[la Révolution Surréaliste n°3, 1925, lettre rédigée par Antonin Artaud et Michel Leiris]
Proclamée "fin de l'ère chrétienne" dans la Révolution Surréaliste, l'année 1925 est celle de quelques grands textes d'Artaud qui dirige alors la principale revue surréaliste. Aux côtés de la Lettre aux recteurs, on pouvait lire les sulfureuses et célèbres Adresse au Pape, Adresse au Dalai-Lama, Lettre aux médecins chefs des asiles des fous, Lettre aux Ecoles du Bouddha, et un glossaire par Michel Leiris suivi d'un court texte d'Artaud qui peut constituer un prologue à la lettre ci-publiée : "Oui, voici maintenant le seul usage auquel puisse servir désormais le langage, un moyen de folie, d'élimination de la pensée, de rupture, le dédale des déraisons, et non pas un DICTIONNAIRE où tels cuistres des environ de la Seine canalisent leurs rétrécissements spirituels." Pour Artaud c'est l'époque des pamphlets contre les institutions, contre tout ce qui peut châtrer l'Esprit, contre "les barreaux de la logique" (l'expression est de Breton) qu'il ne cessera de chercher à briser toute sa vie durant. Il sera renvoyé du groupe surréaliste en 1926. Lisons encore cet extrait de la Lettre aux Ecoles du Bouddha : "L'Europe logique écrase l'esprit sans fin entre les marteaux de deux termes, elle ouvre et referme l'esprit. Mais maintenant l'étranglement est à son comble, il y a trop longtemps que nous pâtissons sous le harnais. L'esprit est plus grand que l'esprit, les métamorphoses de la vie sont multiples. Comme vous, nous repoussons le progrès : venez, jetez bas nos maisons."
Monsieur le Recteur,
Dans la citerne étroite que vous appellez « Pensée », les rayons spirituels pourrissent comme de la paille.
Assez de jeu de langue, d’artifices de syntaxe, de jongleries de formules, il y a à trouver maintenant la grande Loi du cœur, la Loi qui ne soit pas une loi, une prison, mais un guide pour l’Esprit perdu dans son propre labyrinthe. Plus loin que ce que la science pourra jamais toucher, là ou les faisceaux de la raison se brisent contre les nuages, ce labyrinthe existe, point central ou convergent toutes les forces de l’être, les ultimes nervures de l’esprit. Dans ce dédale de murailles mouvantes et toujours déplacées, hors de toutes formes connues de pensée, notre Esprit se meut, épiant ses mouvements les plus secrets et spontanés, ceux qui ont un caractère de révélation, cet air venu d’ailleurs, tombé du ciel.
Mais la race des prophètes s’est éteinte. L’Europe se cristallise, se momifie lentement sous les bandelettes de ses frontières, de ses usines, de ses tribunaux, de ses universités. L’Esprit gelé craque entre les ais minéraux qui se resserrent sur lui. La faute en est à vos systèmes moisis, à votre logique de 2 et 2 font 4, la faute en est à vous, Recteurs, pris au filet des syllogismes. Vous fabriquez des ingénieurs, des magistrats, des médecins à qui échappent les vrais mystères du corps, les lois cosmiques de l’être, de faux savants aveugles dans l’outre-terre, des philosophes qui prétendent à reconstruire l’Esprit. Le plus petit acte de création spontanée est un monde plus complexe et plus révélateur qu’une quelconque métaphysique.
Laissez-nous donc, Messieurs, vous n’êtes que des usurpateurs. De quel droit prétendez-vous canaliser l’intelligence, décerner des brevets d’esprit ?
Vous ne savez rien de l’Esprit, vous ignorez ses ramifications les plus cachées et les plus essentielles, ces empreintes fossiles si proches des sources de nous-même, ces traces que nous parvenons parfois à relever sur les gisements les plus obscurs de nos cerveaux.
Au nom même de votre logique, nous vous disons : la vie pue, Messieurs. Regardez un instant vos faces, considérez vos produits. A travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d’un monde, Messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité.
[ On peut lire les principaux textes de la période Surréaliste notamment dans les Oeuvres éditées par Quarto / Gallimard, dans l'édition des Oeuvres Complètes dirigée par Paule Thevenin ou dans l'Ombilic des Limbes dans l'édition Poésie / Gallimard ]