Nicolas Herpin,

Sociologie de la consommation

 

  

 

La Découverte (« Repères »),

2004, (1ère éd. 2001).

 

  

« Nicolas Herpin, sociologue à l’Observatoire du changement (OSC), est directeur de recherche au CNRS et chargé de mission à l’INSEE. Il enseigne la sociologie de la consommation à l’IEP de Paris et à l’Ecole nationale de la statistique et des études économiques (ENSAE). Dans la collection « Repères », il est l’auteur (avec Daniel Verger) de La commsommation des Français (2000) et de Le pouvoir des grands (2006). »

 

 
 
 

Notice :
 

Cette fiche de lecture comprend un maximum de citations (entre guillemets), articulées dans le souci de reproduire le rythme logique de l’ouvrage. J’ai synthétisé les idées qui ne pouvaient être extraites en citation : ce sont toutes les phrases non encadrées par les guillemets, et parfois reliées par des flèches (« > »).

Enfin, j’ai ajouté quelques exemples et remarques entièrement personnels, entre crochets.

Le numéro des pages est régulièrement indiqué en début de ligne.

 

Noter que synthétiser un manuel de synthèse est un exercice pour le moins périlleux.

 

 

 --------------------------------

 

Introduction

 

3

« Même dans nos sociétés postindustrielles, la norme culturelle impose aux consommateurs des comportements dont il est difficile de dire s'ils sont ou non rationnels. »

> L’auteur prend l’exemple des fêtes de noël : c'est le pire moment pour acheter (juste avant les soldes, magasins bondés, etc.), pourtant en 1996 « 2% seulement des ménages échappaient à l'échange de cadeaux en fin d'année »

 

Pas de réelle sociologie de la consommation car :

 

« Les sociologues de la consommation se sont moins intéressés à la rationalité du consommateur qu’au mouvement de la mode et aux normes culturelles s'imposant dans les pratiques de consommation »

4

Malgré l’intérêt chez beaucoup de sociologues pour la consommation (de masse) dans les années 1960, 1970, pas de consensus théorique dans ce champ de recherche et « l'administration de la preuve n'obéit pas à des méthodes canoniques. »

 

« Les études et recherches dans ce domaine mineur de la sociologie, sans former un seul et même ensemble cumulatif, s'organisent cependant autour de trois pôles. »

 

- vie domestique (alimentation, logement, transports, santé, loisirs…).

> comparer les pratiques des différents groupes sociaux

> étudier changements et permanences dans ces pratiques

(1er Ch. : milieux populaires ; 2e Ch. : milieux aisés)

 

- second pôle : la diffusion des produits industriels est-elle un facteur de cohésion sociale dans les sociétés industrielles ?

(« Effets pacificateurs sur les conflits sociaux » « Pour la sociologie critique européenne, la consommation de masse à une fonction conservatrice. ») (Chapitres 3 et 4)

 

- « Un troisième type d'étude a pour objet d'examiner en quoi l'ordre social dépend moins des produits diffusés que des usages collectifs auxquels donne naissance la consommation de masse. » (Ch 5 et 6)

 

 

5 « Les phénomènes de consommation constituent un point d'entrée - ce n'est certes pas le seul - dans l'interprétation des sociétés postindustrielles »

 

Trois niveaux d'analyse : méso, macro, micro

Les couples de chapitre suivent cette progression.

 

 

1) Le comportement budgétaire des foyers à bas revenu

 

6

Les premiers statisticiens de la consommation se sont intéressés à la population ouvrière.

L’exode rural a tout changé (fin de l’autoconsommation et du troc).

 

Les débats contemporains sur la pauvretés restent imprégnés par ces problématiques (certaines ayant été constituées par les pères fondateurs de la sociologie).

7

Seuil de pauvreté et besoins de l’organisme

 

« Certains besoins, corporels notamment, ne forment-ils pas une catégorie particulière ? »

( > se nourrir et se protéger contre le froid)

 

« Observant les foyers ouvriers dans la ville d’York en Angleterre, l’anglais B. S. Rowntree [1901] constate qu’il y a des degrés dans le dénuement. Certaines personnes sont trop mal nourries pour pouvoir travailler. » 

 

Dans d’autres situations, « les adultes parviennent à reproduire leur force de travail et les familles, à élever leurs enfants »

 

> « intégration socio-économique minimale »

 

« Distinction entre le cercle vicieux de la misère et la pauvreté en équilibre »

 

8

« Les travaux du nutritionniste américain Atwater établissent le montant des calories nécessaires à l'organisme. »

> Rowntree établit des menus à l’intention des ménages, les moins coûteux et les plus rentables pour l’organisme.

> il calcule aussi le seuil de pauvreté (en ajoutant une somme forfaitaire pour l’habillement)

 

Aux USA, les statistiques sur le nombre des pauvres sont très suivies par les décideurs politiques et économiques. Enquêtes et mises à jour permanentes.

« Plusieurs rations alimentaires sont calculées, chacune correspondant à un type de famille, ayant une certaine taille et une certaine composition. »

 

9

« En France, il n'y a pas de définition officielle d’un seuil de pauvreté, ni donc de mise à jour du nombre des pauvres. »

 

« Selon Chombart de Lauwe, le risque de tomber dans la misère augmente à plusieurs époques du cycle de vie du foyer. Les familles nombreuses, par exemple, sont particulièrement vulnérables au moment où le dernier enfant commence sa scolarité, au moment du passage à l'adolescence des enfants (surtout s'ils sont d’âges proches) et quand le départ à la retraite du chef de ménage coïncide avec le départ des enfants ayant un emploi hors de leur famille d'origine. Cette périodisation est valable pour tous les ménages de ce type, quel que soit leur niveau de vie. »

 

 

Structure des dépenses et altruisme familial

 

« Le sociologue Maurice Halbwachs [1912] se refuse à voir dans le mode de vie de la population urbaine de salariés pauvres un effet de lois universelles, tenant à la structure organique. Il n'y a pas de seuil « scientifiquement établi » au dessus duquel la famille ouvrière échapperait à la misère. »

> tout dépend de la gestion du budget.

10

« La menace vient principalement des comportements individualistes, autrement dit égoïstes. »

 

« L’équilibre ou le déséquilibre du budget dépend de la capacité de ses membres à coordonner l'action dans l'intérêt commun. »

 

> Autorégulation des désirs individuels permet de tirer un bénéfice collectif. Forment un groupe, une entité supra-individuelle. Le plus souvent de façon inconsciente.

 

Etude de la structure budgétaire pour mesurer l’altruisme :

11 « Un fort degré d'altruisme familial se traduit par la priorité accordée aux dépenses de logement. » (Car toute la famille en bénéficie.)

 

La question de l’espace est fondamentale : permet ou non à chacun d’avoir son espace, sa chambre...

 

« L'habillement occupe dans le budget une situation inverse à celle du logement. »

(Individuel, enjeu personnel dans la présentation soi, surtout dans la société urbaine.)

 

« l'alimentation occupe une place intermédiaire »

 

Le groupe familial témoigne de la reconnaissance à l’homme qui partage son salaire (ou méprise l’homme s’il dépense son salaire au café).

[Quid de la femme, qui apporte sans doute plus au ménage ? La reconnaissance dont bénéficie l’homme n’est pas uniquement le fruit de son apport réel dans le ménage, c’est un construit social !]

 

 

« L’exploitation statistique de l'enquête par Halbwachs fait apparaître des comportements budgétaires qui diffèrent selon le milieu social. Les foyers ouvriers donnent la priorité à l'alimentation, alors qu’à composition et revenus égaux, les ménages d'employés dépensent relativement plus pour leur logement. »

12

En conclue que « Les familles ouvrières ont une gestion de leur budget global trop marquée par la recherche d'une satisfaction individualiste. »

 

[Ce jugement moral me paraît pour le moins déplacé (et trahit un certain ethnocentrisme de classe). Des études ont montré, il me semble, que si les ouvriers consommaient par exemple plus de viande (denrée coûteuse) c’était parce que leur travail difficile nécessitait une « bonne » condition physique, d’où la priorité donnée à l’alimentation (sur la décoration intérieure, des employés de classe moyenne !). « Bien nourrir son homme », peut donc tout aussi bien être interprété comme une démarche altruiste, car de sa condition physique dépend la survie économique du foyer, surtout à des époques où être malade signifiait être sans salaire. Cette donnée évidente sur l’alimentation ouvrière contribue d’ailleurs à expliquer la permanence d’une forte consommation de viande (passée dans les traditions culinaires) dans les anciens bassins ouvriers.]

 

 

« En haut de la pyramide sociale, les foyers les plus riches forment un milieu social peu nombreux et dont le degré d'intégration est élevé [Baudelot, Establet, 1994]. Ces familles se reçoivent, partagent les mêmes opinions et les mêmes valeurs. Leurs membres rient aux mêmes plaisanteries, ont les mêmes goûts alimentaires et s’habillent en suivant un même style. »

[En quoi ceci serait-il propre aux classes supérieures ?!]

 

« Si les conjoints qui ne s'entendent pas refusent cependant de dissoudre leur couple, c'est parce que leur position sociale est une réalité et leur apparaît comme un bien commun que leur divorce leur ferait perdre à tous les deux. »

 

« En ce qui concerne les ouvriers, la croissance économique et l'enracinement dans l'habitat urbain devrait avoir, à long terme, des conséquences bénéfiques sur l'intégration sociale de ces milieux et, de ce fait, sur l'altruisme au sein de ces foyers. »

[?!]

 

 

Gratuité des loisirs et voisinage communautaire

 

13

[Enfin une mise au point :]  « Mais de quel droit considérer la configuration bourgeoise comme un modèle unique vers lequel tendrait et notablement l'organisation interne de toutes les familles ouvrières ? »

 

« 50 ans après les enquêtes exploitées par Halbwachs, celles que réalsient Chombart de Lauwe [1956] et son équipe établissent que les ouvriers sont toujours mal logés et, en ce domaine, ne font pas l'effort budgétaire que leur niveau de revenus laisserait attendre s'ils appartenaient à la catégorie sociale des employés ou des cadres moyens. La Vie quotidienne des familles ouvrières, en revanche, propose une autre interprétation à ce constat. « Les rapports entre "qualité" du logement et intensité de la vie familiale ne sont pas aussi simples (que ne le pense Halbwachs…) Bien des familles ouvrières logées dans des conditions très mauvaises ont une vie familiale forte et bien des familles bourgeoises vivant dans des appartements luxueux sont totalement désagrégées » [p.77] »

 

 

Les ouvriers « se servent de la proximité entre foyers ayant les mêmes conditions de vie pour créer ensemble une sociabilité différente de celle que l'on observe dans le milieu bourgeois. L’entraide est indispensable entre voisins. »

> Vie collective, fortes solidarités locales

14

« À la différence de la famille - grande ou petite – bourgeoise, le foyer ouvrier ne vit pas en monde clos. »

[Dans quelle mesure est-ce encore le cas aujourd’hui ?]

 

 

« Si l'altruisme familial est relativement peu développé dans les milieux ouvriers, c'est parce qu'il s'associe à un altruisme de voisinage. »

 

14 Les travaux de Michel Bozon [1986] confirment l’existence de spécificités culturelles ouvrières.

 

15 Mais distinctions entre le milieu populaire de province et banlieue parisienne. En province, plus fort sentiment d'appartenance à la localité, parfois des liens demeurent avec la campagne proche (parents…). Importance des fêtes populaires.

 

16 les sociabilités ouvrières peuvent se disloquer quand les jeunes ménages quittent le quartier d'origine pour une situation meilleure, ailleurs.

 

17 Olivier Schwartz (Le monde privé les ouvriers, 1990, monographie sur une cité minière du Nord) « montre qu'un voisinage peut aussi se disloquer alors même que la jeune génération reste sur place. »

Au temps de la mine, le cadre familiale n’était pas « fortement privatisé » : continuité entre la vie familiale et les relations avec collègues et voisins. « Or, dans les années 80, cette époque communautaire et révolue. » (-> très fort mouvement de « familiarisation »)

« Les prévisions de M. Halbwachs semblent bien se réaliser quand les conditions économiques améliorent. »

 

 

« Schwartz évoque pour la France plusieurs facteurs qui ont renforcé le familiarisme ouvrier. »

 

- « la politique paternaliste des entrepreneurs a eu pour effet de stabiliser la main-d'oeuvre ouvrière sur le lieu de travail » Ils disposaient de l'arme très incitative que représente l'attribution d'un logement.

Dislocation du voisinage ouvrier, isolement des familles les unes des autres.

 

- « Cet isolement plus grand des foyers est en partie dû à l'enrichissement relatif des milieux ouvriers. »

(Logement plus spacieux, mieux équipé…)

« L'importance de la télévision pour retenir l'homme au foyer et rappelée par Schwartz, comme l'avait fait apparaître la première enquête anglaise sur l'emploi du temps. »

 

- « Le chômage et la chute des ressources financières des ménages populaires, enfin, amplifie cette tendance à l'isolement du foyer. "Seul le foyer garantit un lieu de vie à des hommes que la perte d'un emploi prive de l'essentiel de leur légitimité au-dehors" [p.158]»

> « Réclusion domestique »

 

 

Conclusion

 

18

« L’intégration locale est un facteur qui contribue à la production de loisirs gratuits mais ce mode collectif de production et fragile. La mobilité géographique des familles, entraînée le plus souvent par l'emploi, compromet l'intégration communautaire. Un autre facteur défavorable est plus inattendu : l'accès à plus de biens de consommation isole les foyers les uns des autres, comme il apparaît dans les monographies récentes. Il ne s'agit pour pas pourtant d'embourgeoisement dans la mesure où cet enrichissement matériel ne s'accompagne pas d'une sociabilité mondaine qui, comme le montre le chapitre suivant, est propre aux catégories sociales favorisées. »

 

 

(En note : la sociologie des réseaux montre que « les relations sociales des classes populaires sont celle de liens forts mais peu étendus. »)

 

 

Encadré : « Les lois d’Engel »

 

Milieu du XIXe, influencé par Quételet et F. Le Play

« La statistique qu’il construit ainsi lui permet d'établir que, plus une famille est pauvre, plus grande est la part de la dépense totale qu'elle est amenée à utiliser pour se nourrir. »

 

Mais ses enquêtes suivantes l’ont contraint à nuancer sa première « loi », car la situation économique des ménages s'améliorait mais les dépenses consacrées à l'alimentation ne baissaient pas proportionnellement. Le type de denrées a changé : quand ils le peuvent les pauvres étudiés mangent plus de viande, ce qui maintient élevé le poste de dépense alimentation.

 

 

 

2) Les styles de vie dans les milieux aisés

 

21

« La richesse devrait rendre plus libre de consommer, chacun selon ses goûts personnels. »

Mais beaucoup d'obligations symboliques dans les milieux aisés

« La contrainte sociale ne se substitue-t-elle pas à la contrainte économique au fur et à mesure que l'on atteint les strates des plus riches ? »

 

« Trois problématiques classiques seront évoquées : celle de la consommation ostentatoire, celle des styles de vie et celle de la légitimité culturelle. »

 

 

La consommation ostentatoire

 

L'attrait exercé par les biens « mode »

 

Les produits de luxe sont soumis à l'éphémère des modes.

Au sein des classes aisées il faut distinguer les personnes soumises à la mode et celles qui recourent à des produits de luxe issus de l'artisanat, personnalisés, très coûteux et dont on ne change pas à chaque saison.

(Dès la fin du 19e, Gabriel Tarde ou T. Veblen, notent cette tendance à l’imitation dans les classes supérieures.)

23

« Le consommateur riche, dans la mesure où il s'estime tenu de suivre la mode, est amené à renoncer à ses goûts personnels, à indiquer en partie sa souveraineté et à se fondre dans l'anonymat de sa classe sociale. »

 

Génère même des pratiques désagréables (corsets ou talons hauts pour les femmes) voire mauvaises pour la santé (nourriture trop abondante et alcool).

 

« La mode et la consommation d'apparat sont des contributions principales à une sociabilité mondaine. »

Importance du regard de l'entourage, les riches donnent à voir leur richesse, à leurs pairs, mais aussi à tout le reste de la société (presse people…). Ils mènent une vie publique qui impose des pratiques.

 

Faire montre de sa puissance pécuniaire

24

« La classe de loisirs est composée de famille d'entrepreneurs capitalistes dont la réussite économique est mal connue de tous. C'est, selon Veblen, ce qui explique ces comportements vis-à-vis du luxe. La reconnaissance sociale dans la sphère domestique et mondaine ne diffère pas alors de la lutte de chacun contre tous, qui caractérise la sphère économique. »

 

« Ces valets, luxueusement vêtus par leurs maîtres, sont censés ne rien faire. Ils ne sont pas là pour servir comme une femme de chambre, un cocher ou un cuisinier. Leur seule finalité est de faire de la figuration. Les enfants dans ces familles de la classe de loisirs sont aussi des instruments de l'ostentation. Ils sont incités à employer leurs dons intellectuels ou leurs aptitudes physiques dans l'apprentissage de compétences économiquement improductives, comme celles exigées dans les activités artistiques ou sportives. Le gaspillage, sous toutes ses formes, honore dans la classe de loisir »

 

« compétition coûteuse, malsaine et risquée »

25

« Pris collectivement, les foyers de cette classe donnent au reste de la population, celles qui travaillent, l'image d'une minorité parasitaire, prélevant un surplus économique sans se soucier de l'amélioration collective des conditions de vie. Comment se fait-il que ces comportements ne provoquent pas, en réaction, l'hostilité des ouvriers, mais aussi des artisans, des commerçants et des autres actifs des classes moyennes ? Veblen esquisse une hypothèse qui aura beaucoup de succès parmi les sociologues, soit qu’ils la critique, soit qu'ils lui empruntent les éléments d'autres constructions conceptuelles : celle de la consommation ostentatoire. »

 

« Si la consommation des riches ne correspond pas aux aspirations individuelles des riches, c'est que la mode et l’apparat mondain ont une finalité collective, en rapport avec la reproduction de la classe de loisirs. Le gaspillage et les excès répondent aux attentes des autres milieux sociaux. »

 

À Rome déjà, les riches veillaient à entretenir les croyances et divertissements populaires (dons au cirque, aux cultes religieux…).

la vie des people sert de divertissement

« Les foyers modestes ne sont pas nécessairement envieux du sort des riches, surtout si les riches leur font savoir que l'argent ne les rend pas forcément heureux. L’imaginaire des travailleurs doit être alimenté au même titre que leurs besoins organiques. »

« Les riches sont donc prisonniers des attentes populaires. » [!]

 

« Leurs propres excès, du moment qu'ils obéissent aux représentations sociales des classes populaires, constituent ainsi un instrument pour préserver l'ordre social. »

 

Une approche critiquée pour sa démarche « fonctionnaliste »

26

- « La consommation de la classe de loisir ne peut avoir les conséquences "prévues" par Veblen que si les classes laborieuses sont informées des pratiques des riches, s'y intéressent, les trouvent conformes à leurs propres attentes. »

Or, le désintérêt complet peut être observé, tout comme l'indignation et la contestation.

Risque aussi de démoraliser : « Dans ce cas, la consommation ostentatoire des riches démotive les travailleurs à participer à l'emploi. »

Peut aussi encourager le vol.

« La soumission des classes pauvres n'est pas mécaniquement entraînée par la consommation ostentatoire. »

 

- 27 seconde critique du schéma veblérien : « ne parvient pas à expliquer de façon satisfaisante la caractéristique principale des comportements observés à l'intérieur de ce milieu privilégié, à savoir la docilité des membres de la classe de loisir à l'égard des obligations de la consommation d'apparat. »

 

- un troisième argument, objection plus radicale encore puisqu'elle accepte comme prémisse la justesse de la thèse veblerienne. « Les membres de la classe de loisir sont convaincus de l'efficacité politique de la consommation ostentatoire. Néanmoins, pourquoi chacun d'eux ne serait-il pas tenté de ne pas participer à l'organisation de ses activités onéreuses et de laisser aux autres la charge des fêtes fastueuses qui dilapident leur fortune personnelle ? » (stratégie du « passager clandestin »)

 

> dispositif répressif, contre les riches qui dérogent, contrôle social.

 

[Surtout, il me semble que cette théorisation fait des dominants des êtres « plus conscients » que les autres, qui agiraient assez cyniquement pour maintenir leur pouvoir, en connaissance de cause. C’est en effet une dérive fonctionnaliste, qui prête des intentions aux acteurs (théoriquement logiques mais jamais démontrées empiriquement). Or, pour expliquer ces modes de consommation ostentatoire, il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à de telles élucubrations, à la fois anti-sociologiques (car intentionnalistes, et non empiriques) et sociologistes (car c’est ce qui apparaît logique mais uniquement pour des yeux de sociologues).]

 

 

La « maison » bourgeoise et autres styles de vie

 

L’éthique protestante et l'esprit du capitalisme, de Max Weber (1920) s’oppose au portrait de Veblen.

28

L’ascétisme des entrepreneurs protestants

 

Motifs religieux invoqués contre toute consommation ostentatoire, pratiques excessives, même le sport qui doit rester une simple hygiène du corps.

tout gaspillage est à proscrire, tout est calculé.

« le temps c'est de l'argent », formule attribuée à Benjamin Franklin

 

29 « Entre le travail le loisir, la relation n'est pas celle de moyens à fin, mais, à l'inverse, de fin à moyen. »

 

« Dans la doctrine luthérienne, le devoir du chrétien passe prioritairement par des tâches temporelles et non par des exercices spirituels de piété. »

« Et c'est à travers l'accomplissement de son métier que chaque fidèle exprime son amour du prochain. »

 

30

de son côté, « La conception calviniste de la prédestination justifie aussi la préférence pour le travail, mais à partir d'autres arguments théologiques. Dieu n'existe pas pour l'homme mais l'homme pour Dieu. Dieu est donc libre vis-à-vis de l'homme et, en particulier et il n'est pas tenu de récompenser chacun selon ses actes. Les élus sont choisis indépendamment de ce qu'ils accomplissent sur la Terre. »

« La réussite professionnelle fait naître non pas une certitude, mais un espoir d'être sauvé. Dans les deux doctrines théologiques, le travail alors n'est donc pas un moyen "d'acheter son salut mais de se délivrer de l'angoisse du salut" (1920, p.140). »

 

« La sécularisation a effacé de ces croyances leur origine religieuse. »

 

L'hétérogénéité culturelle de la sphère domestique

 

Au sein des entrepreneurs, certains ont des pratiques ostentatoires, d'autres non (les puritains).

Ensuite, au sein des catégories aisées, il faut distinguer les aristocrates des capitalistes.

31

« Les entrepreneurs puritains ne vivent pas entre eux comme la communauté d’interconnaissance d'un village (Maget, 1955) ou d'un ghetto. »

« Mais il s'agit d'une appartenance morale. »

« Leur dispersion géographique n’affaiblit pas la régularité de leur mode de vie (structure de leurs dépenses ou organisation de l'emploi du temps). »

« Les entrepreneurs puritains encouragent leurs enfants à entreprendre des études scientifiques et techniques plutôt que des études littéraires ou artistiques. »

« Tous partagent la même conception de l'honneur et ont les mêmes idées en ce qui concerne les activités dégradantes. »

 

Mais hétérogénéité dans la classe bourgeoise prise dans son ensemble, antagonismes latents.

 

32

Des héritiers infidèles

 

L'économiste Joseph Schumpeter (1942, p.211, 222) constate que les pratiques des jeunes générations bourgeoises (entre deux guerres) ne correspondent pas à celles de leurs parents. Ils sont nés dans des maisons luxueuses au début du XXe (luxe publicitaire, pour les affaires) « Pourtant, cette nouvelle génération ne prend pas pour modèle le style de vie de ses propres parents. »

Au lieu de reproduire la « maison bourgeoise » de leurs parents, utilisent leur argent autrement.

« L’imposant hôtel particulier familial séduit moins que l'appartement de plus petite taille dans un immeuble de luxe. La diminution de la surface entraîne mécaniquement l'achat de moins de meubles et le recours à un personnel domestique moins nombreux. La nouvelle génération bourgeoise reçoit ses amis au restaurant. À la résidence secondaire familiale à la campagne ou à la villa au bord de la mer, la nouvelle génération bourgeoise préfère les déplacements touristiques. »

 

33

Baisse de l'auto consommation (encore présente dans la maison bourgeoise, héritée de l'aristocratie), recours aux services.

 

Baisse du taux de mariage, augmentation du taux de divorce. « Alors que, dans la « maison bourgeoise », la progéniture est nombreuse pour pouvoir y sélectionner le successeur du chef de famille, la jeune génération présente une faible fécondité. »

 

« Plus qu'un ensemble de coïncidences, apparaît donc un style de vie en rupture avec les générations précédentes tant dans les pratiques de consommation que dans les comportements démographiques. Pour expliquer l’infidélité des héritiers, Schumpeter est amené à contester l'hypothèse wéberienne. Les valeurs inculquées dans l'enfance n'ont pas les effets attendus sur l'organisation de la vie privée quand changent les règles du jeu économique. Or, la période observée se caractérise par l'intervention croissante de l'État dans l'économie. »

Réglementations, impôts… > « altère profondément les conditions de la compétition économique entre les lignées familiales d'entrepreneurs. Pour Schumpetter, ces dispositions de type socialiste découragent les initiatives des capitalistes et, dans ce milieu, font abandonner aux familles leurs objectifs intergénérationnels. »

34 « ses héritiers ne font donc qu'une gestion courante de leurs affaires »

« Leur vie quotidienne reste luxueuse mais elle a perdu toute ambition dynastique. La nouvelle organisation économique a donc annulé les effets de la socialisation reçue dans leur famille d'origine. »

 

[Peut-on réduire ce changement à un fonctionnalisme économiste ? On est en droit de douter que la socialisation puisse « s’annuler » aussi simplement. N’est-ce pas aussi le caractère plus complexe de cette socialisation, moins homogène et mécanique que prévu (du fait, par exemple, de la diversité accrue à laquelle ont pu être exposés ces jeunes bourgeois), qui a pu généré ces désajustements entre pratiques attendues et pratiques observées ?]

 

 

La légitimité culturelle

 

Bourdieu, La distinction (1979), analyse complexe, qui reprend à la fois Schumpeter, Weber et Veblen.

 

La diversité de l'offre dans l'habillement de luxe

 

Grands changements fin 1960 dans l’industrie, avec par exemple l’essor du prêt-à-porter, qui affranchit en partie la mode des « créateurs légitimes » (grands couturiers)

35

Nouveaux venus comme Cardin, Lagerfeld, Rykiel. Prennent des risques (ce qui leur est plus difficile de faire aujourd’hui car ont une clientèle).

Tensions dans ce champ : stratégies de conservation (du capital acquis, par les anciens) / stratégies de subversion (les nouveaux qui innovent et veulent rendre les anciens ringards).

 

Renouvellement de la classe dominante et dynamique de la demande de luxe

 

36

« Après une analyse de l'offre, Bourdieu et Delsaut procèdent à l'analyse de la demande de luxe. »

 

Hétérogénéité sociale dans les milieux dominants car dans les années 60, « la mode mais aussi le tourisme, le journalisme, l'audiovisuel et l'immobilier font partie des secteurs industriels en pleine expansion. Toute une nouvelle élite sociale y est donc en formation. »

« Certains sont des héritiers, mais d'autres sont issus des classes moyennes. »

Autre inédit : des femmes apparaissent à des postes clefs.

> nouvelle bourgeoisie, nouvelles attentes. > « les produits de luxe doivent donc évoluer. »

 

« le programme qu'impose la nouvelle demande de luxe aux nouveaux créateurs s'écarte du « luxe sobre et fortement euphémisé » qui plaît aux couches bourgeoises traditionnelles. »

 

Nouveaux style, plus adapté à une vie dynamique, libre et sportive…

 

37 La « bonne volonté culturelle » de la classe moyenne

 

« Bourdieu élargit aux autres classes sociales la portée de son analyse du luxe. »

Particulièrement la classe moyenne qui occupe une place cruciale : ce sont les classes moyennes qui encadrent et surveillent les classes populaires, disposent d’un « pouvoir délégué » (tout le personnel de l’administration publique, police, services sociaux, profs…)

38

« Or les membres de la classe moyenne exercent d'autant mieux les fonctions économiques, politiques et idéologiques qui leur sont dévolues dans le système social qu'ils ont le sentiment subjectif d'appartenir à la classe dominante ou, si ce n'est d'appartenir, du moins d'être emporté dans un processus d'ascension qui les en rapproche. »

Illusion car : « les divers métiers et professions de la classe moyenne ne sont pas destinés à être absorbés dans la classe dominante »

La mobilité ascendante est beaucoup plus rare que ne le croient les classes moyennes.

« En revanche, l'accès effectif à des produits dont les attributs sont ceux de la classe dominante a le pouvoir de créer cette illusion. »

 

« Pour le sociologue marxiste italien A. Gramsci (1926), la classe dominante ne tient pas le pouvoir de contrôle qu'elle exerce sur la structure économique par la propriété légale des moyens de production. L'hégémonie d'un groupe social et due à sa capacité à exercer une direction intellectuelle et morale sur l'ensemble de la société, à sa capacité de construire autour d'un projet collectif un nouveau système d'alliance sociale, auquel Gramsci a donné le nom de "bloc historique". »

 

Chez Bourdieu aussi, la classe dominante fixe les normes légitimes à partir desquelles le reste de la société se structure.

 

39 « Il s'agit là d'un coup de force. Pourquoi réussit-il avec régularité à chaque saison ? »

« L’enthousiasme toujours renouvelé pour la dernière mode et la docilité à l'égard du leadership culturel de la classe supérieure sont expliqués par les dispositions dont font preuves les membres de la classe moyenne. »

 

40

La socialisation des classes moyennes les dote d'une « bonne volonté culturelle ».

« Tout au long de l'adolescence de la jeunesse, les performances scolaires confirment la supériorité des héritiers de la classe bourgeoise sur les fils et filles issus de la classe moyenne. À l'âge adulte, le sentiment d'infériorité et de dépendance à l'égard de la classe dominante est constamment renforcé » (conditions de travail, loisirs…)

 

À travers la consommation, les classes supérieures s'assurent la coopération docile des classes moyennes.

 

Mais cette théorie s'expose aux mêmes critiques de fonctionnalisme.

 

E. Schweisguth (1983) rappelle que les classes moyennes ont parfois des pratiques culturelles propres (et innovantes). Dans les années 70 notamment, elles sont à l’origine d’une libéralisation des mœurs (ont modelé les normes). De plus, ces classes moyennes contestent l’ordre social comme en témoigne leur forte participation aux mouvements sociaux ou politiques contestataires.

 

41 En note : « Dans les États-Unis de l’après seconde guerre mondiale, la classe moyenne se détourne des valeurs puritaines de sobriété et d'épargne et souscrit de plus en plus largement à une morale de l'amusement (fun) et du plaisir du moment (instant gratification). »

 

 

Encadré : « Comment sont fixés les standards de confort »

 

Pour Olivier Le Goff (L'invention du confort, 1994), « une innovation ne s'impose durablement dans la vie quotidienne que si elle forme système avec d'autres produits. »

42« L’aération des pièces, le surpeuplement, la présence de pièces d'eau ou de cuisine, la sécurité et l’hygiène résultent d'un intense travail d'élaboration de règles. »

 

Les classes moyennes fixent une norme commune, acceptable par les plus riches comme par les plus pauvres.

 

Aux États-Unis, les associations d'aide aux pauvres ont essayé de diffuser des recettes et menus d'inspiration nutritionniste à la fin du XIXe : échec total. « Les thèses nutritionnistes rencontrent plus tard le succès lorsque les produits issus de l'industrie agroalimentaire séduisent les ménagères de la classe moyenne car ils simplifient les préparations culinaires et lui permettent de se passer de personnel domestique. »

 

Plus récemment, ce sont les jeunes femmes des classes moyennes qui ont aussi remis au goût du jour les fruits frais et les légumes crus, sous influence des nutritionnistes.

 

 

 

3) Standing social et consommation de masse

 

43

« Les sociologues américains Talcott Parsons (1951) et Robert K. Merton (1966) ont proposé un cadre conceptuel très général qui vise à rendre compte de la stabilité des sociétés humaines. Le système social se reproduit dans le temps si chaque institution remplit la où les finalités qui lui sont assignées. »

« L’école, en instruisant chacun des élèves, améliore globalement la qualification de la population active. La justice, en sanctionnant de façon publique chacun des délinquants, dissuade l'ensemble de la population d'enfreindre les lois. »

« La consommation ne remplit-elle pas des fonctions sociales mais qui auraient la particularité d'être dissimulées en général aux membres de ces sociétés ? »

 

44

L'émulation par la consommation dans les petites localités

 

Célèbre monographie par Llyod Warner (1949) sur une ville de 10 00 habitants près de Chicago (nom de code Jonesville).

« Les enfants de 10 et 11 ans n'ont pas le concept de stratification sociale mais, déjà, leur conception d'autrui et leur comportement sélectif, notamment dans la composition de leurs réseaux affinitaires, sont structurés par cette règle subconsciente qu’est le statut social local. »

45

« Les membres de la collectivité locale ont bien une représentation commune (et non disparate) de leur société. »

Chacun est classé par autrui et par soi-même en fonction de cette représentation.

« Toutes ces personnes sont classées de la même façon, quel que soit l'informateur interrogé par les enquêteurs »

« Quatre grands groupes sont hiérarchisés : upper class, upper middle class, lower middle class, lower class »

 

« les habitants ont une conception stratifiée de leur société »

46

« dans sa vie quotidienne, l'acteur est pénétré de cette conviction y compris dans les aspects les plus privés de ce comportement, et agit conformément aux normes que lui prescrit son statut social. »

 

« Chaque ménage est soucieux d'acquérir les biens de son niveau social. Ne pas être capable d'y accéder, c'est prendre le risque de passer en dessous du seuil et d'être déclassé socialement par ses pairs. »

Tout comme à la cour sous Louis XIV.

« A Jonesville, cependant, il n'y a pas de rivalités entre des lignes aristocratiques concurrentes mais seulement la préoccupation de se fondre dans la masse de son niveau social de référence. La consommation de chacun doit refléter celle des foyers qui lui sont analogues. Les biens qui confèrent cette appartenance ne sont pas les mêmes à chaque niveau. Mais tous les niveaux ont des biens prestigieux. » (dans l'ameublement notamment)

 

« la croissance économique et la diversification de l'offre commercialisée complique la situation des ménages »

« Que faut-il consommer si l'on veut conserver son appartenance à son niveau de référence habituel ? »

« on doit imiter ses semblables »

47

« Les strates sociales inférieures ne sont pas tenues de suivre les comportements des strates supérieures. La mise à jour des produits classant s'effectue de façon autonome à chaque niveau, par contagion entre les foyers du même niveau. Si l'un d'entre eux achète un certain modèle de voiture, peut-être faudra-t-il que les autres, à leur tour, prévoient un tel achat. »

 

« La consommation progresse donc de façon relativement autonome à tous les niveaux sociaux, sans suivre un modèle unique venu d’en haut comme chez les sociologues diffusionnistes (Tarde, 1890 ; Bourdieu, 1979). »

 

« le plaisir est un motif pour consommer plus et mieux ; mais il reste secondaire. »

la consommation vise avant tout la respectabilité.

« Les proches doivent sanctionner vos choix, éventuellement en les imitant. »

 

Forte cohésion sociale dans la ville étudiée. « cette dernière ne provient pas des relations entre couches sociales : chacune d'elles à un mode de vie disjoint des autres. »

« L’inégalité économique dans la société américaine ne fait donc pas obstacle à sa cohésion d'ensemble.

 

Mais « Dans les grands centres urbains, où les habitants sont mobiles et très nombreux, les réseaux relationnels de chacun n’étant pas aussi stratifiés, l'émulation par la consommation n'a pas les mêmes effets intégrateurs (Mills, 1951). »

L'acculturation des immigrés par les produits de la société d'accueil

 

« Dans The Urban Villagers (1962), le sociologue américain Herbert Gans, décrit la vie quotidienne d'immigrés italiens d'origine rurale. Ils sont installés dans un quartier excentré et délabré de la ville de Boston. »

forte cohésion sociale dans ce quartier pauvre et mal réputé

48 « Les nouveaux venus ont importé les institutions de leur village outre-Atlantique. »

« C’est autour de l'église catholique que s'organise la célébration des fêtes collectives, l'entraide et la vie associative. »

importance de l'entraide et des recommandations familiales « les nombreux adultes au chômage ne faisant pas de démarches auprès des entreprises extérieures à leur groupe ethnique. »

« Gans critique ainsi la vision ethnocentrique qu’a l'administration de l'organisation sociale locale. Il constate au contraire que ce village dans la ville est fortement intégré ; mais sur le modèle rural traditionnel. Il constate aussi certaines transformations. » >  dans la consommation notamment.

 

Ces immigrés venus de la campagne ne rejettent pas les produits nouveaux de la société américaine, au contraire.

Ceci a pour conséquence une homogénéisation des pratiques entre la société d'accueil et immigrés. Ne préservent pas leur identité et leur origine ethnique (dans l'habillement par exemple).

« La nourriture est davantage marquée par des goûts acquis dans l'enfance » (même si des évolutions sont observables)

Manger des spécialités traditionnelles devient un événement (lors des célébrations par exemple)

49

Les hommes achètent leur voiture et les femmes s'équipent comme n'importe quelle ménagère. « Les ménages qui ont du mal à épargner n'hésitent pas cependant à prendre des risques financiers et à s'endetter contre la prudence rurale traditionnelle. »

[Mais parfois les « risques financiers » sont justement liés aux dispositions traditionnelles, telles que l’honneur (cf. Bourdieu sur les Kabyles).]

 

Concurrence entre pairs, via les produits inhabituels

 

Mais n'est-ce pas superficiel ? Qu'en est-il des croyances, des valeurs et des mœurs ?

 

« Ces immigrés de la première génération sont toujours fidèles à leur culture d'origine et notamment à une institution très spécifique de la société agraire sicilienne, celle du groupe de pairs. »

50

Dès que la situation l’impose on agit sur le conseil de ses pairs. Très fort contrôle social.

Individu peut autonome par rapport à la classe moyenne américaine.

 

« Il manque aux habitants de Westend la référence à ce que le sociologue américain G. H. Mead (1934) nomme "l'autrui et généralisé". Les habitants de ce quartier ne connaissent pas les règles du jeu social s'imposant à tous les membres de la société américaine. »

« Le groupe de pairs contribue à la ségrégation dont font l'objet ces immigrés récents. »

Lenteur du processus d'acculturation. L'accès la consommation de masse ne suffit pas. En revanche, elle contribue, tout comme à Jonesville, à resserrer l'intégration locale autour du groupe des pairs. »

 

 

La crise de la famille conjugale et l’échange de cadeaux dans la parenté

 

La famille nucléaire connaît des difficultés dans les classes moyennes à la fin des 30 glorieuses.

51

autre évolution : « celle des rythmes collectifs, scandés par les fêtes, l'échange de cadeaux et les formes modernes de gaspillage obligatoire stimulé par la commercialisation. Les rythmes collectifs, en effet, ont connu aux États-Unis un changement majeur (…). Les fêtes civiques comme le Memorial Day, le Labor Day, et l’Independence Day (4 juillet) ne sont plus célébrées avec autant d'éclat que par le passé. »

« D’autres événements supplantent dans la mémoire collective le souvenir des événements politiques fondateurs de la communauté politique américaine. Le nouveau cycle annuel de ces fêtes commence le dernier jour d'octobre avec Halloween. Suivent, trois semaines plus tard, Thanksgiving, puis Noël et le 31 décembre, puis la Saint-Valentin et enfin Pâques (Eastern). »

 

Que signifient ces nouvelles fêtes ?

 

Travaux de la sémiologue M. Williamson :

 

- Halloween : « célébration ironique de la mère nourricière. Les qualités de la bonne mère de famille sont honorées, mais sous leur forme inversée, celle des défauts de la mauvaise mère. » La sorcière : vieille, laide, sans enfants, mal habillée, non mariée… Ne nourrit pas ses enfants, le voisinage doit s'en occuper (bonbons)

 

- Thanksgiving : unité familiale autour de la table, abondance (la dinde, la plus grosse volaille).

 

- Noël : solidarité intergénérationnelle via les cadeaux aux enfants, qui sont l'objet de tous les soins de toute la parenté et non pas seulement de leurs parents. « Le message de la fête "laïcisée" ne diffère pas de celui de la fête religieuse. » (Protection de toute la crèche autour de l'enfant Jésus)

 

- Saint-Valentin : dissymétrie en faveur de la femme qui reçoit le cadeau de son amoureux.

 

- Pâques : Aux États-Unis, cette fête est aussi celle du lapin (Earsten bunny), animal célèbre pour la prolifération de sa progéniture. Symbolise la reproduction (les oeufs, et leur dispersion).

 

53

« Chacune de ces fêtes illustrent un aspect différent de l'institution familiale, le tout formant un seul mythe. »

 

« L'hypothèse formulée par Caplow consiste expliquer le succès du mythe familial comme une procédure collective ayant pour finalité latente de corriger les effets dysfonctionnels entraînés par la crise que traverse la famille nucléaire. La fête recréé le groupe [Durkheim, 1912]. Dans les célébrations familiales, le groupe réaffirme solennellement son unité notamment à travers des pratiques comme celle de la photographie (Bourdieu, 1965). »

Tous les proches sont physiquement réunis, on fait le point « Les informations sur chacun circulent dans le groupe ainsi réuni. »

« Les cadeaux peuvent être des façons acceptables de recevoir de l'aide dans une société où il est déshonorant pour un adulte d'afficher sa dépendance économique. Les enfants sont évidemment les grands gagnants. Ils se perçoivent alors comme n'étant pas dépendants de leurs seuls parents, comme pouvant compter aussi sur le réseau plus large de la parenté. »

(Le volume des cadeaux varie selon la densité du lien.)

 

« gestion active du capital social que représente un réseau de parenté »

« En général, les liens de l'alliance sont plus fragiles que les liens du sang. »

« Les parents donnent plus aux enfants dont ils exigent le plus. »

 

 

54

Conclusion

 

« La consommation de masse, tendanciellement en croissance et se diversifiant, est à l'origine d'un cercle vertueux qui corrige le système social de certaines de ses dysfonctions. »

[?!!!]

 

« En tant que consommateurs, en particulier, ils participent alors au jeu collectif qui se met en place. L'émulation par la consommation, en effet, n'a pas que des désavantages pour les individus. Certes, elle impose un renouvellement stéréotypé du mode de vie, mais en contrepartie et de façon conjointe, elle fournit des repères au jugement individuel, des objectifs réalistes aux aspirations des consommateurs et surtout des groupes de références qui sont nécessaires à la construction des identités personnelles et qui répondent aux besoins d'appartenance à une communauté d'interconnaissance. »

 

[Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... Reconnaître les « bons et mauvais côtés », est un des principes de ce qu’on peut nommer « la critique non critique », dont les spécialistes sont les journalistes et leur sacro-sainte « objectivité » (nécessairement illusoire dans un monde structuré par des dominations). En reconnaissant des « dérives » au système capitaliste (les économistes parlent pudiquement « d’externalités négatives »), et des « inquiétudes fondées » à la « gauche radicale », toute critique réelle est neutralisée, intégrée. Dommage que des sociologues (sans doute même pas mal intentionnés) pataugent dans ces vices rhétoriques, en trouvant, somme toute, de bons côtés à la consommation de masse. Ceci équivaudrait par exemple en histoire à des formulations comme « la colonisation, n'a pas eu que des désavantages pour les Africains », ou pire « on ne peut nier certaines conséquences négatives de la colonisation ».]

 

Encadré sur les toquades :

A distinguer des modes, car ce n’est pas nécessairement un bien, ça peut être des mots, des manières…

Rythme très rapide.

 

Dans la musique, les musiques traditionnelles (ou « tubes » du passé) sont régulièrement redécouvertes.

57 « De même que la recherche pétrolifère vise identifier dans des sites géographiques des nappes, de même la recherche musicale explore les populations résidentes d'origines diverses (ethnique, régionale…) pour identifier les "poches" de musique inexploitées. »

 

[Ex : la musique tzigane est une manne depuis quelques années.]

 

Ensuite, le produit est transformé, mis au goût du jour (nouveaux arrangements sur des musiques traditionnelles).

[Ex : P. Bruel « revisite » les titres de l'Entre-deux-guerres]

 

Etape de test : « pour que le test fournisse des renseignements fiables, le public d'avant-garde doit réagir de façon "naïve". Autrement dit, ne doivent intervenir dans la satisfaction (ou l'insatisfaction) que l'avant-garde éprouve ni l'idée que d'autres consommateurs consomment ce produit, ni l'identité sociale des autres consommateurs, ni la satisfaction qu’éventuellement les autres tirent de ce produit » (> pluralistic ignorance)

 

Dernière étape : la diffusion massive.

« Le consommateur de masse sait que d'autres consommateurs prennent plaisir à consommer le produit. C'est même là une partie essentielle du plaisir que le public prend à consommer. »

« Le discours publicitaire, parce qu'il s'adresse au grand public, est un élément essentiel pour que le consommateur se sente appartenir à un groupe au moment où il consomme. »

58

Les entrepreneurs culturels « sélectionnent ainsi les variétés susceptibles d'attirer les masses nombreuses et d'abolir les différences de goût qui tiennent aux différences d'âge, de sexe, d'éducation et d'origine sociale. »

 

 

 

 

4) Du pouvoir médiatique au rôle de l'État : des consommateurs manipulés

 

59

« Les sociologues de l'école de Francfort ont pour objet d'étude la démobilisation politique du prolétariat. »

« Les produits nouvellement introduits dans la vie quotidienne et l'espoir d'une amélioration de son sort détourne cette classe sociale de la lutte syndicale et politique. »

 

Mais les produits auxquelles accèdent les pauvres sont souvent des produits bas de gamme.

60 « Comment se fait-il que les foyers des travailleurs ne prennent pas conscience du fait qu'ils sont condamnés à n'accéder qu'à des produits inférieurs ? »

Leur suffisent-ils ?

 

« Adorno et Horkheimer analysent les effets de la culture de masse sur la subjectivité des consommateurs. Herbert Marcuse (1968) fait porter son attention sur l'action des industries culturelles. Leurs disciples s'interrogent sur les représentations collectives (Baudrillard, 1968) et notamment celles relatives à la conscience de classe (Gartman, 1961). »

 

Critique : ils attribuent trop de pouvoir aux médias.

 

« La régularisation à laquelle l'attribution des biens et services donne naissance n'est-elle pas à rechercher du côté de l'État-providence plutôt que du côté de la publicité ? »

 

 

L'inconscient des consommateurs et la culture de masse

 

La culture de masse s’est développée en parallèle avec la consommation de masse. Elle touche tout le monde, en imposant ses normes.

61 Même « l'homme ou la femme cultivés ne peuvent s'empêcher de se laisser divertir par les produits de la culture de masse. »

Uniformisation des valeurs et pratiques.

« L’instrument principal de cette uniformisation est le plaisir éprouvé à consommer les plaisirs de cette culture commune, plaisir sans efforts et apparemment anodin. La réalité est toute autre : la culture de masse se révèle comme un puissant instrument pour transformer la subjectivité et uniformiser entre les classes sociales les aspirations et les goûts. »

 

« L’attrait pour les produits standardisés résulte de l'action concertée d'un secteur économique particulier, celui des industries culturelles. Marketing, sondages d'opinion, publicités et médias coordonnent leurs actions. »

Les publicitaires recyclent des biens artistiques (dessins, phrases, musique…).

[Ex : Leclerc qui recycle les affiches et slogans de Mai 68]

 

Moment de vulgarisation scientifique (dans des revues, etc.).

 

62

« La présentation des articles dans les vitrines, l'emballage, l'attention aux détails que le vendeur cherche à susciter chez l'acheteur tendent à recréer en faveur de l'objet manufacturé la disposition de l'amateur vis à vis de l'objet artistique. »

(Dans la visite au musée.)

 

« Pendant les fêtes calendaires, les boutiques sont décorées. Les rues marchandes sont sonorisées et des animateurs ou des comédiens s'y donnent en spectacle. Mais cette mise en scène n'est que le simulacre de l'art authentique. "Si l'on adopte la définition de Walter Benjamin, la définition de l'oeuvre d'art traditionnelle par l'aura, par la présence d'un non-présent, alors l'industrie culturelle se définit par le fait qu'elle n'oppose pas autre chose de façon nette à cette aura, mais qu'elle se sert de cette aura en état de décomposition comme d'un halo fumeux" (Adorno, 1961). »

 

 

63

« Aux caractéristiques utilitaires propres à chaque produit, les industries culturelles vont faire ajouter par le producteur des caractéristiques symboliques. » Ces dernières finissent par devenir prioritaires. (Design…)

 

« Il en est de même pour la marque qui, à l'instar du nom de l’auteur dans la littérature, de l'artiste dans la peinture, est censé donner une identité particulière à des biens pourtant reproduits à l'identique et en très grand nombre. »

 

« L’accumulation des campagnes et l'omniprésence des messages crée une sorte de dépendance des consommateurs à l'égard des prescriptions publicitaires. »

" Se détendre, s'amuser, agir et consommer conformément la publicité, aimer et haïr ce que les autres aiment ou haïssent, ce sont pour la plupart de faux besoins. (…) Les valeurs de la publicité créent une manière de vivre (…). Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. " (Marcuse, 1968) 

 

64

" Les gens (des milieux ouvriers) n'auraient pas pu oublier les dégradations subies au travail dans un foyer rempli avec des produits qui porteraient, du monde du travail, le témoignage visuel ; aussi leur demande s'est portée sur des produits qui cachaient cette relation plutôt que sur ceux qui la révélaient " (Gartman, 1961)

 

« Les foyers cherchent, par leur consommation, à se fondre dans l'anonymat des classes moyennes. Les producteurs, instruits par leurs échecs commerciaux et par les résultats des enquêtes des études de marketing, on finit par comprendre qu'il leur fallait éliminer les signes de la classe sociale dans les produits s'adressant aux diverses classes sociales. La consommation de masse donne ainsi " l'image idyllique d'une société communautaire " (Marcuse, 1968) »

 

Les classes supérieures auraient pu réagir à cette uniformisation qui supprime leur distinction.

> « Pour H. Marcuse, l'élite socio-économique a beaucoup à gagner en renonçant à l'ostentation et en acceptant une consommation peu distinctive. " Si l'ouvrier et son patron regardent le même programme de télévision, si la secrétaire s’habille aussi bien que la fille de son employeur, si le Noir possède une Cadillac, s’ils lisent tous le même journal, cette assimilation n'indique pas la disparition des classes. Elle indique au contraire à quel point les classes dominées participent aux besoins et aux satisfactions qui garantissent le maintien des classes dirigeantes " (Marcuse, 1968). »

 

 

La diffusion « de haut en bas » : les critiques

 

La publicité n'est pas consensuelle

 

Kapferer (1989) nuance ces effets pacificateurs de la pub. La publicité de marque est en conflit avec de la grande distribution.

66 « Le consommateur est donc confronté à une information structurellement contradictoire. »

Certaine incertitude (qui peut réduire le plaisir de consommer).

 

La polysémie du message médiatique

 

« Les sociologues israéliens Katz et Liebes (1990) comparent le sens que prend la série Dallas auprès de téléspectateurs appartenant à des univers culturels très différents. »

« Les deux études, celle hollandaise et celle allemande, expliquent l'attrait du feuilleton américain de façons opposées : "dans l'une le programme est un antidote à l'absence de structures familiales, dans l'autre à un excès de cette structure." »

67

Stolz (1983) montre que la réception par le public algérien est encore différente : elle va dans le sens d’une nostalgie des traditions (familiales, etc.) contre le capitalisme moderne.

« Le décodage idéologique du produit médiatique dépend donc des convictions antérieures. »

 

L'autorité à distance des industries culturelles

 

« Du domaine politique à celui de la consommation, le constat est général : les messages des "sources expertes", ce que diffusent les médias ou agents institutionnels, ont moins d’autorité que ceux des partenaires ordinaires de la vie de tous les jours (Grumbach et Herpin, 1988). »

 

68 « Les divers pouvoirs symboliques ne s'imposent que pour autant que s'interpose une garantie indigène. »

« le nombre des changements d'intentions de vote susceptibles de se produire au cours de la campagne est faible en dépit de l'avalanche médiatique. Le second constat est que les transferts d'allégeance, quand ils se produisent, sont plus souvent dus au contact de face à face avec l'entourage (familial, professionnel ou amical) qu’aux discours électoraux ou aux éditoriaux des commentateurs. »

 

De même dans la consommation : « Conjoints, parents, collègues ou amis font office de conseillers écoutés. »

« L’influence personnelle est une imposition "douce" qui se produit dans le cours des contacts quotidiens de personnes liées par l’interconnaissance et partageant pour l'essentiel des caractéristiques sociales et des opinions semblables. »

> pas de diffusion mécanique de haut en bas.

 

69 « A l'omnipotence du contrôle social à distance, les lazarsferldiens opposent la force du contrôle social "rapproché", lesté de tout le poids des sanctions et des valeurs du réseau d’interconnaissance. »

 

« Les consommateurs ne constituent donc pas, comme le suppose l'école de Francfort, une population atomisée soumise au balayage des médias. »

 

 

Information et organisation du marché

 

« Contrairement à l'analyse de l'école de Francfort, le marketing n'a pas pour objet d'orienter la subjectivité des consommateurs mais d'en comprendre l'orientation. »

 

L'information en provenance des consommateurs

 

Les producteurs doivent anticiper, pour éviter la surproduction et innover pour rester concurrentiels.

> ont besoin de s'informer sur les attentes des consommateurs.

> étudient les ventes sur les marchés (à quel moment, où, à qui, on vend le mieux, etc.)

Mais difficile avec la grande distribution, la vente par correspondance, par exemple, informe mieux.

Au reste, difficile d’interpréter les comportements d’achats. Les consommateurs peuvent faire des erreurs, ou ne pas trop savoir ce qu’ils achètent. (Pour les services, le tourisme, etc., on ne sait qu’après coup si c’était un bon choix.)

 

71 Portée et limites de l'organisation de l'échange marchand

 

« l'école, parmi ses nombreuses fonctions, fait partie des institutions complémentaires au marché. »

« L’historien américain Harvey Levenstein (1988) montre l'importance, aux États-Unis, des cours d'économie domestique auprès des jeunes filles issues de la classe moyenne pour diffuser les principes de la diététique et les inciter à adopter les premiers produits issus de l'industrie l'agroalimentaire. »

 

Exemple d’effet pervers : en achetant une voiture, les classes moyennes et populaires comptaient gagner du temps, comme les riches. Mais il a résulté de cette consommation de masse une surcharge du réseau routier et des embouteillages, mal anticipés. Effet pervers en partie corrigé par les collectivités.

 

72 La politisation des consommateurs

 

« Le marché même corrigé n'assure pas en général aux consommateurs une information sur les produits analogues à celles dont disposent les producteurs. »

En France, à la Libération, un bureau de la consommation a été mis en place pour informer les ménages.

Mais les consommateurs se mobilisent peu.

73 « en général, quand un produit déçoit, le consommateur fait porter son choix sur son concurrent. »

 « La défection (exit) est le comportement consumériste courant : l'usager fait jouer la concurrence entre établissements scolaires (peu importe si ces derniers sont privés ou publiques). » (cf. Défection et prise de parole, Albert O. Hirschman, 1970.)

L’activité militante a un coût plus élevé que la défection.

Il y aura donc plus de protestation si le producteur de biens ou de services est en situation de monopole.

Mais, dans l’exemple de l’école, la protestation peut salir la réputation de l’école, et empirer la situation. Les parents peuvent donc choisir de faire confiance aux dirigeants.

 

74 La loi du marché ou l'État comme acteur intégrateur

 

« L'action des pouvoirs publics peut aussi contribuer à la faible mobilisation des consommateurs. »

L'État, pour éviter les crises et dans l'intérêt du bien collectif, peut intervenir dans certains conflits.

[Ex : en sanctionnant les opérateurs de téléphonie qui abusaient de leur situation monopolistique.]

 

L'État est aussi un protagoniste « latent » car les acteurs savent qu'il peut intervenir et anticipent en conséquence.

 

77 Encadrés :

 

- L'échec d'un marketing de classe dans l'automobile

 

Le sociologue américain David Gartman (1991) montre que l'uniformité dans le design de chaque marque automobile, à tous les niveaux de la gamme, est imposée par les consommateurs populaires.

« Comme le montre l'histoire des années 30, l'industrie automobile américaine n'a pas tout de suite compris qu'elles devaient s'abstenir de fabriquer des véhicules explicitement destinés aux foyers ouvriers. »

Pour abaisser les coûts de production, mise au point de la Ford T, très basique, (formes planes et rectangulaires grossièrement assemblées) « s'opposant sous tous les rapports aux modèles bourgeois antérieurement produits par l’artisanat de luxe. »

« Le succès de la Ford T est dû à son prix de vente » (très bas)

« Mais l'esthétique de ce modèle aurait provoqué, selon Gartman, un véritable traumatisme dans la clientèle populaire. »

« Par la suite et pour répondre au dégoût de la clientèle populaire à l'égard du seul modèle qui leur était accessible, les constructeurs se sont efforcés de rapprocher les nouveaux modèles les moins chers du reste de leur production. »

« Pour Gartman, la Ford T est donc la première et la dernière voiture dont la conception vise explicitement les goûts populaires authentiques. »

« Elle est adaptée aux "semi-loisirs" des foyers ouvriers, cultures maraîchères dans les jardins, chasse et pêche, bricolage. Par la suite, les masses dominées des travailleurs industriels se comportent comme si, d'elles-mêmes, elles renonçaient à leurs aspirations "authentiques". Car pour le foyer modeste, la consommation ne doit pas trahir leur situation sociale. Leur consommation à une fonction compensatrice par rapport au travail. »

78

« Les travailleurs ont employé leurs salaires plus élevés à se construire un petit royaume de liberté au domicile. Les produits nécessaires à la construction de ce monde privé ont dû remplir une condition : ne rien rappeler de l'univers maudit du travail. »

« Les véhicules restent objectivement hiérarchisés dans leurs performances réelles : leur confort, leur vitesse, leur sécurité. En revanche, la décoration du véhicule (…) est conçue de façon à uniformiser les modèles du bas en haut de la gamme »

« les constructeurs peuvent alors proposer un véhicule bon marché mais qui n'est pas perçu comme s'adressant explicitement aux acheteurs les plus modestes. »

 

- La décommercialisation de la consommation

 

« L'État dans les pays industriels contourne le marché car il est, lui-même, producteur de biens et de services qui ne sont pas distribués de façon marchande. » (Ex : routes, soins médicaux, certains loisirs…)

Différentes situations selon les Etats : dans les pays scandinaves, forte décommercialisation, sans distinction pour les bénéficiaires > universaliste, à l’inverse de la situation en Grande Bretagne. En France et Allemagne, situation intermédiaire (justice et solidarité catégorielle, pas universaliste, héritage des corporations).

 

Evoque le problème des citoyens qui ne respectent pas à l’échelle individuelle des règles qu’ils considèrent justes (exemple : pollution, mise en concurrence des établissements scolaires alors qu’on est « pour l’école publique »…).

 

 

 

5) Actions coordonnées et biens conviviaux

 

82

Biens conviviaux :

- « ne relèvent ni de la production commercialisée, ni de la production domestique, ni même des biens publics. »

- « Pour exister, ils supposent une action coordonnée des usagers des utilisateurs intéressés par la production de ces caractéristiques. »

 

83 L'ambiance festive du voyage touristique