Quand Marx et Engels défendent le droit des peuples à… en dominer d'autres.

 

 

  

L’article qui sui est paru dans la « Neue Rheinische Zeitung » (« Nouvelle Gazette Rhénane »), de janvier et février 1849. Il traite de la question des Slaves en général.

           
 

 

     Toutes ces petites nations impuissantes et chétives doivent en somme de la reconnaissance à ceux qui, selon les nécessités historiques, les rattachent à quelque grand empire, leur permettant ainsi de participer à un développement historique auquel, abandonnées à elles-mêmes, elles seraient restées tout à fait étrangères. C'est l'évidence même qu'un tel résultat ne saurait être réalisé sans écraser quelques pousses tendres. Sans violence, rien ne peut être mené à bonne fin dans l'histoire. Que serait devenue celle-ci, si Alexandre, César et Napoléon, avaient été dotés de la même émotivité à laquelle le panslavisme fait maintenant appel en faveur de ses clients ?

    Les Tchèques, au nombre desquels nous comptons les Moraves et les Slovaques (quoiqu'ils soient différents au point de vue linguistique et historique) n'ont jamais eu d'histoire. Depuis Charlemagne, la Bohême est rattachée à l'Allemagne. Pendant un instant la nation tchèque s'émancipait pour former l'empire Grand-Morave... Ensuite Bohême et Moravie sont définitivement rattachées à l'Allemagne et les régions slovaques restent à la Hongrie. Et cette « nation »inexistante au point de vue historique exige l'indépendance ?... Il est inadmissible de donner l'indépendance aux Tchèques, car alors l'Est de l'Allemagne aurait l'apparence une miche de pain rongé par les rats.

     La conquête par les Allemands des régions slaves entre l'Elbe et la Wartht fut une nécessité géographique stratégique résultant du partage de l'empire carolingien. Ces régions ont été complètement germanisées. La cause est entendue. Le résultat ne peut être remis en question... Que cette conquête fut dans l'intérêt de la civilisation, cela ne souffre pas de doute.

       C'est une nécessité vitale pour les Allemands et les Hongrois de ne pas être coupés de l'Adriatique. Les considérations géographiques et commerciales priment sur toutes les autres... Est-ce un malheur si la magnifique Californie vient d'être arrachée aux Mexicains pourris qui ne savaient qu'en faire ?... « L'indépendance » de quelques Espagnols de Californie et du Texas en souffrira peut-être ; la « justice » et autres principes moraux pourront être enfreints par-ci, par-là ; mais qu'est-ce que cela peut faire en face de tant d'autres faits de ce genre de l'histoire universelle ?

        Nous n'avons rien trouvé jusqu'ici dans le manifeste panslaviste hormis ces catégories plus ou moins morales : « justice », « liberté », « égalité », « fraternité » qui sonnent bien mais ne prouvent rien dans le domaine politique ou historique. Nous le répétons : à part les Polonais et les Russes et peut-être les Slaves de Turquie, aucun peuple slave n'a d'avenir pour la simple raison que tous les autres peuples slaves manquent des premières bases historiques, géographiques, politiques et industrielles. L'indépendance et la vitalité leur font défaut... Ceux qui se sont soumis les différentes nations slaves avaient davantage d'énergie et de vitalité que celle-là.

          Nous répondrons que la haine des Russes est la première passion révolutionnaire des Allemands et que, maintenant, la haine des Tchèques et des Croates vient s'y ajouter. La révolution ne peut être sauvegardée que par la pratique d'une terreur résolue contre les peuples slaves, qui, pour les perspectives de leur misérable « indépendances nationales », ont vendu la démocratie et la révolution. De sa trahison infâme et lâche nous prendrons un jour sur les slaves une sanglante revanche.

 
  


 
Attention, le but en soumettant ce texte n’est évidemment pas de discréditer les travaux de Marx et Engels. Il est clair que cet article ne peut être invoqué pour contester les thèses développées par Marx dans Le Capital par exemple. L’objectif est simplement de mettre à disposition un texte assez rare, qui suffit à anéantir toute forme de mystification des auteurs. Pour autant, cesser de lire Marx parce qu’il a pu défendre l’impérialisme, cesser de lire Proudhon parce qu’il a pu se montrer antisémite et sexiste, cesser de lire Voyages au bout de la nuit parce que Céline…, reviendrait à adopter la même posture essentialiste, qui postule qu’un auteur ou une œuvre constituent un tout, une unité. C’est exactement cette posture que nous cherchons à combattre en proposant ce texte.

 

En fait, nous ne faisons que relayer la démarche du groupe libertaire Noir et Rouge, qui diffusait ce texte en 1957, sous le titre « Une page mal connue de Marx et Engels apôtres de l’impérialisme.[1] » C’est ainsi que nous l’avons découvert. L’enjeu était déjà pour ces jeunes anarchistes dissidents[2] de lutter contre une certaine forme de religiosité dans le rapport aux auteurs.

 

Il ne s’agit pas ici de discuter les horreurs historiques et éthiques que commettent les deux pères fondateurs – ce jeu n’aurait aucun intérêt. Nous nous contenterons de reproduire quelques passages du court commentaire écrit à l’époque par les membres du groupe Noir et Rouge.

 

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Un tel texte quelques mois après le « Manifeste Communiste » est peu fait pour nous donner de l'estime pour les prétendus fondateurs du socialisme. Il est en effet difficile d'imaginer un plus extravagant tissu d'erreurs historique, de jugements faux et d'incompréhensions humaines, assaisonné de suffisance, de morgue et de hargne, de haine contre des peuples entiers, sorti d'un esprit plus dominateur et plus chauvin.

Bornons-nous à relever seulement à titre d'exemple que le peuple tchèque mis en salade avec ses voisins, et qui n'aurait « jamais eu d'histoire », est un de ceux de l'Europe dont le passé est le plus riche en culture : Prague est une capitale de l'esprit ; son université est une des premières, et, plus ancienne qu'aucune en Allemagne.

 (…)

        Tandis que Bakounine, après s'être porté à Prague, combattait pour aider les peuples slaves, en Saxe aux côtés des révolutionnaires allemands, Marx misant sur le Parlement de Francfort et de la Grande Allemagne refusait l'existence d’un autre peuple, en invoquant des soucis d'esthétique spatiale vraiment surréalistes, pour justifier la loi de la force pure et du conservatisme le plus pesant et le plus réactionnaire.

 (…)

  



[1]           Revue Noir et Rouge, N°7-8, 1957. Reproduit dans « NOIR ET ROUGE » - Cahiers d’études anarchistes (1956-1970), Anthologie, Acratie, 1982.

 

[2]              Le groupe Noir et Rouge est atypique dans l’anarchisme français des années 1950 et 1960, justement parce qu’il accepte d’ouvrir le dialogue avec Marx et les marxistes. Il sera aussi sensible aux nouvelles formes du courant libertaire, telles que le situationnisme. Cette ouverture et la volonté de briser tous les tabous (sur les liens entre l’anarchisme et la Franc-maçonnerie, sur la question coloniale, etc.) vaudra à ce groupe une certaine exclusion par les puristes, notamment ceux de la Fédération Anarchiste. Les gens de Noir et Rouge, dont Daniel Cohn-Bendit, ont été, au travers du Mouvement du 22 mars, à la pointe de Mai 68.

 

 

 

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