Les
Héritiers
Les
étudiants et la culture
BOURDIEU Pierre et PASSERON
Jean-Claude
Paris, Editions de Minuit 1964.
A livre ouvert
Pour éviter
de céder à la paraphrase grossière, il
s’agit ici de présenter la structure de ce court
ouvrage, et d’extraire les
éléments que j’ai jugés les
plus représentatifs des positions défendues par
l’auteur. Rappelons néanmoins qu’il est
toujours dangereux de sortir des
phrases de leur contexte, et que cet aperçu partiel (et
partial, comme on dit)
ne remplace en rien une lecture personnelle du texte. Le but est
plutôt de
donner un premier aperçu de l’ouvrage, et
d’élaborer un corpus de citations.
Les lignes qui suivent,
ainsi que les mises en
italique, sont toutes tirées de l’ouvrage. Mes
quelques interventions
apparaissent entre crochets.
1.
Le choix des élus
11
en
substituant au fait la
protestation contre le fait, ne s'efforce-t-on pas, le plus souvent
avec
succès, de se persuader qu'un groupe capable de protester
contre son propre
privilège n'est pas un groupe
privilégié ?
19
Les obstacles économiques ne suffisent pas à expliquer que les taux de « mortalité scolaire » puissent différer autant selon les classes sociales.
22
Si
la religion déclarée est
l'occasion d'un des clivages les plus patents, si l'opposition entre
« talas » et
« non talas » ou
« anti tala » a une
fonction classificatoire éminente, l'affiliation religieuse
et même la pratique
assidue ne déterminent pas de différences
significatives
[les
« talas » dans le
milieu étudiants parisiens, sont ceux qui
« vont à la messe »]
23
L'appartenance
religieuse ne
détermine jamais de différence statistiquement
significative. [C’est une fausse
variable : la vraie variable est le milieu social
d’origine, dont
l’appartenance religieuse n’est qu’un
symptôme secondaire…]
Pouvant
être, comme on l'a vu un
aspect du handicap social ou, à l'inverse, le
privilège de l'éternel étudiant.
On
voit donc comment les succès
où les échecs présents que les
étudiants et professeurs (enclins à penser
à
l'échelle de l'année scolaire) ont tendance
à imputer au passé immédiat, quand
ce n'est pas au don et à la personne, dépendent
en réalité d'orientations
précoces qui sont, par définition, le fait du
milieu familial.
27
[Les
étudiants de milieu
favorisé] expriment leur éclectisme
réel ou prétendu et leur dilettantisme plus
ou moins fructueux par la plus grande diversité de leurs
intérêts culturels,
les autres témoignent d'une grande dépendance
à l'égard de l'université.
29
n'est-ce
pas que l'expérience
protégée qu'ils ont connue jusque-là
les prédispose à des aspirations
obéissant
au principe de plaisir plus qu'au principe de
réalité et que l'exotisme
intellectuel et la bonne volonté formelle
représente le moyen symbolique,
c'est-à-dire ostentatoire et sans conséquence, de
liquider une expérience
bourgeoise en l'exprimant ?
30
L'école
accorde paradoxalement le
plus grand prix à l'art de prendre ses distances par rapport
aux valeurs et aux
disciplines scolaires.
Les
inégalités devant la culture
ne sont nulle part aussi marquées que dans le domaine
où, en l'absence d'un
enseignement organisé, les comportements culturels
obéissent aux déterminismes
sociaux plus qu'à la logique des goûts et des
engouements individuels.
En
note : Une origine
sociale élevée ne favorise pas automatiquement et
également tous ceux qui en
bénéficient.
33
L'école
n'exalte-t-elle pas dans
la « culture
générale » tout
l'opposé de ce qu'elle dénonce comme
pratique scolaire de la culture chez ceux que leur origine sociale
condamne à
n'avoir d'autre culture que celle qu'ils doivent à
l'Ecole ?
34
c'est
la manière personnelle
d'accomplir les actes culturels qui leur confèrent la
qualité proprement
culturelle : ainsi la désinvolture ironique,
l'élégance précieuse
L'action
du privilège n'est
perçue, la plupart du temps, que sous ses formes les plus
brutales [ > privilège
économique].
En fait, l'essentiel de l'héritage culturel se transmet de façon plus discrète et plus indirecte et même en l'absence de tout effort méthodique et de toute action manifeste.
Vaste
culture, acquise sans
intention ni effort et comme par osmose
35
Les
étudiants les plus
défavorisés peuvent, faute d'autre recours,
trouver dans des conduites plus
scolaires (…), un moyen de compenser leur
désavantage.
L'école
(...) serait la voie
royale de la démocratisation de la culture, si elle ne
consacrait, en les
ignorant, les inégalités initiales devant la
culture et si elle n'avait souvent
– en reprochant par exemple un travail scolaire
d'être trop
« scolaire » –
jusqu'à dévaloriser la culture qu'elle transmet
au
profit de la culture héritée qui ne porte pas la
marque roturière de l'effort
et a, de ce fait, toutes les apparences de la facilité et de
la grâce.
Différant
par
tout un ensemble de prédispositions et de
pré-savoirs qu'ils doivent à leur
milieu, les étudiants ne sont que formellement
égaux de réquisition de la
culture savante.
36
un
corps de savoirs, de savoirs-faire
et surtout de savoirs-dire qui constituent le patrimoine des classes
cultivées
bibliothèque
paternelle,
spectacles de choix que l'on n'a pas à choisir, voyages en
forme de pèlerinage
culturel, conversations allusives qui n’éclairent
que les gens déjà éclairés.
37
[Dénoncent
la tendance à] croire
que l'on donne à tous des chances égales
(…) lorsqu'on assure les mêmes moyens
économiques
Pour
les fils de paysans,
d'ouvriers, employés ou de petits commerçants,
l'acquisition de la culture
scolaire est une acculturation.
Si
les intéressés eux-mêmes vivent
rarement leur apprentissage comme renoncement
et reniement, c'est que les savoirs qu'il doit conquérir
sont hautement
valorisés par la société globale et
que cette conquête symbolise l'accession à
l'élite. Aussi faut-il distinguer entre la
facilité à assimiler la culture
transmise par l'Ecole (d'autant plus grande que l'origine sociale est
plus
élevée) et la propension à
l'acquérir qui atteint son maximum d'intensité
dans
les classes moyennes.
38
les
ouvriers peuvent tout ignorer
de la statistique établit qu'un fils d'ouvrier à
deux chances sur 100 d'accéder
à l'enseignement supérieur, leur comportement
semble se régler objectivement
sur une estimation empirique de ses espérances objectives,
communes à tous les
individus de la catégorie. Aussi est-ce la petite
bourgeoisie, classe de
transition, qui adhère le plus fortement aux valeurs
scolaires..
[Les
classes moyennes font preuve
d'une] bonne volonté culturelle [et entretiennent le] culte
du travail accompli
rigoureusement et difficilement [> méritocratie].
critères
de l'élite cultivée que
de nombreux enseignements reprennent volontiers à leur
compte, même et surtout
si leur appartenance à
« l'élite » date de
leur accession « au
magistère ».
39
Le
renversement de la table des
valeurs qui, par un changement de signe, transforme le
sérieux en esprit de
sérieux et la valorisation du travail en mesquinerie
besogneuse et laborieuse,
suspecte de compenser l'absence de dons, s'opère
dès que l'éthos petit
bourgeois est jugé du point de vue de
l’éthos de
l' « élite »,
c'est à dire mesuré au dilettantisme de l'homme
cultivé et bien né qui sait
sans avoir peiné pour acquérir son savoir et qui,
assuré de son présent et de
son avenir, peut se donner l'élégance du
détachement et prendre les risques de
la virtuosité.
les
avantages et désavantages
sociaux (...) sont toujours cumulatifs.
Influence
de facteurs
géographiques [> vivre à Paris permet
d'accéder à l'avant-garde culturelle
plus facilement]
41
Ainsi,
ignorée ou refusée,
l'influence des facteurs sociaux de différenciation s'exerce
en milieu
étudiant, mais sans emprunter les voies d'un
déterminisme mécanique. Il faut
par exemple se garder de croire que le patrimoine culturel favorise
automatiquement et pareillement tout ce qui le reçoivent
la
menace de dilapidation est
enfermée dans le fait même d'hériter
Il
serait facile de montrer de la
même façon que si les sujets des classes
défavorisées ont les plus fortes
chances de se laisser écraser par la force du destin social,
ils peuvent aussi,
par exception, trouver dans l'excès de leur
désavantage la provocation à le
surmonter [> Sorel, Rastignac, qui veulent réussir]
42
[à propos des transfuges de classes, ces étudiants issus de milieux défavorisés, mais qui excellent]
il
faudrait étudier plus
précisément les causes des raisons qui
déterminent ces destins d'exception mais
tout permet de penser qu'on les trouverait dans des
singularités du milieu
familial.
présence
dans le cercle familial
d'un parent qui a fait ou fait des études
supérieures
ignorance
relative de leur
désavantage
43
le
poids de l'hérédité culturelle
est telle que l'on peut ici posséder de façon
exclusive sans même avoir besoin
d'exclure, puisque tout se passe comme si
n’étaient exclus que ceux qui
s'excluent.
Ces
déterminismes n'ont pas
besoin d'être consciemment perçus pour contraindre
les sujets à se déterminer
par rapport à eux, c'est-à-dire par rapport
à l'avenir objectif de la
catégorie sociale. Il se pourrait même, plus
généralement, que l'action des
déterminismes soit d'autant plus impitoyable que
l'étendue de leur efficacité
et plus ignorée.
C'est
pourquoi il n'est pas meilleure façon de servir le
système en croyant le
combattre que d'imputer aux seules inégalités
économiques ou une volonté
politique toutes les inégalités devant l'Ecole.
[car cela renforce l'ignorance des
inégalités de répartition du capital
culturel, le plus déterminant dans les
institutions scolaires]
44
les
mécanismes qui assurent
l'élimination des enfants des classes inférieures
et moyennes agiraient presque
aussi efficacement (mais plus discrètement) dans le cas
où une politique
systématique de bourse ou d'allocations d'études
rendrait formellement égaux
devant l'école les sujets de toutes les classes sociales ;
on pourrait alors,
avec plus de justification que jamais, imputer à
l'inégalité des dons ou à l'aspiration
inégale à la culture la représentation
inégale des différentes couches sociales
aux différents niveaux de l'enseignement.
L'égalisation
des moyens
économiques pourrait être
réalisée sans que le système
universitaire cesse pour
autant de consacrer les inégalités
2.
Jeu du sérieux et jeux
du sérieux
48
Sans doute, les étudiants vivent et entendent vivre dans un temps et un espace originaux. La parenthèse ouverte par les études les affranchit momentanément des rythmes de la vie familiale et professionnelle.
retranchés
dans l'autonomie du
temps universitaire
La
condition d'étudiants permet
de briser le cadre temporel de la vie sociale ou d'en inverser
l'ordonnance.
un
temps élastique
Si superficielles et si
factices
soient-elles, ces libertés sont les licences
dérisoires par lesquels le potache
s'atteste qu'il devient étudiant.
51
[Thèse
: la condition étudiante
n'est pas intégratrice.]
On
ne peut attribuer au seul fait
de la coexistence ou de la cohabitation le pouvoir
d'intégrer en un groupe
cohérent les individus qu'elle rapproche : ce n'est pas
l'espace mais un usage
de l'espace réglé et rythmé dans le
temps qui fournit à un groupe un cadre
d'intégration.
Les
classes préparatoires aux
grandes écoles (et, par voie de conséquence,
à un moindre degré, les grandes
écoles) représentent des îlots
d'intégration.
Comme
dans le village
traditionnel [intégrateur], les activités
réglées et les contacts imposés et
multipliés par l'uniformité de la
règle permettent à chacun de tout savoir de
chacun sans recourir à l'expérience directe.
53
c'est
dans la petite ville
universitaire de province que le folklore étudiant avec ses
cortèges et ses
chants se perpétue le plus longtemps, indice
d’intégration à la
communauté
locale plus qu'au monde étudiant.
les
études fournissaient à de
jeunes privilégiés un répit ou un
passage rituellement aménagés à
l'orée d'une
carrière bourgeoise.
[Les
filières droit et médecine
sont restées les plus bourgeoises, ont gardé des
rituels de corporation]
l'absence
de stéréotypes
réciproques de relations à plaisanterie
témoigne du défaut d'esprit de corps et
surtout de la rareté des contacts et des échanges
[chez les autres étudiants]
56
les
milieux étudiants présenteraient
tous les symptômes de l'anomie si les étudiants
n'étaient qu'étudiants et s'ils
n'étaient pas intégrés à
d'autres groupes, c'est-à-dire, pour la plupart,
à
leur famille ou, secondairement, à des groupements
électifs comme les
associations religieuses ou les partis.
59
les
étudiants s'accordent, le
plus souvent, pour éluder la simple nomination de la
profession de leurs
parents, quelle qu'elle soit. Le silence honteux, le demi-mensonges ou
la
rupture proclamée sont autant de manières de
prendre ses distances avec l'idée
insupportable qu'une détermination aussi peu choisie puisse
déterminer
quelqu'un tout entier occupé à se choisir.
c'est
se distinguer en tant
qu'étudiant, c'est en effet se distinguer de l'essence de
l'étudiant dans
laquelle on enferme les autres. [« Je suis un cas
particulier. »]
Transfiguration
symbolique de la
nécessité en liberté [se persuader que
l'on a choisi une destinée qui est en
fait socialement déterminée. Illusion
biographique.]
61
[dans les cafés]
nombre d'étudiants
viennent consommer avant tout les significations symboliques dont sont
investis
le café et le travail solitaire au café.
Comme
le ciné-club ou la cave de
jazz, [le café] fait partie d'un espace mythique
où les étudiants viennent
rejoindre l'étudiant archétypal.
64
l'influence
des professeurs
s'étend aussi à des domaines qui ne font pas
l'objet d'un enseignement.
65
ils
décrètent (pour leurs 40
élèves annuels) les besoins culturels nobles et
ceux qui ne le sont pas.
[Bourdieu
désigne le] petit cercle
de l'avant-garde consacrée : Camus, Malraux,
Valéry, Kafka, Proust.
67
par
une complicité tacite entre
étudiants et professeurs (...), l'échec ne
revêt jamais, même s'il est vécu
dans le drame, la gravité d'un débauchage. Le
système universitaire et sans
doute plus proche du jeu que du travail.
68
Et
la mise en question de
l'université et de la culture universitaire
n'obéit-elle pas, elle aussi, au
modèle universitaire par excellence, celui de la
contestation complice et
fictive (...) ?
Comment
ne pas voir en effet que
la révolte contre le système scolaire et
l'évasion dans les enthousiasmes
hétérodoxes réalisent, par des voies
détournées, les fins ultimes que poursuit
l'université ?
Les
conduites les plus bohèmes en
apparence ne sont souvent que l'obéissance à des
modèles traditionnels hors du
champ traditionnel d'application de ces modèles et les
francs-tireurs de la
culture de bons élèves qui font
l'école buissonnière.
Ainsi,
la révolte contre la
contrainte extérieure de la règle est une des
voies par où s'accomplit
l'intériorisation des valeurs qu'impose la règle
; comme dans le mythe
freudien, c'est avec le meurtre du père que commence le
règne du père
introjecté.
69
c'est encore à Paris que la part des étudiants qui, se disant de gauche, refusent de se reconnaître dans un parti de gauche et la plus forte ; et ceux qui, pour se définir politiquement, éprouvent le besoin de forger des étiquettes originales, tels que « trotskisme rénové », « anarchisme constructif », « néo-communisme révolutionnaire », sont parisiens pour les deux tiers. [Sources, preuves ??]
70
confondre les ruptures symboliques de l'adolescence avec un accomplissement intellectuel. Ainsi, nombre d'étudiantes dont tant de choix restent régis par les modèles les plus traditionnels accomplissent l'image qu'elles se font de l'intellectuelle affranchie en s'affranchissant des normes sexuelles. Le haut rendement symbolique de ces franchises se décèle au renversement formel qu'elles autorisent : « À la valorisation de la virginité (...) Une autre de « mystiques » succède : celle de la virginité qu'il faut perdre à tout prix ». (extrait de Mme AMADO LEVY-VALENSI : « l'étudiant possède-t-il une affectivité d'adultes ? » Lille-U, N°7, nov-dec 1963.)
Et
le charme de certains
engagements politiques tient souvent, pour une part, à ce
qu'ils permettent de
consommer symboliquement la rupture avec le milieu familial sous la
forme à la
fois la moins coûteuse et la plus scandaleuse.
Autant les différences qui tiennent à l'origine sociale sont passées sous silence, autant celles que l'on exprime délibérément dans les opinions et les goûts sont manifestes et manifestées.
les
idées politiques ou les
valeurs esthétiques qu'ils s'opposent et par lesquelles ils
s'opposent dans des
discussions sans fin obéissent à la
même logique. La volonté de se distinguer
de trouver un terrain aussi bien et à la fois dans l'ordre
politique, dans
l'ordre philosophique ou dans l'ordre esthétique : un
trotskiste s'oppose à
l'autre autant et autrement qu'il s'oppose au maoïsme, tandis
que les
admirateurs du premier Antonioni s'opposent aux fervents du second,
l'une ou
l'autre chapelle s'accordant pour exécuter le Bergman mais
par des attendus
différents. En fait la quête de la
différence suppose le consensus sur
les limites dans lesquelles peut se jouer le jeu des
différences et sur la
nécessité de le jouer dans ces limites. Mais
étant donnée la difficulté qu'il y
a à trouver de vraies différences sans sortir des
limites du consensus,
les oppositions risquent toujours d'être fictives ou
formelles et l'on s'expose
à ne jamais discuter de l'essentiel parce qu'il faut
être d'accord sur
l'essentiel pour discuter.
[Ce
passage annonce la théorie
des champs (et le concept d’illusio) qui
sera développée plus tard par
Bourdieu]
la
dépendance à l'égard de la
tutelle universitaire est plus grande en province qu'à
Paris..
L'étudiant
provincial est
condamné à l'université et
à l'universitaire qui enseigne en maître dans sa
discipline [n’accède pas à la
diversité culturelle du milieu parisien]
par
la fête, un groupe peut
affirmer son intégration en intensifiant fictivement les
échanges symboliques
(...), sans que ce jeu de l'intégration ait d'autre fin que
le renforcement de
l'intégration. [ZinZins…]
étudiants
d'origine bourgeoise,
qui font de leurs études une expérience
où n'entrent pas de problèmes plus
sérieux que ceux qu'ils y introduisent.
3.
Apprentis ou apprentis
sorciers
Ainsi, professeurs et étudiants peuvent se rencontrer dans la dénonciation de la passivité des étudiants sans cesser pour autant de profiter des avantages qu'elle leur procure.
86
Il suit de là qu’une condition qui se définit comme provisoire et transitoire ne peut tenir son sérieux que de la condition professionnelle à laquelle elle prépare, ou, en d'autres termes, que le présent n'a ici de réalité que par procuration et par anticipation.
87
Si
ce que font les étudiants,
c'est à dire ce qu'on leur fait faire, leur
apparaît souvent comme un
« faire semblant » ou un
« faire comme si », c'est que le
travail ne s'accompagne pas, comme ailleurs, des gratifications
sérieuses et
palpables qui fut directement les taches professionnelles.
89
L'échange
universitaire est un
échange de dons ou chacun des partenaires accorde
à l'autre ce qu'il attend de
lui, la reconnaissance de son propre don.
Lorsque
l'avenir professionnel est
lié de façon claire et sûre au
présent des études, l'exercice universitaire est
immédiatement subordonné aux taches
professionnelles qui lui fournissent un
sens et une raison d'être [médecine, droit...]
L'étudiant
en lettres est
condamné, s'il veut sauver le sens de son entreprise,
à confondre l'exercice
scolaire avec une aventure intellectuelle.
90
[Les
filles : ]
parce
que l'entrée dans une
profession est pour elles particulièrement improbable, les
étudiantes sont
aussi condamnées à l'effort pour se dissimuler un
futur qui risquerait d'ôter
tout sens à leur présent
mais
leur avenir objectif [par
exemple la quasi impossibilité d'occuper un poste de
professeur
d'université] s'impose
si clairement
que, dans leur cas, la mystification ne peut jamais réussir
complètement
92
Elles
se font une idée modeste de
leur valeur scolaire et témoignent d'une humilité
plus grande dans les
techniques de travail intellectuel.
Lisent
moins d'ouvrages
philosophiques et sociologiques que les garçons, alors
qu'elles consacrent à
peu près le même temps hebdomadaire au travail
scolaire
La
politique reste implicitement,
en milieu étudiant, l'apanage des garçons.
Moins
politisées et moins à
gauche que les garçons, les filles participent moins aux
responsabilités
syndicales ; elles lisent moins de journaux et des journaux moins
politiques.
93
Participant
largement du consensus
idéologique propre au milieu étudiant, elles se
disent pour les deux tiers
« engagées » et celles
qui ne le sont pas s’en excusent.
[Définition
traditionnelle de la
femme : ouverture à autrui, enrichissement personnel,
épanouissement de soi, le
sens des autres etc.]
94
pour
ce qui est du rapport à
l'avenir, les filles sont aux garçons comme les
étudiants des basses classes
sont aux étudiants issus de milieux
privilégiés. Les chances objectivement plus
faibles d'avoir une profession est surtout une profession
intellectuelle (...)
interdisent aux filles de se lancer dans le jeu intellectuel avec toute
l'ardeur qu'autorise seulement l'oubli sans risque d'un avenir garanti.
95
[les
défavorisés] savent et
s'avouent mieux la profession à laquelle ils se
préparent et qu'ils se
préparent à une profession.
Les
étudiants des autres classes
peuvent se contenter de projets vagues
96
Tout
étudiant contient un Péguy,
celui qui appelait Mauss « boîte à
fiches ». [Tout étudiant dénigre les
« scolaires »]
Image
romantique du travail
intellectuel comme création libre est inspirée
[activité noble]
onirisme
qui exclut l'idée même
de techniques efficaces et de l'efficacité des techniques
parce
qu'il leur plaît mieux et
qui leur coûte moins de croire au charisme que de
maîtriser laborieusement des
techniques, les étudiants se condamnent à l'image
de la réussite scolaire sur
laquelle, en l'absence du don, seule la magie peut agir.
97
les
étudiants opposent à
l'angoisse de l'examen tout un corps de « trucs »,
magiques et techniques à la
fois
les
révisions fiévreuses des
veilles d'examen ne sont pas autres choses bien souvent que rites
propriatoires
; la prise de notes qui ne seront pas relues est une technique de
réconfort
spirituel
l'art
de placer sa copie d'examen
après celle d'un cancre reconnu ou de passer au bon moment
devant
l'examinateur.
Rites
de pronostications par
lesquels on s'efforce de prévoir le sujet ou la note
objets
fétiches que l'on apporte
avec soit le jour de l'examen
Conclusion
104
ce
système trouve son
accomplissement dans le concours, qui assure parfaitement
l'égalité formelle
des candidats
c'est
oublier que l'égalité
formelle qu'assure le concours ne fait que transformer le
privilège en mérite
puisqu'il permet à l'action de l'origine sociale de
continuer à s'exercer, mais
par des voies plus secrètes.
[Nous
expliquent qu'il faudrait
en fait évaluer les mérites en fonction de la
situation de départ de
l'étudiant] comme pour l'estimation des mérites
dans l'éthique kantienne.
Kant
attribue des mérites inégaux
à deux actions équivalentes
105
En note :
l'éthique kantienne du mérite s'opposait
à la morale antique des vertus innées,
apanage des hommes bien nés.
105
Mais
l'effort d'égalisation reste
formel tant que les inégalités ne sont pas
effectivement abolies
107
Ainsi
masqué, le « racisme de
classe » peut s'afficher sans jamais s'apparaître.
Cette alchimie réussit
d'autant mieux que (...), les classes populaires reprennent
à leur compte
l'essentialisme des hautes classes et vivent leur
désavantage comme destin
personnel.
[Exemple
de la précocité : ]
on gratifie le bachelier de 15 ans, le plus jeune
agrégé ou le plus jeune
polytechnicien de France. Les innombrables étapes du cursus
honorum
permettent d'ailleurs à certains le prodige d'une
éternelle précocité,
puisqu'on peut être encore le plus jeune
académicien.
108
si
l'agrégation suscite des
défenseurs aussi pugnaces, c'est peut-être qu'elle
est un de ces privilèges qui
peuvent apparaître comme liés exclusivement au
mérite personnel et garanti par
une procédure aussi démocratique possible
(formellement).
109
Les
enfants originaires des
basses classes qui sont les victimes désignées et
consentantes de ces
définitions d’essence
Elle
renforce l'enfant dans le
sentiment d'être tel ou tel par nature. Ainsi
l'autorité légitimatrice de
l'Ecole peut redoubler les inégalités sociales
parce que les classes les plus
défavorisées, trop conscientes de leur destin et
trop inconscientes des voies
par lesquelles il se réalise, contribuent par là
à sa réalisation.
110
[à
propos des aménagements
favorables proposés par l'université aux
étudiants qui travaillent, aux
pupilles de la nation, aux étudiants atteints de maladies
graves, etc.]
l'entorse
au système sert ici la
logique du système, le misérabilisme
répondant paternalisme. Ayant ignoré les
handicaps sociaux en cours d'apprentissage (c'est-à-dire
lorsqu'on pouvait
encore quelque chose), on ne répugne pas à les
découvrir le jour de l'examen
(mais seulement sous forme de « cas ») parce qu'on
ne s'oblige à rien d'autre
qu'à la générosité.
toute
démocratisation réelle
suppose donc (...) Que l'on élargisse le domaine de ce qui
peut être
rationnellement et techniquement acquis par un apprentissage
méthodique aux
dépens de ce qui est abandonné
irréductiblement au hasard des talents individuels
Il
serait trop facile d'apporter
d'autres exemples de cette mauvaise foi qui transforme la transmission
des
techniques en rituels à la gloire du charisme professoral,
qu'il s'agisse des
bibliographies terrifiantes et fascinantes, des exhortations
à la lecture, à
l'écriture ou à la recherche qui sont autant de
dérisions
112
Reconnaître
la liberté de
l'étudiant et feindre de voir en lui, tout au long de
l'année, un travailleur
libre, ou mieux, autonome, c'est-à-dire capable de s'imposer
à lui-même une
discipline, (...) c'est le prix que doit payer le professeur pour se
voir
renvoyer par l'étudiant ainsi défini l'image
qu'il entend donner et avoir de
lui-même comme maître à penser et non
comme pédagogue ou pédant de collège,
comme enseignant de qualité pour enseignés de
qualité.
[L'étudiant]
fait alterner
l'aspiration à un encadrement plus étroit (...)
avec l'image idéale et
prestigieuse du travail noble et libre, affranchi de tout
contrôle et de toute
discipline.
Mêmes
alternances et la même
ambivalence chez les professeurs
Les
étudiants des classes
cultivées sont les mieux (ou les moins mal)
préparés à s'adapter à un
système
d'exigences diffuses est implicites puisqu'ils détiennent,
implicitement, le
moyen d'y satisfaire.
114
les
étudiants originaires de
cette classe peuvent manifester, dans cette rencontre personnelle
qu'est
l'oral ces
qualités impondérables qui
n'ont pas besoin d'être perçues par le professeur
pour entrer dans le jugement
professoral. Les « petites perceptions » de classe
sont d'autant plus
insidieuses que la perception consciente explicite des origines
sociales aurait
quelque chose de scandaleux.
[Dénoncent]
l'enseignement
technocratique tourné vers la production en série
de spécialistes sur mesure.
Mais
il ne suffit pas de se
donner pour fin la démocratisation réelle de
l'enseignement.
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la volonté politique de donner à tous des chances égales devant l'enseignement ne peut venir à bout des inégalités réelles
> P.Bourdieu et J.-C. Passeron
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Pour
un respect critique, quelques précisions.
D’abord,
parce que la figure de Pierre Bourdieu
a trop souvent écrasé le travail de ses
collègues, il faut rappeler que ce
livre a été co-écrit avec Jean-Claude
Passeron, grand sociologue français qui
prit par la suite ses distances avec Bourdieu, pour des raisons trop
complexes
pour être explicitées ici. Ensuite, d’un
point de vue plus sociologique, on est
en droit de se demander par exemple si l’on peut
résumer l’engagement radical
estudiantin à un luxe petit-bourgeois, comme tendent
à le faire ici les
auteurs. Au reste, plusieurs thèses apparaissent assez
« totales »,
dans le sens où elles tendent à nier la
pluralité et la complexité du monde
social, au nom de la mise en exergue des déterminismes
structurels les plus
puissants. Mais il faut bien voir qu’elles
s’inscrivent dans le geste
bourdieusien de déconstruction radicale des illusions
collectives, à commencer
par le mythe du sujet individuel.
En outre, si le regard
sociologique proposé
ici n’a rien perdu de sa pertinente acuité, les
analyses du milieu étudiant ont
en partie vieilli (raréfaction de
l’héritier type, opposition province/Paris
atténuée, etc.). Mais, chose plus grave, ces
analyses ont été contestées dans
leur scientificité. En effet, dans Pierre Bourdieu
illusionniste[1],
Louis Gruel, sociologue spécialiste des
étudiants, invite à la méfiance
critique à l’égard des travaux de
Bourdieu, et prend pour exemple d’analyse Les
héritiers. Dans cet ouvrage, les auteurs proposent
dès les premières pages
des tableaux statistiques et un riche corpus d’analyses
quantitatives en
appendice (plus du tiers du livre). Pour Louis Gruel, c’est
avant tout de
l’esbroufe. Personne ne vérifie dans le
détail la validité de ces tableaux qui
impressionnent plus qu’autre chose, et mettent le lecteur
dans une position de
dominé, tenté d’admettre passivement
les thèses des auteurs. D’après les
recherches de Gruel, ces tableaux poseraient de sérieux
problèmes de méthode
dans leur réalisation. Il pointe aussi, et on est bien
obligé de le suivre sur
ce point, les dérives rhétoriques des deux
auteurs, qui pratiquent en
permanence la persuasion artificielle, non scientifique, à
coups de
« Comme mille autres faits en
témoignent » (54) ;
« Il
serait trop facile de démontrer que... »
(63) ; « Il est trop
évident que… » (85) ;
« Il serait trop facile d'apporter
d'autres exemples… » (111) ; ou
encore le mystérieux « toutes
choses égales d'ailleurs… »
(106). Certains passages posent clairement
problème tant ils ressemblent à l’art
de l’essai, selon lequel un auteur couche
sur le papier ses impressions sur le monde, vice que Bourdieu
n’aura de cesse de
dénoncer (en attaquant par exemple les nouveaux
« philosophes »…).
Par exemple les pages 55, 56, 57, où l’on peut
lire des choses aussi peu
scientifiques que « Un sondage restreint
réalisé à Lille semble indiquer
que, toutes choses étant égales par
ailleurs,… », sans aucune
précision
supplémentaire sur ce « sondage
retreint » (ce qui n’empêche pas
un
long développement), semblent vraiment peu
sérieuses. La chose est d’autant
plus surprenante quand on sait qu’elle est le fait de celui
qui incriminait sans
cesse le manque de scientificité (des autres), sans avoir
jamais proposé aucun
retour critique sur lui-même. Pour autant, rien
n’invite à sombrer dans
l’anti-bourdieu primaire, comme le fait Louis Gruel qui
s’attaque avec rancune à
la personne de Pierre Bourdieu. Il faut plutôt trouver la
bonne distance, à la
fois reconnaissante et critique, comme l’aurait certainement
souhaité Bourdieu
lui-même.
(A titre informatif, on
signalera que cet
ouvrage a fait l’objet, en février 2007,
d’une attaque des plus
extravagantes : ce serait « un livre
antisémite », si l’on en
croit la thèse du « linguiste et
philosophe » Jean-Claude Milner[2].
Bourdieu antisémite, voilà encore un cap de
franchi par
le discours. La
dégradation accélérée de
l’état mental du malheureux Finkielkraut
(à qui
l’on
doit aussi la subtilité conceptuelle du mot valise
« bourdieudonné »),
n’invite
qu’à la pitié. Tenter
d’expliquer
pourquoi cet ouvrage n’est pas antisémite,
reviendrait
à accepter de prendre
pour interlocuteurs ces personnes, et donner de fait une forme de
légitimité à
leurs paroles les plus absurdes. Il faut, comme Pierre Bourdieu
l’expliquait,
les condamner au silence et à l’oubli. Par contre,
ce qui
mérite d’être
dénoncé, c’est le fait plus
inquiétant (mais
pas si surprenant) que le service
public offre à ces
« intellectuels »
l’opportunité de diffuser leur
propagande haineuse, notamment chaque samedi matin, sur France
« Culture ».)
[1]
L. Gruel, Pierre
Bourdieu illusionniste, Presses Universitaires de Rennes,
2005.
[2]
Pour un récit des
faits : http://www.acrimed.org/article2545.html