K R I S I S

Groupe philosophique allemand
créé en 1986 à Nuremberg Ce groupe,
d’orientation marxienne, publie deux fois par an la revue théorique « Krisis.
Contribution à la critique de la société marchande ».
Krisis a succédé à la revue
« Marxistische Kritik ( nom qu’il conserve jusqu’en 1989), fondée par
Robert Kurz, Roswitha Scholz, Ernst Lohoff, Franz Schandl, Norbert Trenkle et
Claus-Peter Ortlieb. Cette association se définit comme un « forum
théorique pour une critique radicale de la société capitaliste ».
Dans sa revue, le groupe
élabore une critique du capitalisme actualisée et centrée sur cette partie de
la critique marxienne de la marchandise, de la valeur, du travail et de
l’argent que le marxisme classique a délaissé. A partir de là, ils fondent une
critique du marché et de l’état, de la politique et de la nation, de la
subjectivité de classe et de l’idéologie bourgeoise. Ils appuient aussi la
critique féministe en élaborant une nouvelle approche du « patriarcat
producteur de marchandises ».
Ce groupe s’inspire de Marx, de
l’internationale situationniste, et de philosophes tels qu’Adorno.
Krisis organise des séminaires
et débats et publie aussi des articles dans différentes revues européennes et
sud américaines. Il publie aussi des livres collectifs comme le
« Manifeste contre le travail », « Feierabend ! Elf
attacken gegen die arbeit » (« Onze attaques contre le
travail »).
Certains des membres de Krisis
publient aussi des ouvrages:
-
Robert
Kurz : Das Schwarzbuch des Kapitalismus (le livre noir du
capitalisme) ; « Critique de la démocratie balistique » ;
« Lire Marx »
-
Roswitha
Sholz : Das Geschlecht Kapitalismus (le sexe du capitalisme)
-
Anselm
Jappe : « Les aventures de la marchandise : pour une nouvelle
critique de la valeur » (en français).
Il existe un site Internet (http://www.krisis.org), écrit en allemand,
mais qui comporte une série d’articles traduits en plusieurs langues dont le
français. Particulièrement des articles de Ernst Lohoff (dont un article :
« Terreur du travail et critique du travail » est aussi publié
dans la revue « Mortibus » dans le n° 4/5 de l’automne 2007 :
« Faim du travail ») Anselme Jappe, Robert Kurz, Norbert
Trenkle.
On peut aussi y trouver le « Manifeste
contre le travail » en version française et intégrale.
Ce groupe a subi de graves
dissensions internes, qui semblent basées sur une différence de points de vue
quant au développement du groupe et de ses activités, sa diversification et les
moyens d’extension de son influence sur les milieux et médias de gauche, et sur
l’université. Il s’est aussi, semble t il, développé un conflit théorique
autour de la question de l’ «Wertabspaltungstheorie » (dissociation-valeur)
crée par Roswitha Scholz. Une incursion dans ce conflit n’a d’intérêt que parce
qu’il s’agit d’un débat d’idées. Pour Kurz et Scholz, dans la socialisation
capitaliste par la forme-valeur, « la valeur, c’est l’homme ». Car
les formes de domination patriarcales pré-capitalistes perdurent dans le capitalisme
contemporain, et ne seront abolies que quand une révolution aura dissout la
fois la société marchande fétichiste et
les structures sexistes qui lui sont consubstantielles.
Pour d’autres membres (dont Lohoff et
Trenkle), les femmes comme les hommes ont été historiquement englobées dans
l’activité productive, aussi bien dans les sociétés « primitives » ou
antiques que dans la société moderne. Pour eux, les féministes ne sont jamais
parvenus à penser les rapports entre critique du patriarcat et critique du
capitalisme.
Pour « Temps
critiques » : il faut remarquer que 1- La théorie de Scholz est un
abandon de la forme-valeur car celle-ci est neutre vis-à-vis de la position de
genre. Or, Scholz lui donne un sujet : le despotisme masculin. 2- Aujourd’hui,
la division sexuelle du travail représente plutôt une limite pour le capital.
Au fur et à mesure de la capitalisation d’un nombre toujours plus grand
d’activités humaines, notamment celles qui étaient restées en dehors de la
valorisation dans la société bourgeoise, les résidus de l’ancien patriarcat
tendent à disparaître. De plus, le machisme est combattu par le
« politiquement correct (égalitarisme, parité, etc.) qui tend à homogénéiser
un individu social au point qu’on en oublierait la dimension naturelle de la
détermination sexuelle. En outre, le capitalisme ne défend pas de position sur
la division sexuelle du travail, comme au début de la révolution industrielle.
Aujourd’hui, la division sexuelle du travail représente plutôt une limite pour
le capital (d’où, par exemple, le rétablissement du travail de nuit pour les
femmes). Quant à Lohoff, il refuse la notion de patriarcat et surtout, l’idée
que le travail serait une catégorie éternelle qui permettrait de classer les
genres dès l’origine de l’humanité dans ce qui est donné comme le cadre
immuable de la division sexuelle du travail.
Cette situation ne trouve
d’issue que dans l’éviction de Kurz et Scholz du comité de rédaction. Ceux-ci
partent de leur côté fonder leur association et leur revue.
Actuellement, Robert Kurz anime
la revue « Exit». Ses principaux ouvrages sont édités par Les
éditions Léo Scheer, les éditions « lignes » et « lignes
manifestes ». Il a aussi publié «avis aux naufragés »
dans « le matricule des anges » qui est un mensuel de littérature
contemporaine. Il écrit aussi dans plusieurs revues : articles dans
« l’Humanité », revues brésilienne, québécoise, etc. Il intervient
dans des colloques de philosophie (en 2006 à la dixième édition des semaines
européennes de philosophie où il a présenté « Critique de la démocratie
balistique »).

Ouvrage collectif, publié sous
le nom de Krisis et écrit par Robert Kurz, Eric Lohoff et Norbert Trenkle.
Ce manifeste se présente comme
le troisième manifeste, après le « Manifeste du parti communiste »
où Marx affirmait la nécessité de sortir du capitalisme avec comme moteur la
lutte de classes qui constitue l’histoire des sociétés et a été simplifiée par
notre société moderne en deux classes ennemies, le rôle du prolétariat étant de
s’ériger en classe dominante par une révolution et ensuite, de détruire les
anciens rapports de production et, par là même, les antagonismes de classes, et
donc, les classes et sa propre domination.
Le deuxième manifeste :
« de la misère en milieu étudiant », prend acte de l’échec du
« premier assaut prolétarien ». L’Internationale situationniste y
critique la bureaucratisation du mouvement ouvrier, et le fait que la dictature
du parti s’est substituée à la dictature de la classe, le parti se transformant
en parti-état. D’autre part, constatant la transformation du producteur en
consommateur, l’IS élargit la définition du prolétariat : « sont
prolétaires tous ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur vie et qui le savent ».
Elle met en cause la société capitaliste en tant que société de travail. Mais,
comme pour Marx, le moteur de l’émancipation reste la lutte des classes.
Trente ans plus tard, le
« Manifeste contre le travail » reprend la critique là où
l’avaient laissée les situationnistes. Il s’agit bien d’un manifeste qui
comprend une analyse critique et les propositions qui en découlent.
Les auteurs tentent de montrer
que le capitalisme est entré dans une nouvelle phase caractérisée par :
-
La
mondialisation
-
Le néolibéralisme
avec la limitation des interventions étatiques et politiques
- La fin du Fordisme
Dans le contexte de la
troisième révolution industrielle, le capitalisme subit une crise sans
précédent car : 1- L’innovation de procédés va plus vite que l’innovation
de produits et 2- on supprime d’avantage de travail que ne peut en réabsorber
l’extension des marchés.
Krisis articule cette
critique avec le rejet de l’existence d’une classe sujet : la lutte entre
bourgeoisie et prolétariat n’est pas une lutte entre une classe dominante et
une classe révolutionnaire mais une lutte entre deux classes aux intérêts
différents mais à l’intérieur du capitalisme. De ce fait, cette lutte ne permet
pas de sortir du capitalisme.
Pour cette critique,
Krisis s’appuie sur l’idée de Marx, contenue dans « le Capital » et
qui est que le capital gouverne les hommes en tant que sujet automate, valeur
qui s’autovalorise.
Dans ce cadre d’analyse,
le Manifeste propose une critique radicale du travail en considérant que
travail et capital ne s’opposent pas mais que le travail est une activité
spécifique du capitalisme qui permet de transformer les hommes en «
ressources humaines » pour que le capital puisse s’auto reproduire sans
fin. Il faut donc, non pas « libérer » le travail, comme le revendiquent
les diverse formations de gauche, mais se libérer du
travail. Dans ce contexte, Le « travail » est à distinguer de
l’ « activité », c'est-à-dire le fait que les hommes
transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière
active. Ce qui ne va pas de soi, c’est que l’activité humaine soit transformée
en principe abstrait régissant les rapports sociaux, le travail
« mort », ce que fait pourtant le capital et l’Etat, son garant
universel.
Les auteurs
partent du constat que grâce à la révolution informatique, la production de richesses
devient de plus en plus indépendante de la force de travail. Mais, le paradoxe
veut que même si le travail devient superflu, qui ne peut vendre sa force de
travail, devient superflu : « qui ne travaille pas ne mange
pas ! » Principe cynique mais obsolète car c’est au moment où le
travail meurt que la société du travail devient totalitaire : dès que de
misérables postes sont en jeu, on est prêt à accepter sans aucune critique
l’élimination des derniers obstacles à la marchandisation complète de tous les
rapports sociaux. Le travail est, mondialement, devenu une fin en soi
irrationnelle, et ce problème objectif d’une société du travail en fin de vie
se trouve transformé en en problème subjectif propre aux exclus, en manque de
bonne volonté, de flexibilité, revendications exagérées : qui ne trouve
grâce aux yeux de l’idole travail peut être tranquillement mis au rencard.
On peut donc parler d’une abstraction
irrationnelle du travail. Or, nos sociétés sont encore centrées sur cette
abstraction. Ceci entraîne une tendance à « l’apartheid social » car
réussir à vendre sa force de travail, devenue marchandise, devient très
difficile : il y a les gagnants de la mondialisation, qui seuls sont
encore considérés comme des hommes et il y a les fâcheux déchets humains, les
exclus, dont la seule fonction sociale c’est d’être l’exemple à ne pas suivre.
Leur sort doit inciter tous ceux qui jouent encore à la chaise musicale de la
société du travail, à lutter pour les dernières places et aussi tenir en
haleine la masse des perdants pour qu’ils n’aient pas l’idée de se révolter.
Il faut s’y faire, ce sont les
partis antilibéraux qui véhiculent le plus l’idée qu’un homme sans travail
n’est pas un homme et rêvent encore de ranimer l’époque révolue de la société
du travail de la période fordiste : on demande à l’état social de prendre
en charge ce que le marché ne peut plus garantir, à coups de «programmes pour
la création d’emplois », continuant à simuler la normalité du travail.
Ce « droit au
travail » des citoyens contribue à ce que perdure la logique de sélection
sociale car il exclue tous ceux dont on peut légitimer l’exclusion : tous
ceux qui n’ont pas le bon passeport, les réfugiés, les clandestins, avec l’aide
des polices des frontières et de la gendarmerie : cette simulation
étatique du travail est dès l’origine répressive et violente.
Avec l’aide des travailleurs sociaux,
de la bureaucratie du travail, les chômeurs sont sommés d’accepter n’importe
quel travail, n’importe quel contrat de « réinsertion » : que
cela n’ai aucun sens n’a pas d’importance. Autrefois, on travaillait pour
gagner de l’argent. Aujourd’hui, l’Etat ne recule devant rien pour que des
centaines de milliers d’hommes simulent le travail disparu dans des «ateliers
de formation et entreprises d’insertion », pour garder la forme, pour des
« emplois » qu’ils n’auront jamais.
Le programme du New-Labour est
un modèle du genre, qui impose une « politique active de l’emploi »
laquelle légitime de sévir contre les chômeurs et ceux qui refusent de
travailler. Cette contrainte au travail imposée par l’Etat en même temps que
subventionnée abaissent toujours plus le coût du travail et encourage
massivement le secteur des bas salaires et du working poor.
Historiquement,
depuis la réforme, toutes les formes porteuses de la modernisation occidentale,
toutes les théories sociales et tous les courants politiques, quelque soit leur
bord, ont été obsédés par l’idée du travail, et par sa sainteté. A la fin du 20ème
siècle, alors que presque toutes les oppositions idéologiques se sont
évanouies, il ne reste plus que l’impitoyable dogme commun qui veut que le
travail soit la vocation naturelle de l’homme : la nature de
l’homme serait celle d’un animal laborans, ne devenant un homme qu’en
soumettant la matière à sa volonté pour se réaliser dans ses produits.
Mais, ce qui avait encore une réalité au siècle des capitalistes découvreurs (Edison,
Siemens) n’a plus aucun sens : la machine sociale n’a plus d’autre
finalité qu’elle-même. Elle doit continuer à tourner à tout prix, un point
c’est tout. Et c’est aux psychologues d’entreprise, conseillers en image, d’en
fournir la raison d’être, stimulant les capacités à l’autosuggestion, à
l’autopromotion, et à la simulation de la compétence.
Par ailleurs, la crise de la
société du travail à totalement ridiculisé l’idée selon laquelle le travail
serait une nécessité éternelle imposée à l’homme par la nature car, nous
dit-on, les besoins ne peuvent se satisfaire tout seuls et que c’est le but de
toute l’organisation du travail. Mais, comment une loi « naturelle »
pourrait-elle connaître une crise ? Cette fausse conception du travail
comme nature, soutenue autant par les « bouffeurs de
caviar néolibéraux» que par les « gros lards des syndicats » ne
peut plus être justifiée, car, comment expliquer que les ¾ de l’humanité sombre
dans la misère précisément parce que la société du travail n’a plus besoin de
leur travail ? Ca n’est plus « tu mangeras ton pain à la sueur de ton
front, mais « tu ne mangeras pas parce que ta sueur est superflue et
invendable ». Cette curieuse loi naturelle est en fait un principe social
irrationnel qui prend l’apparence d’une contrainte naturelle parce qu’il a
détruit ou soumis depuis des siècles toutes les autres formes de rapports
sociaux et s’est posé en absolu.
Le travail n’a rien à voir avec le fait que les hommes
transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière
active, ces activités vont de soi. Ce qui ne va pas de soi, c’est que
l’activité humaine, la simple « dépense de force travail » , sans
aucun soucis de son contenu, tout à fait indépendante des besoins et de la
volonté des intéressés, soit érigée en principe abstrait régissant les rapports
sociaux .
Au contraire
des sociétés précapitalistes, le système de production marchande moderne fondé sur
la transformation d’énergie humaine en argent, érigée en fin en soi, a engendré
une sphère particulière, dite du travail, isolée de toutes les autres relations
et faisant abstraction de tout contenu, une sphère caractérisée par une
activité subordonnée, séparée de la vie, obéissant à une rationalité des fins
abstraite, régie par la « logique d’entreprise », au-delà de tout
besoin. Dans cette sphère, le temps devient une simple matière première qu’il
faut exploiter au mieux. La cadence du temps de travail s’immisçant dans toute
la vie car on est dressé, depuis l’enfance, en fonction de la montre pour être
efficace.
Dans la sphère du travail, ce
qui compte n’est pas ce qui est fait, mais le fait que ce soit fait. Car le
travail est une fin en soi dans la mesure où il sert de vecteur à la
valorisation du capital argent, à l’augmentation infinie de l’argent pour
l’argent. C’est seulement pour cela que les produits sont produits en tant que
marchandises, car ils ne représentent l’abstraction argent, dont le contenu est
l’abstraction travail, que sous cette forme. Voilà pourquoi, le contenu de la
production importe aussi peu que l’usage des choses produites et leurs conséquences
sur la nature et la société : construire des maisons ou fabriquer des
armes, importe peu pourvu que la marchandise se transforme en argent et
l’argent de nouveau en travail. L’utilisation de la marchandise importe peu car
pour l’entreprise, le produit n’a de valeur que s’il est porteur de travail
passé, de travail mort. L’accumulation de travail mort en tant que capital,
représenté sous la forme argent est la seule « signification » que le
système de production marchande connaisse.
Le « travail mort »
est une folie métaphysique, « objectivée » qui tient cette société
dans sa poigne de fer. Dans l’acte sempiternel de la vente et de l’achat, les
hommes ne s’échangent pas comme des êtres sociaux conscients d’eux-mêmes, ils
ne font qu’exécuter comme des automates sociaux la fin en soi qui leur est
imposée.
Le contenu de la production compte aussi peu
du point de vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte, c’est
de vendre sa force de travail au meilleur prix. Il ne s’agit jamais de déterminer
ensemble quel sens et quel but donner à chaque activité. Les ouvriers de Ford, Toyota ou Volkswagen
sont les adeptes les plus fanatiques du programme suicidaire de l’automobile,
non seulement parce qu’ils sont contraints de se vendre pour avoir le droit de
vivre mais aussi parce qu’ils s’identifient avec cette existence bornée.
La gauche
politique a non seulement élevé le travail en essence de l’homme mais l’a aussi
érigé en contre-principe du capital, au lieu de considérer que cet antagonisme
capital/ travail n’est, en fait, que celui de deux intérêts différents à
l’intérieur de la fin en soi capitaliste. La lutte de classe s’effectue sur
le terrain social commun du système de production marchande et a fait partie de
la dynamique de valorisation du capital.
Mais, si la classe ouvrière en
tant que classe n’a jamais été l’antagonisme du capital et le sujet de
l’émancipation, il n’y a pas non plus de
volonté subjective maligne d’exploiteurs de la part des capitalistes et des managers.
Jamais une caste dominante n’a vécu aussi peu libre, que les managers de
Microsoft, ou Sony qui, en dehors du turbin ne savent quoi faire sauf retomber
en enfance. Ils ne sont eux-mêmes que les esclaves de l’idole travail, au
service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société. Cette idole
dominante impose sa volonté impersonnelle par la « contrainte
muette » de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les
puissants. Sinon, ils risquent aussi la mise au rencart avec
les « forces de travail superflues ». Et c’est cette absence
d’autonomie qui rend les fonctionnaires du capital si dangereux, non leur
volonté subjective d’exploiteurs.
L’exigence de gaspiller la plus
grande partie de son énergie pour une fin en soi déterminée de l’extérieur n’a
pas toujours été aussi intériorisée qu’aujourd’hui. Elle est survenue après des
siècles de violence ouverte.
A l’origine,
il y a non pas
l’extension des marchés pour accroître le bien
être général mais les
insatiables besoins d’argent des appareils d’Etat à
l’époque de l’absolutisme
pour financer la machine de guerre de la modernité naissante
fondée sur la
puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie. Cet
état avait
monétarisé les impôts et les avaient
augmentés de façon exorbitante, obligeant
les hommes à passer des échanges commerciaux
traditionnels à la production pour
des marchés anonymes et à l’économie
monétaire généralisée, à gagner de
l’argent, non pas pour eux même mais pour l’Etat.
C’est ainsi qu’est née
l’absurde fin en soi de la valorisation du capital et donc du
travail. Les
bureaucrates ont organisé les hommes par la force pour en faire
le matériel
humain d’une machine sociale visant la transformation du travail
en argent. Les
hommes furent chassés de leurs champs pour que paissent les
moutons à laine. On
abolit les anciens droits de chasser et pêcher librement et de
couper du bois
dans les forêts. Et on enferma les masses ainsi appauvries dans
des
« work-houses et des manufactures. La colonisation
intérieure de l’Europe
est allée de pair avec la colonisation extérieure. Les
puissances cannibales de
la société du travail naissante définirent les
cultures étrangères comme
sauvages, légitimant par là la réduction en
esclavage de millions d’hommes.
Alors, on pratiqua pour la première fois l’extermination
par le travail.
A l’époque de la modernité,
l’éthique répressive du travail, se réclamant dans sa version protestante
originelle de la grâce de Dieu et, depuis les lumières, de la loi naturelle,
fut travestie en « mission civilisatrice ». La culture, en ce sens
devait être la soumission volontaire au travail qui est masculin, blanc et
occidental. Son contraire : féminin, de couleur et exotique n’est pas de
nature humaine et doit donc être soumise à la contrainte. Cette société du
travail « universaliste » est donc profondément raciste.
Les révolutions bourgeoises des
18ème et 19ème siècles n’ont fait que remanier les
rapports de pouvoir à l’intérieur du nouveau système coercitif. La révolution
française a proclamé un devoir de travail et institué de nouvelles maisons de
travail forcé par une loi d’abolition de la mendicité. Même si les anciennes
sociétés agraires n’étaient pas paradisiaques il est certain que le temps de
l’activité de production, aussi bien quotidien qu’annuel était bien moindre qu’aujourd’hui
pour les employés modernes.
Beaucoup de mouvements de
révoltes ont éclaté en marge des révolutions, refusant de devenir la classe
ouvrière d’un système extérieur à eux (guerre des paysans des 15ème
et 16ème siècles, insurrections anglaises du luddisme et soulèvement
des tisserands silésiens de 1844). Ces mouvements ont été réprimés dans le
sang, révélant les origines terroristes de la société du travail et de son
essence, origines absolutistes et coloniales. Aujourd’hui, objectivée par un système
impersonnel, la gestion répressive des hommes s’est encore accrue, en pénétrant
tous les secteurs de la vie. Et c’est à l’heure de l’agonie du travail que la
bureaucratie organise l’apartheid social et tente de bannir la crise au moyen
de l’esclavage et que la stupidité coloniale est de retour avec
l’administration coercitive du FMI sur l’économie des pays de la périphérie
déjà ruinés en série. Après la mort de son idole, la société du travail se
rappelle les méthodes de ses crimes fondateurs, lesquels ne peuvent pourtant
plus la sauver.
Le mouvement ouvrier qui a
largement intériorisé les contraintes de la société du travail et de ses
scandaleuses exigences, au lieu de critiquer radicalement la transformation de
l’énergie humaine en argent en tant que fin en soi irrationnelle, a conçu la
valorisation comme un fait positif. Le malheur du travail s’est mué en fausse
fierté du travail. La domestication de l’homme en matériel humain devint un
« droit de l’homme ». La bourgeoisie n’était pas combattue en tant
que fonctionnaire de la société du travail, mais en tant que
« parasite », au nom même du travail. Tous les membres de la société
devaient être enrôlés dans les « armées du travail ».
Le mouvement
ouvrier est ainsi
devenu un accélérateur de la société du
travail capitaliste. Il s’est référé
à
l’appareil d’Etat et aux institutions de
l’administration répressive du travail
de façon positive, poursuivant ainsi la tradition bureaucratique
de la gestion des
hommes. Cette idéologie a aussi nécessité un
nouveau rapport politique pour
remplacer l’ordre corporatiste par l’égalité
démocratique générale et c’est au
mouvement ouvrier qu’il revint de fournir le nouveau paradigme de
la «
social-démocratie », piège tendu à
lui-même car, en démocratie, tout est
matière à négociation sauf les contraintes de la
société du travail, qui elles,
sont posées comme postulat. Ne sont discutables que les
modalités de la
contrainte. La démocratie, dans ces condition est un
système pervers car c’est
un système d’auto oppression qui n’organise jamais
la libre détermination des
membres de la société à propos des ressources
communes mais uniquement les
formes juridiques des monades du travail socialement
séparées les unes des autres et rivalisant pour vendre leur peau sur le
marché du travail : même au sein des partis ouvriers, on retrouve cette
structure : chefs et troupes, personnalités et militants, qui n’a rien à
voir avec un débat ouvert et un processus de décisions communes. Les élites y
sont des fonctionnaires assujettis à l’idole travail et à ses décrets aveugles.
C’est la logique du système. Même dans les sociétés en voie de développement,
de l’est et du sud, les mouvements ouvriers se sont mués en partis-Etats
réalisant par la terreur, la modernisation tardive de leur pays.
A mesure que le
système
dépérit, les classes se révèlent les
catégories socio fonctionnelles d’un système
fétichiste commun où tous, socio démocrates,
verts, anciens communistes, et se
montrent les dignes héritières d’un mouvement
ouvrier qui n’a jamais voulu que
le travail à tous prix.
Le système de production
marchande souffre d’une contradiction interne incurable : d’une part, il
vit de l’absorption massive d’énergie humaine à travers la dépense de la force
de travail. Mais, d’autre part, la loi de la concurrence exige des entreprise
une augmentation permanente de la productivité où la force de travail est
remplacée par le capital fixe scientificisé. C’était déjà la cause des crises
précédentes. Mais, un mécanisme de compensation permettait de surmonter la crise,
à un niveau de productivité toujours plus élevé, l’extension des marchés
réabsorbait davantage de travail qu’il n’en avait supprimé. Donc, aussi
longtemps que les innovations de produits dépassaient les innovations de
procédés, le mouvement d’expansion permettait de surmonter la crise. (Ex:
automobile p.61)
Avec la troisième révolution
industrielle, celle de la micro informatique, pour la première fois,
l’innovation des procédés va plus vite que l’innovation des produits. Pour la
première fois, on supprime plus de travail qu’on ne peut en réabsorber par
l’extension des marchés : la robotique remplace l’énergie humaine, les
nouvelles techniques de communication rendent le travail superflu. Comme la
société du travail constitue un système de dépense de la force de travail très
élaboré, fonctionnant en boucle et sans autre finalité que lui-même, le passage
à une baisse généralisée du temps de travail se révèle impossible dans le cadre
de cette société. La « rationalité » d’entreprise exige la mise au
chômage de masses toujours plus nombreuses, qui se trouvent par là coupées des
moyens de reproduction de leurs conditions d’existence, et oblige un nombre
d’actifs toujours plus restreints à une productivité toujours plus élevée.
Au beau milieu de la richesse,
reviennent la pauvreté et la faim, alors que des moyens de production intacts
et des terres cultivables restent en friche. Alors que d’innombrables logements
restent vides et que le nombre de sans-abris augmente considérablement.
En quête des dernières miettes de travail, le Capital se mondialise dans une concurrence nomade qui vise l’élimination du concurrent et exclue ainsi des régions entières du globe, qui sont coupées des flux globaux de marchandises.
La simulation du travail par
le capitalisme de casino
La simulation est la
caractéristique centrale du capitalisme de crise. Symétriquement à la
simulation du travail, s’est développée une simulation de la valorisation du
capital par le découplage spéculatif du système de crédits et des marchés boursiers
vis-à-vis de l’économie réelle.
Historiquement, la poussée fordiste de l’après guerre ne reposait déjà
plus tout à fait sur ses propres ressources, mais sur des emprunts d’Etat qui
dépassaient largement les recettes fiscales. Emprunts qui permettaient de
financer les conditions de base de la société du travail (p.70/71) et de
simuler une accumulation de capital. Ce processus a trouvé sa limite en même
temps que l’endettement public et les crises d’endettement des Etats furent le
fondement objectif de la dérégulation néolibérale. La création supplémentaire
de capital fictif s’est donc déplacée vers les marchés financiers. Là, il ne
s’agit plus depuis longtemps de « dividendes », c'est-à-dire de la
part de bénéfices sur la production réelle mais de gains sur les cours, de la
plus-value spéculatives des titres. La hausse des cours spéculatifs n’anticipe
plus l’expansion de l’économie réelle mais, à l’inverse, la hausse survenue
dans la création de plus-value fictive simule une accumulation réelle qui
n’existe déjà plus.
L’expansion apparemment
autonomisée des marchés financiers maintient l’idole travail en survie
artificielle. Les bénéfices des entreprises proviennent avant tout de leur
participation aux marchés financiers et monétaires et non de la vente de leur
production réelle. Il en va de même des budgets publics et aussi de certains
ménages. Ainsi naît une demande artificielle qui va entraîner une production
réelle mais sans fondement réel.
De cette manière, le processus
spéculatif ajourne la crise de l’économie mondiale. Mais, comme la hausse des
valeurs boursières ne peut être que l’anticipation de la consomption réelle de
travail futur, qui ne viendra jamais, l’écroulement des marchés financiers des
centres capitalistes n’est qu’une question de temps.
Même chez les « critiques
du capitalisme » il y a une conscience fétichisée de la société du
travail, fixés qu’ils sont sur le fantôme du travail anobli en conditions
d’existence positive et transhistorique. Ils confondent la cause et l’effet. Cette
expansion des marchés financiers qui ajournent la crise passe pour la cause de
la crise. Les spéculateurs sont considérés comme voulant détruire la société du
travail en n’investissant pas assez dans les emplois. Ces gens ne veulent pas
comprendre que ce n’est pas la spéculation qui a causé l’arrêt des
investissements réels mais que ceux-ci étaient déjà devenus non rentables à
cause de la troisième révolution industrielle et que l’envolée spéculative n’en
n’est que le symptôme. Au lieu de diaboliser les spéculateurs, il vaut mieux
considérer que inexorablement, nous devenons tous non rentables et que c’est ce
critère de rentabilité, ainsi que ses bases, qui sont celles de la société du
travail, qu’il faut attaquer comme obsolètes.
Le travail ne se laisse pas
redéfinir :
L’homme moderne est devenu
incapable de concevoir sa vie au-delà du travail, lequel domine non seulement
la sphère économique au sens strict mais aussi toute l’existence privée. Le temps libre lui-même, sert à consommer
des marchandises pour leur créer ainsi les débouchés nécessaires. Et, au-delà
de ce devoir de consommation érigée en fin en soi, l’ombre du travail investit
toutes les activités humaines, imposant performance et temps compté. Même le
sexe suit les normes industrielles de la sexologie. L’homme moderne ne se rend
plus compte qu’il assimile toutes ses activités aux normes du travail et
celles-ci perdent ainsi toutes leurs qualités sensibles particulières et
deviennent indifférenciées. «Travail de
deuil », « Travail relationnel », « Travail du rêve »,
« travail éducatif », Chaque fois qu’une activité se veut sérieuse,
elle doit se transformer en travail pour faire des « corps étrangers
émotionnels » des données connues dont on peut parler avec autrui.
Pour certains, il faudrait
réévaluer le concept de travail pour englober les activités non
rémunérées : la conscience sociale est supposée conférer les lettes de
noblesse du travail à des activités extérieure à la sphère de production
capitaliste et considérées comme inférieures, pour résoudre la crise du
travail : mais, structurellement, seul ce qui est présentable sous forme
monétaire peut passer pour une richesse réelle. Du coup, les sphères
extérieures à la production marchande, surtout les sphères essentielles à la vie
( les secteurs définis comme « féminins »), resterons toujours dans
l’ombre de la sphère de production capitaliste. De fait, l’Etat opère un repli
social et mobilise l’élan moral, le « bénévolat », ou le
« service citoyen » : il appartient à chacun de combattre la
misère, la sienne et celle des autres par sa propre initiative et sans
revendication matérielle. Donc, jongler avec la définition du travail ne fait
qu’une chose : cela permet à l’Etat
de dépasser la travail salarié en liquidant le salaire et en conservant
le travail. Cela prouve que l’émancipation sociale ne peut pas avoir pour
contenu la revalorisation du travail, mais sa dévalorisation consciente.
La crise de la lutte
d’intérêts :
C’est seulement tant que la
société du travail était en expansion que ses catégories socio fonctionnelles
pouvaient mener leurs luttes d’intérêt à grande échelle. Mais, à mesure que la
base commune tombe en ruines, qu’on passe d’une société d’intégration de masse
à un ordre de sélection et d’apartheid, les intérêts inscrits dans la logique
du système ne peuvent plus être agrégés au niveau de toute la société. Commence
alors une désolidarisation générale : les salariés désertent les
syndicats, les managers les organisations patronales. Chacun pour soi et le
Dieu du capitalisme contre tous. L’ennemi devient les salariés des entreprises
concurrentes et des sites concurrents, peut importe que ce soit ceux de la
localité voisine ou ceux d’Extrême Orient. Le département voisin ou le collègue
devient l’ennemi quand se pose la question de la liquidation «
rationnelle » de postes.
Cette désolidarisation ne
concerne pas les seuls conflits syndicaux et économiques : étant donné
que, dans cette logique de la société du travail, tout être humain n’est que le
sous-produit d’une valorisation rentable, chaque coupe claire à l’autre bout du
réseau social sera un délai de grâce supplémentaire : du coup, le retraité
devient l’adversaire naturel des cotisants, le malade, l’ennemi des assurés
sociaux et l’immigré, l’objet de haine de tous les nationaux pris de panique.
C’est pourquoi, la lutte d’intérêt ne peut pas être utilisée comme levier de
l’émancipation sociale car elle est prisonnière de la logique du système. Et
ceci sonne le glas de la gauche classique, qui s’est toujours efforcée d’esquiver
une rupture avec les catégories dominantes de la société du travail, feignant
d’ignorer les conditions réelles de la crise. Seul, l’établissement d’un
nouveau but d’émancipation, au-delà du travail et de ses catégories fétiches
dérivées (valeur, marchandise, argent, Etat, démocratie, etc.) rendra possible
une resolidarisation à un niveau supérieur et à l’échelle de toute la société.
On ne peut pas plus revendiquer
un « salaire social » ou un revenu minimum garanti car, il suppose
que la société du travail mondialisé continuera de se perpétuer éternellement
car d’où viendrait le financement de ce revenu minimum, garanti par l’Etat,
sinon de procès de valorisation réussie ? Cette revendication des
réformistes veut ignorer la nature capitaliste de la forme-argent. Ca n’est
qu’une façon de choisir entre le sujet de travail capitaliste et le sujet
consommateur de marchandises. Incapables de mettre en cause le mode de vie
capitaliste, la seule liberté qu’ils puissent imaginer est celle du choix
devant les rayons du supermarché.
Cette perspective, triste et
bornée est en plus illusoire car on oublie que la consommation marchande ne
sert pas seulement à satisfaire des besoins mais qu’elle est toujours une
fonction du mouvement de valorisation. En réalité, ce programme de salaire
social (Milton Friedman) ne sera que l’instrument de la baisse des dépenses
publiques et la version misérable de l’aide sociale qui remplacera le système
de protection sociale en pleine décomposition.
Le dépassement du
travail :
La rupture
avec les catégories du travail doit rompre avec les faux impératifs
d’une « seconde nature » : donc, sa réalisation ne sera pas
automatique, mais fruit d’une conscience négative, un refus sans l’appui
d’aucune loi de l’histoire.
Le
malaise dans le capitalisme et face au travail existe mais est refoulé dans la
clandestinité socio-psychique. C’est pourquoi, il faut créer un nouvel espace
intellectuel où on pourra penser l’impensable et briser le monopole de
l’interprétation du monde par le camp du travail. Un espace où on pourra
énoncer que la société du travail est arrivée à sa fin et qu’il n’y a aucune
raison de regretter son trépas.
Une
critique du travail peut créer un contre-espace public pour que se constitue un
mouvement social pratique contre le travail : son programme ne peut pas se
nourrir de principes positifs mais de la force de la négation : négation
de la vaste expropriation des conditions de notre propre vie. Il ne peut donc
reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un
niveau historique plus élevé : formation de fédérations mondiales
d’individus librement associés qui prendront les commandes de la machine du
travail et de la valorisation et lui arracheront les moyens d’existence et de
production.
Conquérir
les espaces sociaux de l’émancipation, c’est lutter contre la monopolisation
des ressources sociales et des potentiels de richesses par l’Etat et le marché.
Cela implique de combattre contre la propriété privée de manière nouvelle, hors
du terrain de la production marchande, (par exemple les nationalisations que
préconise la gauche classique). Avec la crise de la société du travail, la
propriété d’Etat devient aussi obsolète que la propriété privée car ces deux
formes de propriétés présupposent un procès de valorisation.
La conquête de moyens de production par des
associations libres permettra que ceux-ci ne seront plus mobilisés dans le
cadre d’une société marchande pour approvisionner des marchés anonymes.
La
production marchande sera remplacée par la discussion directe (et pour les
décisions régionales, au-delà du simple local ? Système pyramidal? Ou
restriction au niveau local uniquement ? A combien, au maximum, peut-on
prendre des décisions « directes » ?), l’accord et la décision
commune des membres de la société sur l’utilisation judicieuse des ressources (mais
qui décidera que ce sera judicieux ou non, quel nouveau pouvoir ?).
Tandis
que se réalisera l’identité socio-institutionnelle entre producteurs et
consommateurs.
Les
institutions aliénées de l’Etat seront remplacées par un réseau de conseils
dans lesquels, du quartier au monde entier, les associations libres
détermineront le flux des ressources en fonction de raisons sensibles, sociales
et écologiques.
Ce qui
déterminera la vie sera l’organisation de l’utilisation judicieuse de
possibilités communes, contrôlée par l’action sociale consciente, et non par quelque « main invisible »
automate. On s’appropriera la richesse directement et non en fonction de la
« solvabilité ».
En même
temps que le travail, disparaîtront ces universalités que sont l’argent et
l’Etat. Chaque homme pourra circuler librement car il n’y aura plus de
frontières.
Contre
la schizophrénie de la société du travail qui divise et place les individus
isolés devant leur propre lien social comme devant quelque chose d’étranger qui
les domine, les ennemis du travail s’approprieront concrètement leur lien
social de manière consciente et auto-réflexive.
Pour une
nouvelle vie de paresse et d’oisiveté, on fermera des secteurs
d’activités : ceux qui représentent un danger évident : automobile,
armement, nucléaire, mais aussi, la production des nombreuses prothèses de
signification et objets de divertissement, ersatz d’existence.
Une
grande partie des activités disparaîtront en perdant leur sens :
commerciaux, VRP, vendeurs, policiers, travailleurs sociaux et autres
administrateurs de la misère.
L’activité
changera de nature, libérée d’une sphère désensualisée, suivant son propre
rythme et s’intégrant dans un projet de vie personnel.
En
redécouvrant, au sein des structures de production, la possibilité de
déterminer leur propre rythme, les hommes redécouvriront la lenteur.
Les
activités rendues invisibles dans la sphère du travail et supposées
« féminines » seront accomplies aussi bien par les hommes que par les
femmes, sans distinction sexuelle et perdront leur caractère de subordination.
Donc, le
loisir, l’activité nécessaire et les activités librement choisies pourront être
mis dans un rapport censé.
La
plupart des structures techniques de production devront être transformées car
elles ont été pensées dans un but de rentabilité abstraite, devenu inutile.
(Par exemple, utilisation d’énergies renouvelables, agriculture respectueuse de
l’environnement, produire sur place en limitant les transports, etc.)
Il est
impossible de se révolter contre l’expropriation des potentiels sociaux sans se
trouver confronté à l’Etat et la politique car ceux-ci garantissent la
subordination de tous les potentiels sociaux aux impératifs de la valorisation.
Donc, il n’y aura pas de mouvement politique pour le dépassement du travail, ce
serait contradictoire et leur lutte est antipolitique, car la fin du travail
c’est aussi la fin de la politique. Les ennemis du travail ne veulent pas
s’emparer des commandes du pouvoir, mais les détruire. L’auto organisation
et l’autodétermination sont le contraire
même de l’Etat et de la politique. C’est la constitution d’une contre-société
où la liberté consiste à organiser le lien social soi-même.
Au delà du travail, nous avons un monde à
gagner :
___________________________
Qu’y a t il de nouveau par
rapport à Marx ?
1- Dans le Manifeste
D’abord le
constat que ce n’est plus la plus-value
(survaleur pour les membres de Krisis) obtenue en augmentant la part du capital
variable qui est seule source de profit : c’est le fait que l’innovation
des procédés a cru au point de remplacer le travail et donne une place
prépondérante au capital fixe dans la création de survaleur. Krisis réactualise
la théorie à la lumière des innovations techniques qui influencent de façon
prépondérante le devenir de l’économie : la troisième révolution
industrielle qui inverse la proportion entre la création de procédés et de
produits, ce qui permet de se passer d’une grande partie du travail humain et
redéfinit l’intérêt pour les entrepreneurs, de jouer sur le capital variable
pour créer de la plus-value.
De plus,
Krisis refuse la « dictature du prolétariat », considérant que les
classes et leurs luttes d’intérêts s’affrontent au sein du même système dont
elles sont partie prenante ensemble et contribuent ensemble à perpétuer.. Le
prolétariat et les partis de gauche, quels qu’ils soient ne proposent rien de
vraiment révolutionnaire, tant qu’ils n’ont pas compris que l’Etat n’est là que
pour jouer le jeu des capitalistes et, éventuellement, aider à gérer ses
crises. Il faut donc, dans un programme réellement révolutionnaire, refuser la
politique, détruire le pouvoir et l’Etat et mettre en place directement des
systèmes d’autogestion. C’est la fin de la politique, qui semble être
l’équivalent de la « fin de l’histoire » pour Marx.
2- Précisions de Norbert
Trenkle dans sa réplique aux critiques du Manifeste :
Le problème
de la critique du travail élaborée par la gauche traditionnelle et les marxistes
orthodoxes, en passant par les situationnistes et l’Ecole de Francfort, c’est
que le point de vue à partir duquel ces critiques ont été faites a toujours été
celui du travail : cela suppose que le travail est considéré comme une
catégorie transhistorique qui ne serait subordonnée au capital que de manière
plus ou moins extérieure et qui, pour cette raison, montrerait par son essence,
un au-delà du capitalisme. Cela suppose une « essence du travail »
aliénée, une catégorie présupposée du travail qui serait subordonnée au
capital, laquelle serait « en soi » extérieure au capitalisme.
Pourquoi
nous ne plaçons pas au centre de l’analyse l’extraction de la survaleur (plus-value
pour les marxistes) et du profit, mais celle du travail ?:
cette catégorie compte évidemment beaucoup, mais il faut les comprendre comme des catégories dérivées de la logique de « fin en soi » du capital et du travail, qui forment ces catégories et dans laquelle se manifeste leur identité fondamentale. Il ne s’agit pas seulement de l’idée que le travail est un principe immanent au capitalisme, mais c’est le principe central de coercition et de socialisation de la société marchande, qui constitue une forme de domination autonomisée et impersonnelle que Marx désigne par le concept de fétichisme. Cette domination se traduit d’abord par cette contrainte fondamentale consistant à transformer leur énergie vitale en « travail » pour survivre. Cela veut dire que les hommes entrent en relation entre eux et avec l’ensemble de la société par l’intermédiaire de leur force de travail. Cette forme de médiation sociale , historiquement spécifique, est intimement liée à la production marchande comme système de société. Et le procédé qui consiste à transformer de l’activité vivante en « travail mort » ou « valeur » requiert un support matériel : la marchandise. Qui contient déjà en elle-même sa « fin supérieure » et qui lui est antérieure : faire plus d’argent avec l’argent c'est-à-dire la valorisation de la valeur. Et comme la valeur ne représente rien d’autre que du « travail mort », l’accumulation du capital n’est pas extérieure au travail. Elle est la nécessité permanente de dépenser du travail vivant afin d’ajouter toujours plus de « travail mort » accumulé. Ce processus constitue une médiation sociale qui fait face aux hommes comme une puissance apparemment extérieure et leur impose ses lois coercitives.
Dans ce sens, Krisis se détache aussi de la critique de l’agir instrumental développée par l’Ecole de Francfort car, Horkheimer, en particulier, se réfère explicitement à une notion transhistorique du travail, compris comme « transformation de la nature ». Cette conception comporte un lien interne évident avec la notion ontologique du travail qui est celle du marxisme traditionnel. La différence est que là où les marxiste voient dans le travail un levier pour l’abolition du capitalisme, Horkheimer ne dépasse pas non plus le point de vue du travail, mais il l’inverse en son contraire pessimiste : il ne voit plus d’espoir quant à l’abolition de l’instrumentalité du rapport au monde.
La critique du travail constitue donc bien plus que la critique d’une forme d’activité déterminée et des diverses contraintes imposées par le procès du travail et de production capitaliste telles que l’extorsion de la survaleur. Elle signifie la critique du principe de coercition et de médiation constitutif du capitalisme, principe intimement lié aux formes fétichistes que sont la marchandise et la valeur. C’est l’adieu à toute référence positive au point de vue du travail ». C’est un changement de perspective radical.
Capitalisme ou société
industrielle ?
Le manifeste n’est pas une critique de la technologie moderne, telle que Jaime Semprun le décrit : Capitalisme = société industrielle, telle est l’équation qu’il établit. D’où il découle que destruction du capitalisme = suppression simple de la technologie moderne et de la production industrielle.
Krisis ne conteste pas le lien entre les deux : une critique du capitalisme doit englober une critique du mode de production industriel. Mais les deux concepts ne sont pas synonymes car si le capitalisme a donné naissance à la production industrielle et lui a donné sa forme, on ne peut pas expliquer le capitalisme par la production industrielle. Une formation sociale soumise à la contraint aveugle de l’accumulation infinie de quantité de valeur abstraite tend nécessairement à développer des méthodes qui permettent d’accroitre la production et satisfaisant à des critères d’efficacité, ceci par la production de survaleur relative qui n’est possible que par l’application de la science à la production, permettant la « rationalisation » du procès de production. Cette logique de rationalisation s’étend à tous les domaines de la vie dans la mesure où la société marchande s’établit comme totalité, réïfiant la vie quotidienne, la pensée et l’action des hommes modernes. Mais, on aurait tort de voir dans l’industrie et les forces productives modernes l’origine de cette désertification de la vie.
Il n’est pas question, de tomber, comme les marxistes traditionnels dans une admiration béate devant la technique et la science ( Hardt et Negri en sont un exemple renaissant) ni d’y opposer un refus général. Une société libérée devra examiner à chaque fois concrètement la technologie et la science que la capitalisme a engendrées sous une forme fétichiste et largement destructrice pour savoir si et dans quelle mesure, elles pourront ou non, être transformées et développées pour le bien de tous, en fonction de divers critères qualitatifs, sensibles et esthétiques.
Le dépassement du capitalisme ne signifie pas l’abolition de la production industrielle tout court, mais la transformation profonde de celle-ci.
3- La valeur pour
Krisis :
Article de Christian Höner :
Qu’est-ce que la
valeur ? De l’essence du capitalisme- Une introduction
Les premiers théoriciens de la valeur : Adam Smith et David Ricardo.
Le travail écoulé, dépensé pour réaliser un produit constitue de la « valeur ».
Marx, qui part aussi de cette définition se demande pourquoi les produits reçoivent une qualité de valeur dans les sociétés de production de marchandises ?
La marchandise, contrairement au produit, se définit par le fait qu’elle peut s’échanger contre une autre marchandise. Pour cet échange, leur utilité concrète , leur nature sensible, n’est pas pertinente. Il faut donc, pour échanger des produits équivalents, trouver le point commun qui est l’énergie dépensée pour les fabriquer. Il faut donc faire abstraction du processus concret de fabrication. C'est-à-dire que les activités ne deviennent identiques et comparables que si on fait abstraction de leur nature concrète. Il s’agit uniquement du fait que de l’énergie aie été dépensée. Marx utilise le terme de « travail abstrait », qui s’objective da&ns dans la marchandise et crée sa valeur.
Il y a donc une double nature à
de la marchandise : sa nature concrète et sensible, sa valeur d’usage, qui
est une catégorie, pour Marx, transhistorique. Mais, en réalité, la valeur
d’usage est soumise au diktat de la
valeur de plusieurs manières : premièrement, on ne produit que des choses
qui peuvent être mises en valeur. Deuxièmement, le diktat de la valorisation
domine le processus de production lui-même. On constate que les produits sont
réalisés en fonction du diktat de l’efficacité économique abstraite. On peut
donc déduire que la valeur d’usage n’est que l’expression concrète de
l’abstraction de la valeur.
Il faut donc redéfinir la valeur d’usage, non plus comme une catégorie transhistorique, mais comme appartenant à la marchandise.
Comment mesurer la quantité
de valeur ?
Il est clair que le temps dépensé en énergie humaine joue un rôle. Mais, on ne travaille pas moins vite pour augmenter la valeur d’une marchandise ! Car on se confronte à la concurrence et au niveau technique et scientifique de la production. On peut donc dire que la grandeur de la valeur est donnée par la quantité de travail abstrait, dépendant de la moyenne du niveau de productivité sociale. Mais comment calculer cette grandeur ? On ne peut pas : il n’existe pas d’instrument de mesure pour définir le temps de travail abstrait et encore moins le niveau de productivité moyen. C’est pourquoi prix et valeur ne sont pas identiques.
Qui définit la valeur d’une
marchandise ?
Ce sont les marchandises elles-mêmes ! La folie de cette affirmation saute aux yeux : les choses n’ont pas de volonté propres. Pourquoi cela se passe-t-il ainsi quand même ? En échangeant des produits, les gens mettent à égalité leurs activités ; C’est cette mise en équivalence qui donne aux produits la propriété fantomatique de posséder de la valeur. Le paradoxe est donc que la valeur est à la fois existante et inexistante : les choses ne possèdent pas de valeur naturellement, seule la pratique de l’échange entre les humains fait naître la valeur. Ces rapports « rentrent » dans les choses et « animent » le corps des marchandises qui peuvent alors se « comporter » par rapport à d’autres marchandises.
Le rapport social entre les humains se renverse en un rapport entre les choses. Marx appelle cette incapacité à n’entrer en relation qu’à travers des « produits de la main humaine » le fétichisme de la marchandise. Que la société soit dominée par les dieux ou par la marchandise, la synthèse sociale ne se passe pas sous forme de communication sociale immédiate. Elle se réalise, indirectement et inconsciemment en se référant à quelque chose d’apparemment extérieur qui semble, indépendamment de l’activité consciente de l’humain, structurer le lien social comme une matrice. Cette matrice prend l’apparence d’un rapport quasi naturel, obéissant aux lois de la nature, lesquelles ne sont rien d’autre que la propre forme sociale à travers laquelle les humains se réfèrent les uns aux autres. Il ne suffit donc pas que cette forma inconsciente devienne consciente : il faut changer la forme de la pratique entre les humains, de sorte que le processus de médiation humain/humain et humain/nature soit accompli dans des processus de communication conscients.
Historiquement, l’échange de marchandise n’a pas toujours été le principe de socialisation. C’est une caractéristique des sociétés capitalistes qui l’a rendu seul principe du » métabolisme de l’homme avec la nature ». Et c’est seulement la séparation violente entre l’homme et ses moyens de subsistance qui a rendu possible le capitalisme et a généralisé le principe d’échange.
Dans ce processus d’échange, il y a tout d’abord le circuit Marchandise-Argent-Marchandise : la valeur enfile d’abord le costume de la marchandise puis celui de l’argent pour se retransformer en marchandise. Ce circuit, idyllique, n’a rien à voir avec le capitalisme. Le capital, c’est le mouvement : Argent-Marchandise-Argent. Là, c’est la valeur faite argent et non plus l’argent-médiateur qui se trouve au début et à la fin du mouvement du capital. Ce mouvement Argent-Argent n’a de sens que s’il y a plus d’argent à l’arrivée : la valeur devient donc son but en soi, l’instance qui lui donne un sens. La satisfaction des besoins humains est réduite à un simple moyen, un mal nécessaire. La « machine-capital » est un automatisme auto référent, le sujet-automate, selon Marx. Les rapports humains ne peuvent avoir lieu que dans le cadre de ce mouvement, comme fin en soi de la valeur. Mais, comme la valeur fait justement abstraction de ces rapports car elle ne connaît qu’elle-même et son auto-accroissement, les hommes ne sont plus que les simples exécutants du mouvement du capital. Ils deviennent des porteurs de fonction, des masques d’un automatisme qui les domine. Automatisme qui n’est rien d’autre que leur propre forme de médiation sociale, folle et inconsciente.
4- Article de Norbert
Trenkle : « Qu’est-ce que la valeur, qu’en est-il de la
crise ? » (1998)
Ce que précise Trenkle dans cet article, c’est que la dichotomie travail concret qui produirait de la valeur d’usage et travail abstrait qui produirait de la valeur d’échange n’a plus beaucoup de sens dans notre société capitaliste car les produits sont déjà élaborés sous la forme fétichiste de la valeur, les procédés de production prévus à l’avance pour valoriser le capital et organisé comme tel. La valeur d’usage est un effet secondaire inévitable et non nécessaire du point de vue de la valorisation. D’ailleurs, on produit massivement des choses complètement inutiles ou qui se cassent très vite. Mais, la valeur ne peut pas se passer de support matériel : personne n’achèterait « du temps de travail mort », mais seulement sous la forme d’un objet auquel l’acheteur attribue un quelconque sens. Le côté concret du travail n’échappe donc pas du tout à l’influence de la forme de socialisation dominante.
Ce qui implique que les marchandises produites dans le système du travail abstrait représente déjà de la valeur, se présente déjà sous la forme fétichiste d’une chose valeur, avant même d’entrer dans la sphère de la circulation. C’est même la condition pour y entrer.