Rédacteur au Monde diplomatique, initiateur de PLPL
et
d'Acrimed, professeur à Paris VIII, Serge Halimi est aussi l'auteur de
plusieurs ouvrages dans lesquels il développe une critique
acerbe du libéralisme (Quand la gauche essayait,
Arléa,
2000 ; Le Grand Bond En Arrière - Comment L'ordre
Libéral
S'est Imposé Au Monde, Fayard).Ce texte est déjà un classique de la critique des médias, et le livre a été réédité en 2005. Pour ne pas faire d'ombrage à cette toute récente édition augmentée et actualisée, les extraits proposés sont tirés de la première édition (1997).
A livre ouvert
Pour éviter de céder à la paraphrase grossière, je me propose de présenter la structure de ce court ouvrage, et d'extraire les éléments que j'ai jugé les plus représentatifs des positions défendues par l'auteur. Rappelons néanmoins qu'il est toujours dangereux de sortir des phrases de leur contexte, et que cet aperçu partiel (et partial, comme on dit) ne remplace en rien une lecture personnelle du texte.
Les lignes qui suivent, ainsi que les mises en italique sont toutes tirées de l'ouvrage. Mes rares interventions sont entre crochets. Pour des raisons de lisibilité, le signe "_ " sera mis pour " (…) ".
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" Nous n'accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu'au pouvoir des banquiers " Paul NIZAN, Les chiens de garde, 1932.
Préface
p.9 _Le contre-pouvoir s'est assoupi. Et il s'est retourné contre ceux qu'il devait servir. Pour servir ceux qu'il devait surveiller.
p.12 L'illusion d'un contre-pouvoir se cultive en
général de deux manières. La plus
spectaculaire
renvoie à la tragédie, la vraie. Depuis dix ans,
173
journalistes ont été assassinés en
Amérique
latine, le plus souvent par l'armée, presque toujours dans
l'impunité. _Ensemble, ces victimes du devoir d'informer
alimentent la légende dorée dont sont friandes
une
profession normalisée et ses vedettes
révérencieuses.
Les " chartes de déontologie " sont l'autre façon
de
celer l'évidence. _grand mythe de la profession _Car
l'information est bien devenue un produit comme un autre. _
_un journaliste _dispose d'à peine plus de pouvoir sur
l'information qu'une caissière de supermarché sur
la
stratégie commerciale de son employeur _Tant de stages, tant
de
précarité, tant de contrats à
durée
déterminée pour en arriver là : on se
rêvait
l'héritier de Bob Woodward, on est le tâcheron de
Martin
Bouygues.
1- Un journalisme de révérence
p.13 _dans les années 60, un ministre de
l'Information
qui pouvait, de son bureau, sonner les responsables de la radio et de
la télévision _Conclusions
suggérées : les
temps ont changé, _ " la voix de la France s'est tue ". " Il
faut avoir la mémoire courte pour ne pas s'exclamer sur le
chemin parcouru depuis l'époque de l'ORTF ", Christine
Okrent.
_ À défaut d'un coup de sonnette, c'est sans
doute un
coup de téléphone qui, en 1996, notifia
à
Christine Okrent que, pour avoir déplu au nouveau
président de la République dont l'un des amis
venait de
devenir propriétaire de l'Express (Pierre Dauzier, PDG de
Havas), elle se verrait sans délai
congédiée de
son poste de directrice de la rédaction de cet hebdomadaire.
De
très copieuses indemnités rendirent la chose
moins
douloureuse pour elle. Mais pas moins instructive pour les autres.
p.15 La France, après tout, est un pays où l'idée de faire interroger le président de la République par deux journalistes également femmes de ministres n'a pas paru extravagante. L'étranger, où l'on va toujours goulûment chercher les dernières philippiques contre nos " archaïsmes sociaux ", s'est déclaré étonné par ce type de pratique un peu féodale qui illustraient de manière sans doute trop voyante la réalité des rapports incestueux entre médias et pouvoirs.
Le fondateur du Monde, expliquait il y a fort longtemps
que "
le journalisme, c'est le contact et la distance ". Il ne reste plus
guère que le contact.
La sonnette d'Alain Peyrefitte a été
coupée. Il a
cependant fallu attendre la fin du second septennat de
François
Mitterrand pour découvrir que l'ancien président
de la
République avait, sciemment et longtemps après la
guerre,
continué de fréquenter un haut dignitaire de
Vichy_,
qu'il avait envoyé à la guillotine des militants
de
l'indépendance algérienne et… qu'il
avait un
cancer depuis le début de son premier mandat.
p.17 Michel Field est le symbole le plus récent d'une génération de journalistes qui, à coups d'audaces très calculées, a réussi une assez belle reconversion du militantisme d'extrême gauche au centre-gauche médiatique.
p.18 _ journalisme de révérence.
p.19 Investi de tant de talents (philosophe, journaliste,
éducateur, producteur), Jean-Marie Cavada
n'hésite pas.
Il pose la question que chacun attend : " Combien pouvez-vous me citer,
M. Chirac, de variétés de pommes ? ". Ce fut
drôle,
impertinent même.
p.20 _le décès de
François Mitterrand
ensevelit la France sous un nouveau débordement
d'immaturité journalistique et d'unanimisme
fabriqué. _la
droite ne l'avait jamais aimé parce qu'il lui avait ravi le
pouvoir et qu'elle le croyait de gauche ; une bonne partie de la gauche
s'en était détachée, ayant
découvert son
passé et se souvenant de son bilan. Or, _la quasi
totalité des journalistes consacra à
l'événement des heures d'antenne
dévotes et des
flots d'encre révérencieux. [Notons que les
célébrations élogieuses qui
inondèrent
à nouveau le PAF à l'occasion des dix ans de la
mort du
prince renforcent le crédit de cette analyse.]
p.22 _13 janvier 1996, 13h, France2, reportage sur " Mitterrand et les
chapeaux ", sujet jugé plus porteur que Mitterrand et les
sicavistes (dont il avait accru la fortune) _.
p.23 Pendant la guerre du Golf, _ Presque unanimes, les
hebdos, radios, télévisions firent chorus, se
transformant en classe de recyclage pour officier au rancart vaincu en
Algérie et soucieux de prendre, dans les médias,
sa
revanche sur les Arabes.
p.24 _journalistes parisiens comme Paul Amar s'échinaient
à mettre pompeusement en scène des " conseils de
guerre
à l'Elysée " _gesticulations destinées
à
faire croire que la France " tenait son rang " _
p.25 La campagne du référendum sur
le
traité de Maastricht répéta les
dérives
observées pendant la guerre du Golfe.
p.27 Alors directeur du Monde, Jacques Lesourne prit la plume pour
annoncer qu' " un non au référendum serait pour
la France
et l'Europe la plus grande catastrophe depuis les désastres
engendrés par l'arrivée de Hitler au pouvoir ".
p. 30 _le président de la République, qui venait
fort
opportunément d'annoncer qu'il souffrait d'un cancer
découvert onze ans plus tôt_
p.31 " Si c'est non, il y aura une bourrasque monétaire. Si
c'est oui, il y aura une baisse des taux d'intérêt
",
avait promis Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l'Industrie. Ce
fut " oui " : les taux d'intérêt
montèrent.
Pierre Bérégovoy l'avait bien annoncé
: " si l'on est bien informé, on doit choisir de voter oui ".
[Encore une fois, la décennie suivant la publication de ces lignes a donné raison à Serge Halimi : qui n'a pas repéré la propagande orchestrée par les média lors du référendum POUR le traité constitutionnel ?]
2- Prudence devant l'argent
p.33 Le 24 juillet 1993, TF1 ouvre son journal sur le décès de Francis Bouygues et y consacre vingt-cinq minutes dithyrambiques (" magnifique patron ", " bâtisseur infatigable ", " carrière sans précédent ".) Edouard Balladur et Jack Lang, alors habitués des plateaux de TF1, saluent la mémoire du " personnage hors du commun " qui a tant contribué au " rayonnement de notre pays ". _Les obsèques du très grand homme rassembleront, outre le premier ministre de l'époque, MM. Lang, Tapie, Delon et Lagardère, le président du Sénat et l'actuel président de la République.
p.40 _ le journaliste apprend à vivre dans un univers carnassier. Plus souvent gibier que chasseur.
3- Journaliste de marché
p.43 _pluralisme rabougri. _quand les journalistes se
plagient, _ c'est souvent par paresse, par manque de
compétence
ou de culture, par absence de temps alloué au bon exercice
de
leur métier.
p.44 _écriture automatique, intellectuellement peu exigeante_
p.47 Les athlètes nationaux obtiennent-ils de mauvais résultats aux Jeux olympiques d'hiver ? Olivier Mazerolle, directeur de l'information de RTL, suggère une explication inattendue : " Les Français ne sont pas sportifs parce que nous avons l'habitude de l'Etat-providence. "
_rarement sans doute, les médias, qu'ils soient de droite ou qu'ils se disent de gauche, lui auront autant servi [à M. Bouygues] de ventriloque, d'orchestre symphonique au diapason des marchés qui scandent nos existences dans un monde sans sommeil et sans frontières.
p.49 _ les couvertures, suppléments et articles sont devenus interchangeables ; ce sont souvent les conditions d'abonnement - pour parler clair, la valeur du produit ménager offert avec le journal - qui déterminent le choix du client.
p.51 _les grands éditorialistes
rêvent d'un
affrontement politique circonscrit aux sempiternelles " questions de
société ", dont la maîtrise
approximative n'exige
aucun travail régulier : valeurs, violence, famille,
télévision, racisme, jeunesse ; naturellement
chaque fois
dépouillées de leurs contexte social.
_ Encore faut-il que les hommes politiques consentent à ce
simulacre démocratique, cette nouvelle doctrine de la
souveraineté limitée, et acceptent de
réserver
leurs affrontements aux questions accessoires.
p.53 Paul Nizan le disait déjà il y a plus de soixante ans : " M. Michelin doit faire croire qu'il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui. "
p.55 _blanchis sous le harnais de leurs erreurs accumulées, imperturbables, les mêmes chroniqueurs continuent à nous expliquer la marche du monde.
p.56 _quand un Robert Hue s'indigne que Pierre Suard "
gagne
un SMIC par heure ", une journaliste le morigène sur le
champ :
" Est-ce que ce n'est pas une façon rétrograde de
voir
les choses que de stigmatiser les patrons qui gagnent trop d'argent ? "
p.57 Mais après tout, un homme politique comme M. Barre
s'est
bien construit dans les médias toute une
réputation de
franchise et d'audace en glorifiant la fermeté salariale des
patrons. Et en stigmatisant - entre deux assoupissements - l'indolence
des chômeurs.
p.60 _" orthodoxie médiatique "
p.61 La confluence idéologique de la droite et d'une bonne
partie de la gauche autour de priorités
économiques
à peu près identiques a beaucoup
facilité
l'orientation choisie par nombre de journalistes.
p.62 _ comment ne pas penser aux 120 000 francs par mois de la journaliste, Clair Chazal, qui interpelle ainsi Bernard Kouchner : " _n'êtes vous pas d'accord pour dire que'il y a des privilèges que la France ne peut plus se permettre ? ". Un jour, Le Nouvel Observateur dévoila l'existence à TF1 de six salaires annuels compris entre 2,8 millions de francs (Gérard Carreyrou) et 7, 3 millions de francs (Patrick Le Lay) en passant par 6 millions de francs pour Patrick Poivre d'Arvor. Or, dans une économie mondialisée sans cesse taraudée par notre besoin commun d'être plus compétitifs, ne pouvait-on pas trouver quelque part sur la planète un journaliste francophone aussi doué pour le commentaire politique que Gérard Carreyrou, et beaucoup moins cher ?
p.65 Vétéran et ancien médiateur du Washington Post, Richard Harwood : " _ Auparavant, les reporters avaient un niveau de vie légèrement supérieur à celui de leurs voisins de quartier, les ouvriers. Depuis les années 80, les reporters ont un niveau de vie légèrement inférieur à celui de leurs voisins de quartiers, les avocats et patrons._ Et leur vie quotidienne les rend effectivement beaucoup plus sensibles aux problèmes des privilégiés qu'au sort des travailleurs payés au salaire minimum. "
p.66 _vendre un journal deux fois, d'abord à l'annonceur, puis au lecteur.
p.68 _ les intellectuels de cour et d'écran [s'étaient] laissés séduire par une société qui leur permet de naviguer sereinement d'un colloque à une commission en attendant, comme les autres rentiers, de gagner le soir de l'argent en dormant.
[Analyse de la " mise en musique idéologique " de 1995, ou comment les médias ont décrédibilisé les mouvements sociaux :]
p.69 M. Giesbert fulmina dans Le Figaro : " Les
cheminots et
les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer
davantage. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : de corporatisme,
c'est-à-dire de racket social ".
p.70 La langue de bois des Importants venait de laisser voler ses plus
jolis copeaux : d'un côté - celui du pouvoir et de
l'argent - le " courage " et le sens des "
réalités " ;
de l'autre - celui du peuple et de la grève - les "
fantasmes "
et l'" irrationnel ". Ce mouvement social aurait-il l'impudence de
remettre en cause vingt années de pédagogie de la
soumission ?
p.72 Sur France Info, à TF1 et ailleurs : "
kilomètres de bouchon ", des " usagers à bout ",
des "
feux du désespoir sur le périphérique
", des "
entreprises au bord de l'asphyxie ", " des embauches qu'on ne va pas
faire "
_ " Christian, SDF de 56 ans, qui rumine sa colère. La
grève des transports et la fermeture des stations de
métro à Paris ont jeté dans la rue des
hordes de
laissés-pour-compte. "
p.73 Les " exclus " contre les grévistes_
Claire Chazal : " Avant d'évoquer la paralysie des
transports et
la crise dans laquelle s'enfonce notre pays, évoquons
l'histoire
heureuse de ce gagnant du loto ".
Rien n'y fit_ les Français solidaires_
MM. Kouchner, Madelin et Strauss-Kahn furent de tous les débats, tous aussi ennuyeux qu'un jour sans grève.
p.74 M. Barre avait annoncé : " Au prix de sacrifices, les êtres humains s'adapteront ". Cette fois l'" incontournable " fut contourné : les cheminots et les agents de la RATP triomphèrent des affidés de M. Barre.
Jacques Julliard_ éditoriaux rageurs dans Le
Point pour
venir à bout de " toute cette déprime que nous
venons de
vivre ".
" Nous " ?
4- Un univers de connivences
p.75 _ trust d'environ trente associés_
inévitables et volubiles_ ils s'entreglossent_
p.76 _ consensus bourgeois_ solidarité organique.
p.78 _ Chacun est ainsi en quelque sorte l'employeur de l'autre.
p.79 " relations d'interconnaissance "_ disposer d'une tribune garantit
presque qu'on s'en verra proposer une autre.
p.80 _ cardinaux de la pensée unique
_profession sinistrée par le chômage_ interdit
à quiconque de dénoncer ces privilèges.
p.81_ confluence idéologique qui, depuis quinze ans
déporte la vie politique vers la droite_
Lucide et cynique, Alain Minc a expliqué : " Le
système
médiatique sécrète une concentration
du pouvoir
auprès de laquelle l' " accumulation du capital "
chère
à Marx représente une bluette. Un tri s'est
effectué qui n'a profité qu'à une
poignée
d'intellectuels ". Mais qui trie ? Et qui a trié Alain Minc
? Ou
Bernard-Henri Lévy ?
p.85 Aux Etats-Unis, certains quotidiens " interdisent formellement " à leur rédaction en chef de confier la critique d'un livre à quiconque connaît l'auteur.
p.87 Sciences-Po est une pépinière
de
journalistes, futurs et anciens. Anne Sinclair a expliqué :
"
Avec Alain [Duhamel], on se connaît depuis vingt ans. Il a
même été mon examinateur à
Science-Po. Alors
c'est dire que c'est de la vieille camaraderie. "
p.91 Jean-Claude Casanova, professeur à Science-Po : "
Voulez-vous que vos enfants fassent d'excellentes études,
qu'ils
entrent à Science-Po ? […]. Eh bien !
Confiez-leur le
Imbert dès la classe de terminale et dites-leur simplement
ce
qu'on ne dit plus assez : s'instruire, c'est imiter. "
p.89 Un ouvrage dont l'auteur est une sommité médiatique n'affrontera jamais le feu d'une honnête critique. Les cumuls de tribune et les " courtoisies croisées " lui serviront de parapet. A la rigueur on entendra au loin quelques tirs de francs-tireurs, mais toujours recouverts par le tonnerre des applaudissements mercenaires.
p.93 _ les jurys littéraires où
chacun se
retrouve. C'est ainsi : la profession est, disons…
grégaire.
p. 95 la Fondation Saint-Simon_ lieu de rencontre_ depuis quinze ans,
gauche moderne et droite modérée s'y croisent. _
PDG_
industriels_ journalistes.
p.103 [Derniers mots du livre]
Face à ce que Paul Nizan appelait " les concepts dociles de la pensée bourgeoise ", la lucidité est une forme de résistance.
> S.Halimi
Sur simple demande de l'auteur ou de l'éditeur, cette page sera retirée.
Lire aussi :
- Sur la télévision, P. Bourdieu
- Rester critique face à la critique des médias : entretien avec Philippe Corcuff.