La tyrannie de la communication, Ignacio Ramonet 

Folio actuel, édition augmentée de 2001

 

 

 

Messianisme médiatique

 

« Ce qu’il y a de plus terrible dans la communication, c’est l’inconscient de la communication. »

PIERRE BOURDIEU

 

« le multimédia et Internet créent une rupture qui pourrait, à terme, bouleverser tout le champ de la communication » p.7

 

   Une nouvelle police de la pensée ?

« l’information est avant tout considérée comme une marchandise, et […] ce caractère l’emporte, de loin, sur la mission fondamentale des médias : éclairer et enrichir le débat démocratique. » p.10

L’auteur étudie ensuite deux affaires où il y a eu « surmédiatisation » : l’affaire Clinton-Lewinsky et la mort de Lady Diana.

« Du Nigéria au Sri Lanka, du Japon à la Nouvelle-Zélande, son enterrement fut diffusé, en direct, par des centaines de chaînes de télévision. 2,5 milliards de téléspectateurs ont regardé ces funérailles. » p.12

Pour la sociologue Françoise Gaillard « La disparition de la princesse a été l’occasion de verser toutes sortes de larmes trop contenues »

 

      Paparazzi et presse people

« dont la tâche vise à rendre public du privé ».

« Les paparazzi ne sont que le résultat de la situation générale des médias, une situation dominée par le marché et le profit. »

« Les magazines s’intéressent davantage aux princesses qu’à la Tchétchénie. »

 

      Court-circuit médiatique

« Lors de l’accident mortel de Diana, ce qui s’est produit, c’est une sorte de court-circuit médiatique, l’accession soudaine d’un personnage people de feuilleton, de telenovela, au statut digne de la presse sérieuse et de référence ».

 

     L’affaire Clinton-Lewinsky

« Tout a commencé quand un certain Matt Drudge a envoyé sur son site Internet, The Drudge Report, le contenu des propos téléphoniques enregistrés (…) de Mlle Levinsky », « Si bien que l’irruption de la nouvelle dans la sphère Internet a affolé la presse écrite, laquelle, pour revenir dans la course, s’est mise à traquer les scoops avec un seul objectif en tête, ne pas se laisser distancer par Internet. »

En 1997, 56 % des Américains « estiment que les faits rapportés par les médias sont « souvent inexacts » ».

 

      Le journalisme de révélation

La presse écrite, en réaction à ce nouveau culte de l’image, s’est lancée dans la « découverte de nouveaux territoires d’information, qui sont : la vie privée des personnalités publiques et les scandales liés à la corruption et l’affairisme »

« L’affaire [Clinton-Lewinsky] a été, de loin, la plus couverte par les médias américains en 1998. ABC, CBS et NBC lui ont consacré plus de temps (43 h !) qu’à la totalité des autres grandes crises nationales ou internationales : grève des ouvriers américains de l’automobile, […] crises financières asiatique et russe, conflit avec l’Irak, […] essais nucléaires en Inde et au Pakistan, et négociations de paix au Proche-Orient. »

 

     Recours aux archives

« 95% des informations publiées sur la relation entre M. Clinton et Mlle Levinsky provenaient de la même source (…) unique, partisane et manipulatrice : le bureau du procureur Kenneth Starr » p.29

« La disproportion entre l’événement supposé et le harcèlement des médias devint telle que certains soupçonnèrent M. Clinton d’avoir inventé de toutes pièces les crises contre Bagdad, en février et en décembre 1998, pour dévier sur l’Irak et M. Saddam Hussein la puissance maléfique des médias ».

 

    Mimétisme médiatique

Le mimétisme désigne le fait que les médias traitent un sujet parce que les autres le traitent, et ceci dans le but de ne pas être en retard sur l’information. « Cette imitation délirante, poussée à l’excès, provoque un effet boule de neige et fonctionne comme une sorte d’auto-intoxication : plus les médias parlent d’un sujet, plus ils se persuadent, collectivement, que ce sujet est indispensable, central, capital » p.33 L’auteur parle d’une « spirale vertigineuse, enivrante, jusqu’à la nausée », qui a pour cause la concurrence.

 

     L’hyperémotion

Elle est pour I. Ramonet une « figure caractéristique de la surinformation ».

« Le journal télévisé, dans sa fascination pour le « spectacle de l’événement », a déconceptualisé l’information et l’a replongée peu à peu dans le marécage du pathétique ». « nouvelle équation informationnelle […] : « Si l’émotion que vous ressentez en regardant le journal télévisé est vraie, l’information est vraie » ». « Se fondant sur l’idée, très à la mode, qu’il existerait une « intelligence émotionnelle » », « Au mépris, réel, de l’analyse, prétendument facteur d’ennui. »

 

   Vers un « messianisme médiatique » ?

« Tous ces nouveaux phénomènes […] ont convergé et pris soudain corps, à l’échelle planétaire, lors de l’affaire Diana, en septembre 1997 »

« Diana devenait un événement à la fois politique, diplomatique, sociologique, culturel, humain, concernant toutes les couches sociales dans tous les pays du monde »

 

L’ère du soupçon

 

« Scepticisme. Méfiance. Incrédulité. Tels sont, à l’égard des médias, les sentiments dominants des citoyens » Une des raisons ? « les mensonges et mystifications de la guerre du Golfe - « l’Irak , quatrième armée du monde » […], « une ligne défensive inexpugnable », « les frappes chirurgicales » ». L’auteur fait également référence au « faux charnier de Timisoara » comme source de ce malaise. Il distingue un premier âge du soupçon, où ce dernier était porté contre le politique, accusé de vouloir manipuler les gens par les médias, d’un « second âge du soupçon » qui correspond à la « conviction » chez les citoyens « que le système informationnel en lui-même n’est pas fiable, qu’il a des ratés » p.42. Il cite Ryszard Kapuscinski : « De nos jours, le rédacteur en chef ou le directeur d’un journal ne demandent plus qu’une information soit vraie, mais qu’elle soit intéressante. »

 

     La télévision, premier média d’information

« Au sein des médias, depuis la guerre du Golfe, en 1991, la télévision a pris le pouvoir. » « C’est elle […] qui fixe les thèmes de l’actualité ». Avant, « le JT imitait, copiait la presse écrite », « Désormais, c’est l’inverse : la télévision dicte la norme, c’est elle qui […] contraint les autres médias, en particulier la presse écrite, à suivre. » En conséquence « la télévision impose aux autres moyens d’information ses propres perversions, avec, en premier lieu, sa fascination pour l’image. Et cette idée fondatrice : seul le visible mérite l’information ; ce qui n’est pas visible et n’a pas d’image n’est pas télévisable, donc n’existe pas médiatiquement ». « Les événements producteurs d’images fortes […] prennent dès lors le dessus dans l’actualité » p.45

« De ce fait, même les médias réputés sérieux en viennent à négliger des crises graves, qu’aucune image ne permet de faire exister concrètement. »

 

     L’image oblitère le son

« l’image, quand elle est forte, oblitère le son et l’œil l’emporte sur l’oreille », « certaines réalités sont strictement interdite d’images, ce qui est le moyen le plus efficace de les occulter. Pas d’image, pas de réalité. » C’est pour cela qu’aucune guerre depuis celle du Vietnam, qui a marqué une prise de conscience des états-majors des conséquences de la visibilité d’une guerre sur l’opinion publique, « n’a fait l’objet de transparence en matière d’information. »

 

    La  censure démocratique

« La plupart des organismes publics ou privés, tout autant lucides, se sont massivement dotés d’attachés de presse et de chargés de communication, dont la fonction n’est autre que de pratiquer la version moderne, « démocratique » de la censure ».

Cette censure « par opposition à la censure autocratique » se fonde sur « l’accumulation, la saturation, l’excès et la surabondance d’informations ».

 

      « Tout image »/ « zéro image »

« […] abus de plus en plus fréquents : la nécessité impérative de disposer d’images conduit en effet à élaborer des faux ou à recourir aux archives de façon très approximative […] à reconstituer des scènes à l’aide de comédiens ou d’images de synthèse »

 

      Tam-tam planétaire

« Elle [la télévision] peut […] transformer un événement […] en affaire centrale de la planète ». A l’inverse « des faits majeurs peuvent […] échapper à l’attention du monde » p.52

 

      L’«effet paravent »

« les pouvoirs l’ont compris, qui profitent de la distraction du village planétaire, occupé à suivre avec passion un grand « drame » de l’information, pour conduire quelque action critiquable » , « l’information occulte l’information ». « Ainsi les Etats-Unis profitèrent de l’émotion planétaire soulevée par la « révolution » roumaine en décembre 1989 pour envahir, aux mêmes dates, le Panama ».

 

      La fureur de connecter

Celle-ci a été à son « paroxysme » lors de la guerre du Golfe où «  la télévision […] a littéralement exhibé ses capacités technologiques modernes et sa maîtrise, pas toujours parfaite, des branchements : Washington, Amman, Jérusalem, Dahran, Bagdad, Le Caire se succédaient vertigineusement à l’écran ». « Depuis, toutes les chaînes ont imité CNN, et le moindre événement local […] donne lieu à une hystérie de branchements, à une folie des connexions reposant sur des dizaines d’« envoyés spéciaux ». »

« Sam Donaldson, correspondant à la chaîne ABC à la Maison-Blanche lors de l’affaire Clinton-Lewinsky, confirme que, fort souvent, les journalistes n’ont rien de neuf à proposer : « On s’interviewe les uns les autres parce qu’on a personne d’autre à qui parler. » Il s’agit de démontrer à tout prix que le système fonctionne, que la machine « communique », et non pas qu’elle informe. » p.55

 

      La vie est un match

« au journal télévisé […], l’information principale n’est pas ce qui s’est passé mais comment le présentateur nous dit ce qui s’est passé. Pourtant récemment, ce modèle a été remplacé par un autre, celui du journalisme sportif. La vie est considérée comme un match, rien n’y compte plus que les images de l’événement sur lequel, comme pour le match, il n’y a pas grand-chose à dire. »  Ainsi une des principales émissions de la chaîne Euronews, s’appelle No comment

« Voilà ce que croit aujourd’hui la télévision : qu’elle a le pouvoir de donner à voir « L’histoire en train de se faire », et que donner à voir, c’est faire comprendre d’un seul et même coup. » p.58

 

    Inutiles journalistes

« La principale conséquence […] n’importe qui vaut un journaliste et réciproquement ». L’auteur rappelle l’utilisation de plus en plus fréquente des propos de témoins : « l’important, c’est le branchement et son « effet de réel » : celui qui parle est sur place, cela est une garantie d’authenticité ». « Ce système signe la ruine du véritable journalisme d’enquête puisqu’un « témoin » […] devient […] une valeur absolue, et que l’on exige de tout journaliste qu’il le devienne. »

« Il faut que cela aille vite, très vite : « Slow news, no news », tel est le slogan de CNN. Tout cela « fait vivant », tout cela « communique », c’est l’essentiel. »

 

      Qu’est-ce que la crédibilité ?

« Un rapport de confiance s’établissait […] entre présentateur et téléspectateur […] selon l’idée qu’une personne qui vous regarde dans les yeux ne peut vous mentir. »

 

      C’est vrai parce que c’est technologique

« nous le croyons parce que nous sommes bluffés, parce qu’il nous intimide nous impressionne […] et nous persuade qu’un système capable de telles prouesses technologiques ne peut mentir » p. 63

 

      Reproduire les événements

En parlant de la méfiance croissante envers les médias : « cette déception arrive après la médiaphilie des années 1970 et 1980, quand le journalisme, en tant que « quatrième pouvoir », était présenté comme un recours possible contre les trois autres » cf. l’affaire du Watergate

 

      Le « réalisme démocratique »

« le journaliste fut présenté comme le « héros positif » ».

« conscience actuelle qu’ont ces citoyens du danger induit par une information séduisante »

« s’informer fatigue et la démocratie est à ce prix »

 

Presse, pouvoirs et démocratie

 

« les médias ne se trouvent plus […] en relation de dépendance avec le pouvoir politique ; l’inverse est bien souvent le cas » p.69

« On ne peut plus dissocier […] les différents médias : presse écrite, radio et télévision. Ils sont désormais enchaînés les uns aux autres », « nous sommes en train de passer à un pouvoir horizontal, réticulaire et consensuel. »

 

     Le deuxième pouvoir

« le premier pouvoir est aujourd’hui clairement exercé par l’économie. Le second […] est certainement médiatique – instrument d’influence, d’action et de décision incontestable », « le pouvoir politique ne vient plus qu’au troisième rang »

 

    Une méfiance nouvelle

« l’émergence […] chez les citoyens, d’une méfiance, d’une distance critique ».

« La radio conserve, elle, malgré tout, une certaine confiance. »

 

   Le modèle Watergate

« il n’y a pas si longtemps, la presse était créditée d’une capacité assez spectaculaire à révéler les dysfonctionnements de la politique ». « Dans de nombreux récits et fictions de la culture de masse, le héros principal, redresseur de torts et justicier, est un journaliste. » cf. Superman, Spiderman, Tintin.

 

      La vérité médiatique

« Pourquoi cette noble conception du journalisme s’est-elle effondrée ? », « le tournant dans l’approche théorique de l’information s’est situé lors de cette année de tous les événements qu’a été 1989 ».

« on pense désormais facilement que, puisque les larmes sont vraies, l’événement qui en est à l’origine l’est aussi » « Cette rhétorique a conféré à la télévision un rôle pilote en matière d’information, grâce à son monopole sur l’image animée »

« est désormais vrai ce que l’ensemble des médias accréditent comme tel »

 

      Un génocide occulté

Il s’agit du génocide rwandais : « Les informations sur cet événement furent d’abord confuses car elles n’arrivèrent en France que début mai – les massacres avaient commencé dès le mois d’avril - c’est-à-dire au moment où tous les médias étaient occupés à couvrir le Festival de Cannes. Il est très significatif […] que ces derniers aient alors consacré plus d’espace à évoquer ce « grand événement » qu’était le film de Bernard-Henri Lévy, Bosna !, qu’à parler du Rwanda. »

« si le génocide a effectivement eu lieu, nous n’en avons, pour ainsi dire, pas eu d’images (prouvant ainsi que les grands événements n’en produisent pas forcément) », « on a pu, au final, exterminer entre 500 000 et 1 million de personnes sans que ce soit visible ». « Les seules images abondantes étaient des images d’exode biblique […]. Or, comme on le sait aujourd’hui, ces infortunés exténués […] n’étaient point les victimes, mais essentiellement, les bourreaux, les auteurs du génocide ! Comment cela a-t-il été possible ? Parce que ce modèle d’information profondément manichéen, ne peut pas tenir un discours complexe.» p.84

 

     Censure et propagande

« Ces principes de fonctionnement de l’information télévisée rendent très difficile l’articulation de l’équation : information = liberté = démocratie ». L’auteur parle également d’une « information – délation -  spectacle ».

« Comment occulte-t-on l’information aujourd’hui ? Par un ajout d’informations : l’information est dissimulée ou tronquée parce qu’il y en a trop à consommer »

cf. la guerre du golfe où « ils ont montré tellement d’images que tout le monde a cru voir la guerre […] en fait elles cachaient la guerre, au point que Jean Baudrillard a pu écrire un live intitulé La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu. »

 

      La censure journalistique

Expression de Patrick Champagne, « consistant pour tout journaliste qui veut faire normalement carrière dans le métier, à ne pas critiquer les pratiques critiquables de ses confrères ». Citation de P. Champagne : « Les médias, pour se vendre, doivent donner d’eux-mêmes une bonne image, et doivent au moins faire croire en leur intégrité et en leur impartialité ».

 

      Invisible censure

Ce type de censure s’oppose à celle des années 1960 et 1970 « comme en France durant la guerre d’Algérie, certains journaux publiaient leurs pages avec du blanc à la place des articles que la censure avait interdits. » Maintenant, on ne voit plus qu’on nous dissimule des informations.

« On ne peut se contenter de croire à la thèse du complot, où un comité secret tirerait toutes les ficelles ; la réalité médiatique est beaucoup plus complexe »

 



Être journaliste aujourd’hui

 

« Plus un système est hégémonique, plus l’imagination est frappée du moindre de ses revers »

JEAN BAUDRILLARD

 

« On assiste à une véritable et formidable taylorisation de leur métier », « centaines de journalistes réduits à l’état de soutiers » p.94

« Un des maîtres du journalisme contemporain, le Polonais Ryszard Kapuscinski, fait un constat encore plus accablant : « […] Aux Etats-Unis, on utilise désormais les termes media workers pour désigner les personnes qui travaillent dans les journaux. Cela illustre l’anonymat. […] C’est important, parce que dans ce contexte, personne n’est plus directement responsable. »

 

      De l’éthique

L’auteur fait ici le constat que l’information coûte de moins en moins cher à produire, et qu’en conséquence il y a un sur-traitement des faits divers et que de « sérieuses concessions » sont faites « au journalisme de caniveau ».

 

      Le poids de l’économie

Citation de R. Kapuscinski : « Au cours des dix ou vingt dernières années […] on a assisté à de grandes batailles pour le contrôle des médias, mettant en jeu des multinationales ayant compris que l’information n’était pas seulement un instrument de propagande, mais pouvait rapporter de l’argent. » Cela explique qu’« il y a beaucoup de cas d’abandon, voire de connivence assumée ».

 

      La fin d’un monopole

« Les journalistes ont progressivement perdu, à partir de la fin des années 1960, le monopole […] de diffuser librement des informations ». L’auteur parle d’un « univers communicationnel » où « les acteurs économiques […] , politiques […] , sociaux […] ou culturels […] produisent de l’information, ont leur propre journal, leur propre bulletin, leurs propres responsables de la communication. La communication, dans ce sens-là, est un « discours émis par une institution et qui flatte celle-ci ». L’auteur peut donc parler de « disparition de la spécificité du journalisme » dans un monde où notamment avec Internet, chaque citoyen peut devenir journaliste. p.103

 

      S’informer, une activité

« On ne peut pas, par exemple, s’informer exclusivement grâce au journal télévisé qui, par sa structure fictionnelle, demeure avant tout conçu pour distraire et divertir »

 

      Informer sur l’information

« S’informer […] c’est aussi s’intéresser à l’information elle-même, à la communication. », « Les médias ne doivent plus faire semblant de croire qu’ils sont l’œil qui regarde, mais qui ne peut pas se voir. » Cette métaphore est de moins en moins valable avec l’apparition de « médiateurs » prenant en compte les « critiques formulées par les lecteurs sur tel ou tel aspect de la couverture de l’actualité ». « Les médias doivent développer des analyses sur leur propre fonctionnement, ne serait-ce que pour que nous apprenions tous comment cela marche, et pour rappeler qu’ils ne sont pas à l’abri de l’inspection, de l’introspection et de la critique ». Quant aux journalistes, voici ce à quoi ils doivent être attentifs selon P. Bourdieu, cité dans le livre : « le maniement des mots. C’est à travers les mots que les journalistes produisent des effets et qu’ils exercent une violence symbolique […]. Les journalistes, et c’est là leur responsabilité, participent à la circulation des inconscients. »

 

     Fusion de trois sphères

I. Ramonet exprime ici l’idée que deux révolutions se déroulent simultanément : une révolution technologique, et une révolution économique qu’il appelle la « seconde révolution capitaliste » qui se caractérise « par la mondialisation de l’économie et par la domination de la sphère financière sur l’économie réelle » et qui s’appuie sur « les autoroutes de l’information et les changements survenus dans le champ de la communication ».

« Nous avions jusqu’à présent trois sphères : celle de la culture, celle de l’information et celle de la communication », mais celles-ci ont perdu leur autonomie et fusionnent dans « une seule et même sphère globale et universelle : la world culture, d’inspiration américaine, une sorte de communiculture de masse planétaire ». « L’information est bel et bien devenue, avant tout, une marchandise. Elle n’a pas de valeur spécifique liée, par exemple, à la vérité ou à son efficacité civique. En tant que marchandise, elle est en grande partie soumise aux lois du marché, de l’offre et de la demande, avant de l’être à d’autres règles, civiques et éthiques, qui devraient pourtant être les siennes. » p.110

 

     L’événement, le journaliste et le citoyen

« jusqu’à présent, la relation informationnelle se présentait schématiquement sous une forme triangulaire. Elle était constituée de trois pôles : l’événement, le journaliste et le citoyen. L’événement était relayé par le journaliste qui le vérifiait, le filtrait, l’analysait, avant de le répercuter sur le citoyen. Maintenant, ce triangle s’est transformé en un axe avec, d’un côté, l’événement et, de l’autre, le citoyen. […] tous les médias […] essaient de mettre directement en contact avec l’événement. »

 

      Voir c’est comprendre

« Les médias, en sacrifiant à l’idéologie du direct, du live, de l’instantané, réduisent le temps de l’analyse et de la réflexion. » « Ce ne sont pas les yeux ou les sens qui permettent de comprendre, c’est la raison seule. […] Le système actuel ne peut donc que conduire à l’irrationalité ou à l’erreur. »

 

     Trucages et bidonnages

« recherche du sensationnel à tout prix qui peut conduire à des aberrations et à des « bidonnages » ». « Dans les communications de masse, les « bidonnages » et les mensonges ont toujours existé, mais leur nombre s’intensifie » p.116

« Nul n’a oublié les passionnants récits de la guerre du Cambodge, entre Vietnamiens et Khmers rouges, publiés en 1981 par le New York Times, racontés de la manière la plus palpitante et la plus excitante par un reporter de terrain, le jeune Christopher Jones, 24 ans, et qui se révélèrent totalement faux. Sans s’être rendu sur place, le brillant journaliste les avait écrits en puisant dans sa seule imagination, confortablement installé au bord de sa piscine de Marabella (Espagne). « J’avais fait un pari », déclara-t-il en guise d’explication. »

L’auteur relate ici un certain nombre d’exemples stupéfiants, qu’il est impossible de retranscrire ici en intégralité… Un dernier quand même : « En 1982, une journaliste du Washington Post, Janet Cooke, s’était vu attribuer le prix Pulitzer pour un extraordinaire reportage sur le petit Jimmy, un héroïnomane de 8 ans… qui n’avait jamais existé. »

« William Randolph Hearst, le magnat de la presse américaine […] avait coutume de dire à ses journalistes : « N’acceptez jamais que la vérité vous prive d’une bonne histoire ». »

 

      Mensonges et show-business

Il est ici question d’un journaliste de télévision allemand, Michael Born, qui a réalisé plusieurs faux documentaires à l’aide d’acteurs « sur une prétendue section allemande du Ku Klux Klan liée aux néonazis, sur des auteurs de lettres piégées, sur des traficants de cocaïne, sur un Australien chasseur de chats, sur le travail des enfants exploités dans le tiers-monde, sur des passeurs d’immigrés clandestins arabes… » Il dit lui-même : « Les images ont toujours menti […] et elles mentiront toujours. ». « Il a été condamné à quatre ans de prison ».

S’ensuivent encore d’autres exemples fameux de mensonges médiatiques. Ainsi, en France un reportage au JT de 20h de TF1 montrait « Régis Faucon et Patrick Poivre d’Arvor faisant semblant d’interviewer M. Fidel Castro, en remontrant des extraits d’une conférence de presse dans laquelle le leader cubain répondait à d’autres questions et à d’autres confrères. » p.127

 

      Photos truquées

« nous tenions la photo pour une preuve crédible, pour un reflet indiscutable du réel. Tout cela change avec les techniques numériques. »

« la manipulation peut […] être faite dans un sens malveillant, comme le fit l’hebdomadaire Time, aux Etats-Unis, en noircissant le visage d’O.J. Simpson présenté en couverture. »

« Plus on sera immergé dans le monde des images, avertit Philippe Quéau, […]plus il faudra éviter de se laisser tromper par la pseudo-évidence des sens. »

 

      Temps médiatique et temps politique

Le temps politique « doit être lent pour permettre aux passions de s’apaiser et à la raison de s’imposer » alors que le temps médiatique « a atteint la limite extrême de la vitesse : l’instantanéité. Le choc de ces deux temporalités favorise des dérapages qui peuvent se révéler fort dangereux. » L’auteur parle ici de cas de lynchage médiatique pour de présumés coupables mis en avant par les médias, lors de l’attentat de 1996 à Atlanta notamment.

 

      Le journaliste instantanéiste

Aujourd’hui une information n’acquiert pas sa valeur en fonction de sa vérité, mais en fonction de la rapidité avec laquelle elle est diffusée. Ce qui conduit à « oublier » de passer par la case vérification et analyse avant d’émettre une information. « Pourtant, étymologiquement, le terme « journaliste » signifie bien « analyste d’un jour ». »

 

      Qu’est-ce que la révolution numérique ?

« Cette innovation modifie profondément la profession […] puisqu’il n’y a plus de dissemblances entre le système textuel, le système sonore et le système imagé »

 

      L’information est pouvoir

L’auteur rappelle ici que l’accès à Internet ou au téléphone n’est pas le même pour tous et qu’il y a bien un « risque qu’une nouvelle forme, grave, d’inégalité entre les êtres humains demeure, celle d’un monde divisé en info-riches et info-pauvres. » p. 141

 

Vers la fin du journal télévisé ?

 

A force de regarder, on oublie qu’on peut être soi-même regardé.

Roland BARTHES

 

      Télépoubelle

« l’objet de la télévision se resserre […] autour d’un centre d’intérêt principal : la télévision elle-même. » avec notamment les « émissions qui citent l’histoire de la télévision ». cf. Les enfants de la télé

« elle est tentée de transformer en spectacle le malheur social » cf. les « reality shows ». « Aux Etats-Unis, le talk-show le plus regardé en 1997-1998 a été une émission appartenant à ce genre [ la trash TV ] : le Jerry Springer Show, avec 8 millions de téléspectateurs chaque jour. […] Son idée est fort simple : mettre face à face deux personnes qui ont d’évidentes raisons de se détester, de se haïr et les laisser s’affronter (elles en arrivent souvent aux mains) devant le public. » L’auteur raconte ici l’une des émissions intitulée « Maman, veux tu m’épouser ? » où sont présents Brenda, 32 ans qui s’apprête à épouser Brian, 19 ans, le fils de son ex-mari, mais aussi, évidemment, l’ex-mari lui-même.

« Devant ce type de concurrence, même les chaînes les plus sérieuses en viennent à proposer des programmes empreints de sensationnalisme, et sont entraînées dans l’escalade du « Jamais vu à la télé ». Ainsi, CBS a diffusé en novembre 1998 […] une euthanasie en direct […] Une mort live à l’heure d’écoute maximale. » « Le 30 avril 1998, une station de Los Angeles n’a pas hésité non plus à interrompre ses émissions destinées aux enfants… pour diffuser, en direct, le suicide d’un désespéré […] l’homme mettant le feu à ses vêtements avant de se tirer un coup de fusil dans la tête qui éclatait en giclées de sang… ». « En Thaïlande […], depuis que le nombre de cas de suicides a explosé en raison de la crise économique, les programmes d’information n’hésitent pas à diffuser, à plusieurs reprises, au ralenti, les chutes des malheureux qui se jettent du haut des immeubles. »

 

      Plutôt le local que l’international

Les journaux télévisés, qui sont plutôt censés traiter du monde extérieur, comme les globes terrestres souvent présents lors des génériques l’attestent, sont influencés par cette télépoubelle « qui s’intéresse plus au local qu’à l’international, aux individus plus qu’aux groupes, davantage au destin personnel qu’aux destinées collectives ». « Ce contenu fait davantage preuve d’esprit de clocher » (The Economist) « Cela est confirmé en France par le journal de 13 heures de TF1, présenté par Jean-Pierre Pernaut […] Il donne la priorité à la météo, aux faits divers, aux problèmes concrets des gens, et néglige l’international. » Citation de l’intéressé : « Le 13 heures est le journal des Français, qui s’adresse en priorité aux Français et qui donne de l’information en priorité française… »

Analyse de François Jost, professeur à l’université Paris-III : « c’est le journal de la vox populi. Il s’agit moins d’informer que de répondre aux attentes du public. […] C’est aussi la négation de l’info : de la météo aux problèmes de la vie quotidienne, on dit au public ce qu’il pense et ce qu’il sait déjà. Ce n’est pas de l’information, c’est de la confirmation. »

 

      Spectacle et théâtralisation

« On peut sans doute situer ce tournant [imposition des lois du spectacle et de la théâtralisation aux médias] à l’après-guerre du Vietnam (1962-1975). » Durant cette guerre, les médias diffusèrent les « souffrances des hommes au combat » et des images qui « confirmèrent le retournement de l’opinion publique américaine contre les responsables politiques. » Et l’auteur ajoute : « Pour le pouvoir, la télévision atteignait là les limites de sa liberté de montrer. »

 

     Guerres invisibles

« Depuis lors […] les images de guerre ont fait l’objet d’un contrôle strict. De certains conflits, il n’y a tout simplement plus eu d’images. » Par exemple : la reconquête des Malouines par le Royaume-Uni en 1982, l’invasion du Sud du Liban par Israël, en 1982 également, ou l’occupation de la Grenade par les Etats-Unis en 1983. « Voilà qui est devenu une norme : ne plus montrer les guerres. Et, moins encore, celles dans lesquelles sont impliquées les armées occidentales. »

« Le professeur Mark Cristin-Miller, de l’université de New-York le confirme : « « Tempête du désert » a été une opération de propagande d’une dimension sans précédent. […] le Pentagone a fait ses classes à la Grenade et au Panama, et était finalement au point pour « Tempête du désert ». » »

« Un gradé rappelle que les médias les plus divers […] doivent être mobilisés dans le but de « dominer pour affaiblir » et « faire douter de la cause adverse, de la capacité de ses chefs, de leur intégrité et de leur habileté ». » 

 

   Le faux est esthétique

Le réel n’est pas « très télégénique » pour les responsables des chaînes qui « semblent convaincus que le vrai est difficilement filmable, que seul le faux est esthétique et se prête bien à la mise en scène. » L’auteur renvoie ici à la mise en scène autour de Reagan en juin 1984 lors de la commémoration du débarquement allié en Normandie, où tout avait été étudié : « choix de l’heure en relation avec la marée haute, position du soleil, passage d’un croiseur en arrière-fond »…

 

    Comment montrer live ?

« c’est le direct, l’instantané, qui crée « l’illusion de vérité ». » « L’important pour le système – explique Bernard Langlois ancien directeur de Politis et ancien présentateur du journal télévisé d’Antenne 2 – ce n’est pas tant ce que vont dire leurs envoyés spéciaux ; c’est qu’il soient là-bas »

 

      Personnaliser la politique

« un parti, un pays, c’est un homme – son chef le plus souvent -, un visage »

« Les chefs, devenus hommes-métonymies comme il y a des hommes-sandwiches, sont convoqués dans les studios, où on les fait parler. Le commentaire de leurs propos tient lieu de commentaire de la réalité politique. »

« C’est effectivement la personne même qu’il s’agit de juger, sa capacité à convaincre, sa psychologie, son caractère, sa maîtrise, et non sa politique. A ce titre, il n’y a pas de différence entre une émission « politique » et une émission grand public du samedi soir. Ce que jugent les spectateurs, dans les deux cas, c’est la performance en matière de mentir-vrai »

 

      La victime, le sauveteur et le dignitaire

« Dans les journaux télévisés, les lois de la mise en scène créent l’illusion du direct et donc celle de la vérité. […]  Ici, plus qu’ailleurs, se vérifie le savoureux postulat d’Oscar Wilde : « La vérité est purement et simplement une question de style. » »  L’auteur dénonce ici le fait que lors d’un événement considérable (attentat, catastrophes naturelles…), celui-ci est relaté selon un scénario immuable : d’abord un reporter sur le terrain qui explique les circonstances, parle des dommages et interroge un témoin, puis des images des dégâts suivies d’un témoignage d’une autorité sur le terrain (police, pompier, peu importe pourvu que l’uniforme soit là), et enfin après de nouvelles images de ruines, le témoignage d’une autorité supérieure (maire, préfet, ministre…)

« La télévision est un art, et « l’affirmation de belles choses inexactes le but même de l’art ». »

 

      Excréments télégéniques

Lorsqu’un événement est prévu de longue date, la mise en scène télévisuelle est à son comble : ainsi Umberto Eco évoque la retrasmission du mariage du Prince Charles et de Lady Diana le 29 juillet 1981 : « Ceux qui ont regardé la télévision ont remarqué que le crottin [des chevaux du cortège] n’était ni sombre, ni brun, ni inégal, mais se présentait toujours et partout dans un ton pastel, entre le beige et le jaune, très lumineux, de façon à ne pas attirer l’attention et à s’harmoniser avec les couleurs tendres des habits féminins […] les chevaux royaux avaient été nourris pendant une semaine avec des pilules spéciales, pour que leurs excréments. Rien ne devait être laissé au hasard, tout était dominé par la retransmission. » (Umberto Eco, La guerre du faux)

 

Télévision nécrophile

 

  Hystérie collective

On a découvert en janvier 1990 « que les images atroces du charnier de Timisoara, en Roumanie, étaient le résultat d’une mise en scène : les cadavres alignés sur les draps blancs n’étaient pas les victimes du 17 décembre 1989, mais des morts déterrés du cimetière des pauvres, complaisamment offerts à la nécrophilie de la télévision. »

 

      La plus importante tromperie

Cette expression désigne « l’invention du faux charnier de Timisoara ».

« En voyant les cadavres de Timisoara sur le petit écran, on ne pouvait mettre en doute les « 60 000 morts » - certains parlaient même de 70 000 - qu’aurait provoqués en quelques jours l’insurrection roumaine. » Dans une note de bas de page (p.187) l’auteur explique : « On sait, aujourd’hui, que le nombre des morts – y compris les partisans de Ceaucescu - n’a pas dépassé 1000 et que, à Timisoara, il était inférieur à 100. »

L’auteur dénonce la fausse morale qui régnait alors : « C’était insoutenable, mais nous regardions tout de même, comme par devoir, en pensant à la phrase de Robert Capa, le grand photographe de guerre : « Ces morts auraient péri en vain si les vivants refusent de les voir. » »

 

      Le sensationnel à tout prix

L’auteur cite ici Bernard Langlois : « Dans les conditions de production actuelles […] les reporters n’ont plus le temps d’enquêter, de réfléchir, d’approfondir […] Et on en arrive à ce paradoxe que, plus on communique, moins on informe, donc plus on désinforme. »

 

     L’invasion du Panama

Celle-ci était contemporaine des événements de Bucarest, et a causé environ selon l’auteur 2000 morts, civils pour la plupart. Pour autant, personne n’a parlé de « génocide panaméen », et la raison en est simple : « l’armée américaine n’a pas permis aux journalistes de filmer les scènes de guerre ». « Or, une guerre « invisible » n’impressionne pas, ne révolte pas l’opinion publique. »

 

      Mythes et analogie

Le mythe sur cette « révolution roumaine » était celui de la conspiration des « hommes de la Securitate », « décrits comme innombrables, invisibles, insaisissables  ; surgissant la nuit […] de souterrains labyrinthiques et ténébreux ou de toits inaccessibles ; des hommes surpuissants, surarmés, principalement étrangers »…

L’analogie dont parle Ignacio Ramonet à propos de cette révolution était celle qui assimile le communisme au nazisme. (p. 195)

 

     Communisme = nazisme

L’auteur développe l’idée selon laquelle « ce qui avait été une « tragédie » pour des millions de personnes ne pouvait s’achever sur des images euphoriques » (comme celles de la chute du mur de Berlin par exemple) : «  il fallait des images tragiques » .

C’est cette logique qui contribua à faire de la découverte de corps près de Timisoara, la preuve des terribles exactions d’un tyran. « Mensongères, ces images nécrophiles de Roumanie étaient logiques ».

 

Trois médiamythes : masque à gaz, « Furtif », Patriot

 

« Le mythe est un mode de signification, c’est une parole, une forme »

ROLAND BARTHES