pour que je vive dans un pays libre? Et bien je le puis très bien. Il suffit pour cela de s’informer (encore faut-il être sincèrement curieux) pour découvrir une autre histoire que celle de notre Douce France. L'histoire d'une France tortionnaire, une France qui reçoit les ambassadeurs de M. Pinochet, une France qui aide le Pakistan dans la mise au point de l’arme nucléaire, une France qui ment sur les trajectoires des nuages, une France qui trafique dans le commerce d’armes, une France qui magouille sur le découpage des circonscriptions ou sur les modes de scrutin quand c’est utile, etc. La liste est longue, trop longue, et je n’en connais que quelques bribes. Mais ces quelques indices ont suffi à me faire douter de notre idéal démocratique.
Ceci explique l'énorme Jackpot électoral remporté par un heureux président, pas bien loin de revendiquer l'ensemble des 82% comme lui étant personnellement attribués. Flatté d'être l'homme de la situation, il a endossé le rôle de nouveau sauveur de la démocratie française, rôle qui n'est pas sans emprunter à la figure typique du grand homme. Mais Chirac n’est pas De Gaulle (à qui il faut bien reconnaître un puissant charisme) et contrairement à la situation de guerre avec l'Algérie à la fin des années 1950, la prétendue grave crise de 2002 est avant tout une construction idéologique, le mythe du danger Le Pen étant fondé sur l'artifice médiatique. D’ailleurs, preuve du caractère artificiel de la crise, une fois l’élection entérinée, aucun changement dans le fonctionnement politique n’a été observé: tout continue comme avant. Si crise il y a, elle concerne l’ensemble du concept de démocratie moderne en occident, et sans doute pas cet épisode ponctuel. Le sauvetage de la démocratie s’est résumé à une élection d’apparat, qui trahit le burlesque démocratique. L’élection d’un président avec plus de 82% des suffrages exprimé n’est pas le signe d’une bonne santé démocratique…
Et quand bien même il aurait été élu ?
Poussons la réflexion jusque là, puisque certains s’acharnent à croire " qu’on ne pouvait pas savoir ". Pour cela, il faut d’abord présenter le programme du FN, en évitant de le caricaturer. La préférence nationale en est un principe fondateur. Il en résulte une position clairement anti-européenne, car l’Union impose une supranationalité croissante et remet en cause la souveraineté nationale. Le FN revendique aussi un anti-américanisme primaire. Il dénonce de nombreux accords commerciaux qui infligeraient à la France une concurrence déloyale. Il s’insurge aussi contre la loi dictée sur le territoire par des firmes étrangères telles que Disney à Marne-la-vallée. En économie, Le Pen prône donc une forme de repli autarcique dans les secteurs où la France perd au change. Enfin il fait de l’expulsion des sans papiers et des " mauvais immigrés " (ceux qui refusent l’assimilation discrète) un remède contre les maux de notre société.
On notera au passage que ce programme mérite vraiment peu d’intérêt, tant il est pauvre. Pourtant, une bonne part des concitoyens est persuadée qu’il est potentiellement applicable dans l’Europe contemporaine. Mais quelle crédulité peut ainsi faire croire qu’un simple président français pourrait tranquillement s’opposer aux intérêts économiques des firmes européennes ou américaines ? Même les présidents américains mangent dans la gamelle des actionnaires ! Ce n’est sans doute pas notre misérable Le Pen qui réussirait quoi que ce soit contre Disney… Encore une fois on nous explique qu’Hitler, en dix ans, a asservi l’Europe et que personne n’a rien vu venir. Rappelons d’abord que de nombreux observateurs avaient sonné l’alerte (mais ce péril là intéressait peu). Ensuite il est évident que le monde contemporain est radicalement différent de l’Europe des années 1930. Ne serait-ce que sur le plan légal, de nombreuses dispositions brident désormais les prérogatives nationales. Le cas de Jorg Haider est ici très révélateur. Le FPÖ, parti dont il était président, avait beau être devenu démocratiquement le deuxième parti d'Autriche en 1999 et participer au gouvernement, la pression de la communauté internationale fut si importante que Jorg Haider quitta son poste. Une politique isolationniste a été menée de la part des pays de l’Union contre l’Autriche et plusieurs des projets de loi ou directives de Haider n’ont pu aboutir. Il en est même venu à s’excuser, en toute hypocrisie sur certains de ses discours révisionnistes. S’il avait été élu, Le Pen aurait lui aussi été surveillé de très près par la communauté internationale. Au moindre faux pas (sur des questions économiques, les seules qui intéressent vraiment), les sanctions seraient tombées, légitimées par les bons sentiments antifascistes. Croire aux potentialités de Le Pen c’est le rejoindre dans une fiction déconnectée des réalités. L’élection de Le Pen aurait au moins eu l’intérêt de servir de puissant révélateur de l’inanité de ses prétentions et du burlesque démocratique en général.
Néanmoins, il ne faudrait pas nier la propension qu’a le capitalisme à s’accommoder de dictatures. Si le programme du FN n’est qu’un discours de façade visant à séduire un électorat crédule, si Le Pen est en réalité tout à fait enclin à tolérer l’ingérence économique des firmes en échange d’une certaine marge de manœuvre ; alors, il représenterait, en cas d’élection, un danger très réel.
Notons que le FN n’a pas le monopole de la préférence nationale. A voir nos gouvernements successifs, de droite comme de gauche, mendier auprès de la Commission européenne pour que la PAC continue de maintenir sous perfusion l’agriculture française, on serait tenté de croire que le sort d’un Beauceron importe plus que celui d’un Hongrois. Lorsqu’on entend des salariés dénoncer les délocalisations en Asie, ou la concurrence " déloyale " des pays de l’est on pourrait en déduire que le travail doit d’abord être réservé aux Français. Comment peut-on penser la concurrence en termes de loyauté dans un système aussi inique que le capitalisme ? A quoi peut bien ressembler une concurrence loyale ? Qui manifeste contre la domination économique de la France sur les pays du sud ? Trop souvent l’échange ne nous apparaît comme inégal que lorsqu’il nous est défavorable. Nombres de revendications politiques et syndicales se résument à des caprices capitalistes : les esclaves se chamaillent, bien en rang derrière leurs drapeaux, pour récupérer quelques bouchées du pain qui leur est volé en toute impunité. A l’inverse, on notera la facilité avec laquelle les " possédants " (je désigne tout simplement par ce terme ceux qui possèdent le plus), affranchis de toute sensibilité (qu’elle soit nationale ou autre) ont très vite perçu l’intérêt de s’internationaliser. Les firmes, bien conscientes que le profit n’a ni hymne ni drapeau, n’ont vu aucunes difficultés à s’ouvrir aux actionnaires étrangers, tant que cela était rentable. On peut rêver d’un jour ou la dignité humaine sera défendue aussi efficacement que la loi du profit…
Toute revendication politique sérieuse doit avoir une vocation internationale. Sinon, elle risque de relayer l’égoïsme de peuples idéologiquement divisés. L’exploitation, comme la mort au front, est évidemment de même essence de part et d’autre des frontières, bien qu’elle soit plus ou moins bien maquillée selon les pays. La France qui a vociféré contre le nationalisme est finalement bien loin d’être affranchie de cet égoïsme patriote qui gangrène les consciences.
Partout, on nous rebat les oreilles avec l’éternel slogan " allez voter ", ou son pendant " l’abstention est scandaleuse, criminelle, irresponsable, etc. ". Dans notre société, celui qui s’interroge sur le vote est systématiquement condamné par la morale républicaine de la démocratie. Il passe dans le camp des fachos ou bien des ingrats. Par exemple, je suis profondément choqué, par la tendance qu’ont de nombreux enseignants à relayer l’idéologie en toute inconscience, sur le thème de la citoyenneté, entre autres. Presque tous les professeurs qui se sont exprimés sur des questions électorales durant ma scolarité, nous ont expliqué de façon plus ou moins alambiquée, selon les réserves des uns et l'honnêteté des autres, que dans tous les cas, aller voter est un minimum requis pour intégrer le rang des bons citoyens. Et ils ont eu tendance à ajouter qu'il fallait éviter les extrêmes, mais que bien sûr cela ne les regardait pas... Je n'entends pas ici accabler des professeurs à qui je dois énormément, je cherche juste à pointer, de façon peut-être trop piquante, la capacité à relayer sans s’en rendre compte une idéologie préfabriquée de la démocratie. Forts de la légitimité que confère leur statut, ces figures institutionnelles que sont les enseignants sont trop souvent des points d’appuis du panurgisme citoyen, des vecteurs privilégiés du discours imposé. Comme il est difficile de mordre la main qui vous nourrit !
L'abstention, qui pourtant progresse, apparaît comme un tabou. On insiste d’abord sur le fait que la priorité est d’aller voter ; à la rigueur, peu importe pour qui, tant que l’on signe. On peut établir une comparaison avec l’idéologie de la croyance aux Etats-Unis : peu importe la secte à laquelle on appartient, tant que l’on croit en une force supérieure. Ainsi, outre-Atlantique, c’est l’athée qui est banni. La nation se veut croyante et le rappelle en permanence dans la vie publique : " In God we trust " est inscrit sur chaque billet vert. Or on sait à quel la monnaie contribue à définir l’identité de la nation (ce qui a pu expliquer certaines réticences à l’Euro…). De même, le serment sur la bible est une pratique instituée aux Etats-Unis Après tout, la foi en la démocratie et ses référents irrationnels ne sont-ils pas notre religion à nous ? La République possède son Panthéon, ses saints, ses symboles… Cette démocratie là, drogue de synthèse, apparaît comme le nouvel opium des citoyens. C’est pourquoi on encourage tant la participation aux élections (procédures de procuration, publicité incitant les jeunes à s’inscrire, etc.). C’est un vrai prosélytisme de la démocratie qui est pratiqué. Durant ce deuxième tour, il fut encore plus grossier. Ce prosélytisme est évidemment soupçonnable, surtout si on garde à l’esprit la série de faits historiques montrant une France qui bafoue sans vergogne les commandements fondamentaux de sa religion démocratique.
La montée de l’abstention fait peur, bien plus que les partis dit d’extrême gauche. Car le vote permet de rendre légitime la domination. Voilà toute la perversité du système démocratique moderne. La domination est dissimulée derrière des chiffres, qui, à échéances régulières, viennent rappeler que le système en place est légitime. Sous un régime tyrannique ou monarchique, la domination est assumée et explicite. Mais depuis les Lumières, les esclaves se rebellent contre cette exploitation ouverte. Désormais il faut donc prendre des gants pour taper. Signer sur les registres électoraux, c’est de fait accepter le système électoral et politique. C’est pourquoi en Algérie, les Kabyles, bien conscients de cette récupération, de ce rapt de légitimité, refusent en bloc les élections en s’abstenant. L’erreur du gouvernement algérien c’est en quelque sorte de ne pas dissimuler assez adroitement l’hameçon derrière le bulletin. Là-bas, le trucage électoral est en effet trop évident (corruption généralisée, censure et désinformation, etc.). Mais rassurons-nous : l’ONU et les " observateurs internationaux " veillent à enseigner les techniques de maquillage démocratique dans les pays encore débutants en la matière. A quoi bon vérifier les scellés des urnes, contrôler le dépouillement, quand les poisons de l’idéologie sont inoculés massivement ? Nous autres occidentaux savons bien que la démocratie moderne est le moyen le plus subtil, efficace et discret de domination. C’est pourquoi les possédants, armés d’un ethnocentrisme prétentieux, s’évertuent à exporter notre " modèle " politique dans les pays " attardés ", à des fins économiques, et sans doute pas pour aider le peuple à disposer de lui-même.
Pourtant, les distorsions, de plus en plus fréquentes, trahissent l’artificialité des élections, ce qui devrait, en toute logique, contribuer à décrédibiliser le mythe de la démocratie. Aux Etats-Unis, nation qui peut s’enorgueillir d’une sérieuse avance en matière de domination et d’asservissement des consciences, des bureaux de postes ambulants sont mis en place sur les plages de la côte ouest, à proximité des marchands de glaces, pour encourager les citoyens distraits à aller signer. N’est-ce pas là un indice du burlesque électoral ? Du reste, ils peuvent bien signer ce qu’ils veulent, l’anesthésie est tellement efficace que l’on parvient à faire élire président n’importe quel ignorant (que ce soit un acteur raté ou l’actuel " fils du père ", qui, persuadé que Dieu a créé le monde en sept jours, est sorti de l’alcoolisme grâce à une révélation surnaturelle…). Jusqu’alors, les Français, qui se sont montrés un peu plus résistants aux drogues idéologiques, exigeaient tout de même un petit peu d’élégance dans la prestidigitation. Le label ENA par exemple étant bien souvent nécessaire pour accéder aux plus hautes fonctions : c’est un mode de légitimation. Mais depuis 2002, les scrupules disparaissent. Un Raffarin sorti de nulle part a été nommé Premier ministre. Le coup aurait dû paraître risqué, mais il a fonctionné : personne n’a trop bronché. Sans doute grisé par cette incroyable atonie des concitoyens (peut-être fatigués d’avoir battu le pavé contre le péril fasciste), le gouvernement en profite pour agir, tant que la conscience est groggy : retraites, intermittents, flash-balls, etc. On a eu le droit au grand jeu. Le gouvernement était tellement désinhibé qu’on a pu voir notre Premier ministre se rendre à l’élection du président du Medef : ils ne font même plus l’effort de rendre discrète la collusion ! Pire, ils semblent en être fiers et s’enorgueillissent de leur politique antihumaine.
Le drame étant que rare sont ceux qui mesurent le scandale de telles pratiques... Apparemment, une autre énorme distorsion risquerait de se produire : pour lutter contre la montée de l’abstention, on envisage de rendre le vote obligatoire. Or, si on ne décide pas en même temps de comptabiliser le " vote blanc ", la démocratie aura achevé de tomber le masque : plus aucun Français ne pourra exprimer son désaccord avec cette mascarade politique, et le vote sera désormais officiellement dicté. Certains diront qu’on pourra en toute liberté, de façon démocratique, choisir entre différents partis. C’est supposer qu’un parti s’attaquant ouvertement à l’exploitation et à l’anesthésie des consciences aurait les moyens et la marge de manœuvre pour agir. Hélas, je doute que si ce genre de parti arrive un jour au pouvoir (en admettant que les élections donnent un réel pouvoir…), il puisse s’opposer aux intérêts économiques des grandes firmes multinationales. L’action politique traditionnelle m’apparaît comme bridée : seules les prérogatives concourant à renforcer les systèmes d’exploitation sont légales, y compris le réformisme, véritable carotte qui fait demeurer l’ordre établi en le rendant moins scandaleux. Par exemple, pourquoi interdire un droit du travail qui permet de calmer les revendications sociales. De même, on autorise, voire encourage, l’abbé Pierre, les Restos du Cœur et toutes les associations qui font de l’humanitaire ou du social. On peut ici préciser, à la façon de Coluche, que ces deux mots désignent la même réalité : " c’est juste que quand c’est chez les autres on dit humanitaire et quand c’est des pauvres de chez nous on dit social. " Mais dans les deux cas c’est du replâtrage, du colmatage. On laisse les esclaves s’entraider et panser leurs blessures car cela n’empêche absolument pas les coups de fouets. Il faut plutôt s’efforcer de penser les blessures, de stimuler la prise de conscience, pour qu’un jour les esclaves comprennent qu’ils sont esclaves, qu’ils sont les plus nombreux et qu’ils ont les moyens d’être libres. Se contenter de servir des soupes n’est pas subversif. Coluche, scandalisé par le spectacle de la misère, a voulu agir, avec ses moyens. Mais s’il avait compris que soigner les plaies sociales ne suffit pas, il aurait sans doute soutenu une action plus profondément subversive, c’est-à-dire luttant contre les mécanismes de domination. En tout cas, il aurait dénoncé avec le talent qu’on lui connaît ces restos de la pub, ces repas marketing que nous servent chaque année Goldman et sa bande, subventionnés par le puissant affameur nommé TF1.
Pourquoi personne n’a été scandalisé de voir un Chirac au deuxième tour ? Pourquoi personne ne descend dans la rue pour défendre la démocratie quand un homme au casier judiciaire certainement peu reluisant, et qui interdit aux juges honnêtes de travailler, est élu président ? Quand je pense que des têtes sont tombées pour que je vive dans un pays où l’Etat de droit et la justice soient respectés… Qui dénonce la présence d’un malfrat tel que Pasqua dans le cirque politique français ? Qui a brandi les drapeaux de la liberté contre les écoutes de Mitterrand ? Qui a sorti, en 1981, les bobines et archives de l’ex ministre de l’Intérieur qui a cautionné l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie ? Encore une fois la liste est trop longue, et le jeu perd très vite son caractère ludique.
La différence avec les bobines où " Le Pen dépasse les borgnes " (Coluche), c’est que toutes ces informations concernent des réalités qui ont eu de vraies conséquences sur le cours de l’histoire. Or, elles sont loin de faire partie de la connaissance collective. C’est pourquoi il faut promouvoir l’information alternative et critique.
Quant aux moralisateurs démocratiques, plus ou moins victimes d’une idéologie qui peut parfois leur être utile, on se contentera de déplorer l’ignorance qui les asservit.
Pour le " citoyen " éclairé, le scandale était aussi de voir Chirac au deuxième tour, pas uniquement l’autre nationaliste insignifiant.
Le mythe de l’impasse a fait du vote Chirac la seule alternative envisageable. Pourtant ces 82% n’étaient pas une fatalité. Encore une fois c’est une construction idéologique qui persuade les électeurs " qu’on n’a pas vraiment le choix ". Il ne s’agit pas ici de juger après coup ceux qui peuvent aujourd’hui regretter d’avoir signé pour cinq ans de plus le contrat de la domination, mais plutôt de tirer des leçons. Certains ont été candidement surpris par l’agressivité de ce gouvernement de droite, alors qu’il fallait s’attendre à cette casse sociale. Il aurait fallu penser d’autres solutions. Par exemple, un boycott généralisé du deuxième tour aurait pu être envisageable. Une abstention politisée et polémique, c’est-à-dire combattante, dépassant 50% aurait nettement fragilisé la légitimité du système politique. Voter Chirac revenait un peu à " voter pour l’ordre et la sécurité " (Hexagone, Renaud). En effet, la France a la réputation d’être contestataire, mais la contestation reste finalement très frileuse. Beaucoup ont peur d’un changement qui remette en cause les fondements mêmes de la société capitaliste, tout simplement parce que c’est dans ce monde qu’ils ont grandi. Il est très difficile, lorsqu’on a subi une socialisation occidentale telle que celle qui asservit aujourd’hui les consciences, d’imaginer autre chose que ce qu’on a toujours connu (les modalités du travail et de sa rétribution, les modalités du fonctionnement politique et économique, etc.). C’est pourquoi il faut en permanence cultiver la différence, l’alternative. Prouver à ceux qui en doutent que l’on peut penser un autre mode de vie. En un mot, il faut apprendre à faire l’apostasie du capitalisme, comprendre que cette culture occidentale est dévastatrice à bien des égards. Il est très difficile, voire douloureux de lutter contre les automatismes capitalistes, tant ces derniers sont incorporés. La sociologie œuvre à démasquer le panurgisme et les déterminismes qui s’exercent à tous les niveaux, et leur conséquence : l’asservissement. Ils orientent bien sûr la pratique du vote, mais aussi le rapport à soi, à autrui, la vie affective, etc. Prendre conscience de ces déterminismes permet de les maîtriser et donc d’exister, de s’épanouir en tant qu’être libre et conscient. Il faut donc montrer que certains y parviennent, en partie du moins, car on n’échappe jamais totalement à l’emprise de la société. Une musique différente que celle que nous servent les radios, ou que l’on trouve dans les bacs des supermarchés existe. Un autre cinéma que les navets de la télévision (y compris les productions des chaînes publiques) existe. Le théâtre n’est pas mort. Des universités populaires, offrant par exemple aux enfants des cours d’initiation à la philosophie ou au jazz, existent. D’autres systèmes économiques sont envisageables, d’autres systèmes politiques sont pensés…
Il faut donc à la fois dénoncer et démasquer rigoureusement la culture de domination qu’est la notre ; tout en stimulant et en diffusant parallèlement les initiatives ouvrant sur des modes d’existence alternatifs. Voilà ce que signifie le concept de dissidence.
Rappelons enfin, pour aiguillonner et rassurer, le mot de celui qui s’est efforcé, à sa façon, de dénoncer le panurgisme :
" Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort que cela leur donne raison. " (Coluche).
> Rehan
novembre 2005