Sur la télévision, Pierre BOURDIEU,
Liber éditions (Raisons d’agir), 1996.

 

 

 

bourdieuCe livre est l’une des meilleures ventes du célèbre sociologue français décédé en 2002. Il s’agit de deux cours donnés au Collège de France démontant entre autre les mécanismes de la censure invisible, cours eux-mêmes télévisés. Dans ce petit ouvrage, Bourdieu parle une langue bien plus accessible que dans la majeure partie de ses travaux. Le but étant comme il l’explique de rétribuer les savoirs, d’œuvrer à une diffusion élargie de la connaissance, notamment de cette collection dont les ouvrages ont pour but de donner des Raisons d’agir. Bourdieu a publié dans cette même collection deux autres petits livres : les Contre-feux 1 et 2. Ici l’auteur s’évertue à appliquer son concept sociologique de " champ " au monde de la télévision.

 

 

 

A livre ouvert

Pour éviter de céder à la paraphrase grossière, je me propose de présenter la structure de ce court ouvrage, et d’extraire les éléments que j’ai jugés les plus représentatifs des positions défendues par l’auteur. Rappelons néanmoins qu’il est toujours dangereux de sortir des phrases de leur contexte, et que cet aperçu partiel (et partial, comme on dit) ne remplace en rien une lecture personnelle du texte.

Les lignes qui suivent, ainsi que les mises en italique sont toutes tirées de l’ouvrage. Mes rares interventions sont précisées entre crochets. Pour des raisons de lisibilité, le signe "_ " sera mis pour " (…) ".

 

 

 

< Avant-propos

p.5 [première phrase de l’ouvrage] J’ai choisi de présenter à la télévision ces deux leçons afin d’essayer d’aller au-delà des limites du public d’un cours du Collège de France. Je pense en effet que la télévision, _fait courir un danger très grand aux différentes sphères de la production culturelle, _, elle fait courir un danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie.

_j’ai choisi, en accord avec le réalisateur, d’éviter toute recherche formelle dans le cadrage et la prise de vues _. Le contraste avec la télévision ordinaire était voulu, comme une manière d’affirmer le discours analytique et critique _.

p.8 _j’espère que mes analyses pourront contribuer à donner des outils ou des armes à tous ceux qui, _, combattent pour que ce qui aurait pu devenir un extraordinaire instrument de démocratie directe ne se convertisse pas en instrument d’oppression symbolique.

 

 

1. Le plateau et ses coulisses

p.10 Je crois qu’il est important d’aller parler à la télévision mais sous certaines conditions. _ maîtrise des instruments de production.

p.11 _les ouvrages [de journalistes], comme l’observait Gilles Deleuze, ont pour fonction principale de leur assurer des invitations à la télévision. C’est ainsi que l’écran de télévision est devenu aujourd’hui une sorte de miroir de Narcisse, un lieu d’exhibition narcissique.

" Etre, disait Berkeley, c’est être perçu. " [Supra]

p.12 Il y a une mission des chercheurs, _, qui est de restituer à tous les acquis de la recherche. Nous sommes, comme disait Husserl, des " fonctionnaires de l’humanité " _.

 

Une censure invisible

p.13 le sujet est imposé _ limitation du temps. _ censure qui s’exerce non seulement sur les invités mais aussi sur les journalistes.

p.14 Les gens se conforment par une forme consciente ou inconsciente d’autocensure. _il y a des choses qu’un gouvernement ne fera pas à Bouygues sachant que Bouygues est derrière TF1.

_un formidable instrument de maintien de l’ordre symbolique.

_les journalistes ont tendance à penser que le travail d’énonciation, de dévoilement des mécanismes, est un travail de dénonciation, dirigé contre des personnes _. Les gens, de façon générale, n’aiment guère être pris pour objet, objectivés _alors que plus on avance dans l’analyse d’un milieu plus on est amenés à dédouaner les individus de leur responsabilités. Je crois même que la dénonciation des scandales, _peut contribuer à masquer l’essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?)

p.16 Les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion. Les prestidigitateurs ont un principe élémentaire qui consiste à attirer l’attention sur autre chose que ce qu’ils font. Les faits omnibus sont des faits qui, _, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus.

p.17 _prend du temps [ces faits divers]. Or le temps est une denrée extrêmement rare à la télévision.

 

 

Cacher en montrant

p.18 _recherche du sensationnel_ La télévision appelle à la dramatisation_

p.19 _paradoxalement, le monde de l’image est dominé par les mots. La photo n’est rien sans la légende qui dit ce qu’il faut lire. _Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer, porter à l’existence. Et les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste_.

Les journalistes _s’intéressent à ce qui est exceptionnel pour eux.

Offrir quotidiennement de l’extra-quotidien, ce n’est pas facile…

p.20 on se copie mutuellement en vue de devancer les autres_ la recherche de l’exclusivité_ aboutit à l’uniformisation et à la banalisation.

p.21 construction sociale de la réalité_ produire des effets de réel et des effets dans le réel.

p.22 la télévision joue aujourd’hui un rôle déterminant dans les luttes politiques. _il faut produire des manifestations pour la télévision, c’est-à-dire des manifestations qui soient de nature à intéresser les gens de télévision.

 

La circulation circulaire de l’information

p.23 On dit toujours au nom du credo libéral que le monopole uniformise et que la concurrence diversifie. _lorsqu’elle s’exerce entre des journalises _soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs (il suffit de voir avec quelle facilité les journalistes passent d’un journal à un autre), elle homogénéise. _seul l’ordre des informations change.

p.24 Personne ne lit autant les journaux que les journalistes. _pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit.

p.25_jeu de miroirs produisant un formidable effet de clôture, d’enfermement mental._ interlecture_ différence infimes, auxquelles les journalistes accordent une importance fantastique et qui passent complètement inaperçues du téléspectateur.

_l’audimat, Dieu caché de cet univers qui règne sur les consciences_

p.28 cette mesure est devenue le jugement dernier du journaliste_ il y a simplement une trentaine d’année, et çà depuis le milieu du XIXeme siècle_ le succès commercial immédiat était suspect_ Alors qu’aujourd’hui, de plus en plus, le marché est reconnu comme instance légitime de légitimation_ cette institution récente qu’est la liste des best-sellers.

 

L’urgence et le Fast Thinking

p. 30 _dans l’urgence on ne peut pas penser_ il y a un lien entre la pensée et le temps._ fast thinkers qui pensent plus vite que leur ombre…_ pensent par " idées reçues " (Flaubert), reçues par tout le monde_

p.31 La communication est instantanée, parce que en un sens, elle n’est pas. _échange de lieux communs

A l’opposé, la pensée est par définition subversive : elle doit commencer par démonter les idées reçues et elle doit ensuite démontrer.

_proposent du fast-food culturel.

 

Des débats vraiment faux ou faussement vrais

p.32 Alain Minc et Attali, Alain Minc et Sorman, Ferry et Finkielkraut, Julliard et Imbert…, ce sont des compères. _qui se connaissent_

p.33 série d’opérations de censure.

Premier niveau : le rôle du présentateur. _impose le sujet_ (souvent si absurde, comme dans le débat de Durand – " faut-il brûler les élites ? " _, que toutes les réponses, oui ou non, le sont également)

p.35 Le présentateur distribue les temps de parole, il distribue aussi le ton de parole, respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient._ il se sert du temps, de l’urgence_ pour couper la parole, pour presser_ il se fait le porte parole des imbéciles pour interrompre un discours intelligent _.

p.36 _tous les locuteurs ne sont pas égaux_ Quand on veut que quelqu’un qui n’est pas un professionnel de la parole parvienne à dire des choses_ il faut faire un travail d’assistance à la parole.

p.38 _dispositif préalablement monté, _qui peut conduire à une sorte de scénario.

_ débat démocratique pensé selon le modèle du catch ; il faut qu’il y ait des affrontements, le bon, la brute…

p.39 Les journalistes, avec leurs lunettes, leurs catégories de pensée, posent des questions qui n’ont rien à voir avec rien._ Quand on n’est pas un tout petit peu préparé, on répond à des questions qui ne se posent pas.

 

Contradictions et tensions

_ relations de concurrence acharnée, impitoyable, jusqu’à l’absurde_

 

 

2. La structure invisible et ses effets

p.44 il faut faire intervenir une notion un peu technique, mais que je suis obligé d’invoquer, la notion de champ journalistique._ un microcosme qui a ses lois propres et qui est défini par sa position dans le monde global_ on ne peut pas expliquer ce qui se fait à TF1 par le seul fait que cette chaîne est possédée par Bouygues._ Il y a une forme de matérialisme court, associé à la tradition marxiste, qui n’explique rien, qui dénonce sans rien éclairer.

 

Parts de marché et concurrence

p.46 Un champ est un espace social structuré, un champ de forces – il y a des dominants et des dominés_ Il y aujourd’hui des relations objectives invisibles entre des gens qui peuvent ne jamais se rencontrer, entre Le monde Diplomatique, pour prendre un exemple extrême, et TF1_

p.47 Dans les années 50, la télévision était à peine présente dans le champ journalistique_ les gens de télévision étaient doublement dominés : du fait notamment qu’on les suspectait d’être dépendants à l’égard des pouvoirs politiques, ils étaient dominés du point de vue culturel, symbolique_ et ils étaient aussi dominés économiquement dans la mesure où ils étaient dépendants des subventions de l’Etat_ la relation s’est complètement renversée et la télévision tend à devenir dominante _crise des journaux

p.48 Il y avait déjà un champ, avec l’opposition, que font tous les historiens du journalisme, entre les journaux qui donnent des news, des nouvelles, des faits divers, et les journaux qui donnent des views, des points de vue, des analyses_

 

Une force de banalisation

p.50 plus un organe de presse ou un moyen d’expression quelconque veut atteindre un public étendu, plus il doit perdre ses aspérités, _s’attacher à ne " choquer personne "_ Dans la vie quotidienne on parle beaucoup de la pluie et du beau temps parce que c’est le problème sur lequel on est sûr de ne pas se heurter_ c’est le sujet soft par excellence.

p.51 _ " conformiser "_ " dépolitiser "

p.52 le moralisme de télévision, le côté Téléthon_  " Avec de bons sentiments, disait Gide, on fait de la mauvaise littérature ", mais, avec des bon sentiments, " on fait de l’audimat ". _souvent cyniques, ils tiennent des propos d’un conformisme moral absolument prodigieux._ une morale typiquement petite bourgeoise, _disent " ce qu’il faut penser " de ce qu’ils appellent " les problèmes de société "_.

_ détiennent un monopole de fait sur _l’information_

p.53 Ce qui leur vaut d’être entourés d’une considération souvent disproportionnée avec leurs mérites intellectuels…

p.54 _formidable censure que les journalistes exercent sans même le savoir, en ne retenant que ce qui est capable de les intéresser, de " retenir leur attention ".

La télévision des années 50 se voulait culturelle_ former les goûts du grand public ; la télévision des années 90 vise à exploiter et à flatter ces goûts_ satisfaire une forme de voyeurisme et d’exhibitionnisme (comme d’ailleurs les jeux télévisés auxquels on brûle de participer, même en simple spectateur, pour accéder à un instant de visibilité)._ cela dit, je ne partage pas la nostalgie de certains pour la télévision pédagogico-parternaliste du passé_

 

Des luttes arbitrées par l’audimat

p.57 _on a des indices du recul progressif du journalisme de presse écrite par rapport à la télévision : le fait que la place du supplément télévision ne cesse d’augmenter dans les journaux, le fait que les journalistes accordent le plus grand prix au fait d’être repris par la télévision_ il arrive même que des journalistes de télévision obtiennent des positions très importantes dans les journaux écrits, mettant en question la spécificité même de l’écriture, du métier _.

 

L’emprise de la télévision

p.62 On ne peut pas, et on ne doit pas se contenter de dénoncer des responsables. _on ne peut se satisfaire de la polémique_

p.63 ce n’est pas digne d’un sociologue de parler de Bernard-Henri Lévy… _orienter rationnellement l’action. J’ai la conviction en effet (et le fait que je les présente sur une chaîne de télévision en témoigne) que des analyses comme celles-ci peuvent contribuer pour une part à changer les choses. _en élevant la conscience des mécanismes _donner des instruments de liberté pour maîtriser les mécanismes que j’évoque.

p.65 _tous les champs de production culturelle sont soumis à la contrainte structurale du champ journalistique

p.66 l’hétéronomie commence quand quelqu’un qui n’est pas mathématicien peut intervenir pour donner son avis sur les mathématiciens_ Or, les médias ne cessent pas d’intervenir pour énoncer des verdicts. _désigner les dix grands " intellectuels " de la décennie, de la quinzaine, de la semaine_ Il y a aussi les dictionnaires_ qui sont et ont toujours été des instruments de pouvoir, de consécration. _mettre côte à côte _Claude Lévi-Strauss et Bernard-Henry Lévy. _L’anti-intellectualisme, qui est une constante structurale (très facile à comprendre) du monde journalistique _.

p.68 renvois d’ascenseur entre écrivains-journalistes et journalistes-écrivains _

(_paradoxalement, la sociologie_ a sans doute contribué à l’état des choses_ elle peut en effet faire l’objet de deux usages opposés, l’un, cynique, _ l’autre que l’on peut dire clinique, qui consiste à se servir de la connaissance des lois ou des tendances pour les combattre.

 

La collaboration

p.69 _la consécration par les médias est prise en compte même par les commissions du CNRS _de plus en plus, les critères d’évaluation externes – le passage chez Pivot, la consécration dans les magazines, les portraits- s’imposent contre le jugement des pairs.

p.70 les universitaires se précipitent dans les médias_ Il faut, en quelque sorte, essayer de comprendre qui collabore. J’emploie le mot à dessein._ plus les gens sont reconnus par leurs pairs, donc riches en capital spécifique, plus ils sont portés à résister_

p.72 Il faut avoir un haut degré d’accord sur le terrain de désaccord et sur les moyens de le régler pour avoir un vrai débat scientifique pouvant conduire à un vrai accord ou à un vrai désaccord scientifique._ très souvent ces discussions opposent des gens qui n’ont rien en commun_ (un peu comme si vous mettiez ensemble – les mauvais journalistes adorent çà – un astronome et un astrologue, un chimiste et un alchimiste, un sociologue de la religion et un chef de secte, etc.)

p.73 _s’il me paraît indispensable de combattre les intellectuels hétéronomes, c’est qu’ils sont le cheval de Troie à travers lequel l’hétéronomie, c’est-à-dire les lois du commerce, de l’économie, s’introduit dans le champ.

 

Droit d’entrée et devoir de sortie

[Passage que l’on peut lire comme un manifeste de Dissidence]

 

p.75 _rapports entre l’ésotérisme et l’élitisme.

p.76 _échapper à l’alternative de l’élitisme et de la démagogie, il faut à la fois défendre le maintien et même l’élever du droit d’entrée dans les champs de production

_je souhaiterais qu’il en soit ainsi pour la sociologie, dont les malheurs viennent pour la plupart du fait que le droit d’entrée y est trop bas

_et le renforcement du devoir de sortie_

p.75 nécessité d’exotériser l’ésotérique et de lutter pour obtenir des moyens de le faire dans de bonnes conditions. _Plus une idée est complexe, parce qu’elle a été produite dans un univers autonome, plus la restitution est difficile.

_sortir et lutter collectivement pour avoir de bonnes conditions de diffusion ; lutter aussi, en liaison avec les enseignants, avec les syndicats, les associations, etc., pour que les récepteurs reçoivent une éducation visant à élever le niveau de réception.

_On peut et on doit lutter contre l’audimat au nom de la démocratie. Çà peut paraître paradoxal parce que les gens qui défendent le règne de l’audimat prétendent qu’il n’y a rien de plus démocratique _c’est la sanction du marché, de l’économie _consommateur supposé libre et éclairé_

 

Petit post-scriptum normatif

p.94 [dernière page] Dévoiler _ce n'est pas _mettre à l'index des coupables. C'est tenter d'offrir aux uns et aux autres une possibilité de se libérer par la prise de conscience, de l'emprise de ces mécanismes et proposer peut-être le programme d'une action concertée entre les artistes, les écrivains, les savants et les journalistes, détenteurs du (quasi-) monopole des instruments de diffusion. Seule une telle collaboration permettrait de travailler efficacement à la divulgation des acquis les plus universels de la recherche et aussi, pour une par, à l'universalisation pratique des conditions d'accès à l'universel.

 

 

> P.Bourdieu

 

Sur simple demande de l'éditeur, cette page sera retirée.




 

Lire aussi : 

Les nouveaux chiens de garde, S. Halimi.

- Rester critique face à la critique des médias : entretien avec Philippe Corcuff.

 

 

Lire