T.W. Adorno,
Notes sur la
littérature
Paris, Flammarion, 1999
(trad. S. Muller).
Rassemble des écrits
des années 1950 environ.
Ici, des extraits de
certains articles.
En gras, le titre
des articles reproduits ; à gauche, le numéro de page des citations.
Discours sur la
poésie lyrique et la société
47
« Pourtant cette pensée, l'interprétation sociale de
la poésie lyrique, comme du reste de toutes les oeuvres d'art, ne doit donc pas
viser sans médiation ce qu'on appelle communément la place au sein de la
société où l'intérêt sociologique des oeuvres, ou même de leurs auteurs. Il lui
faut plutôt établir comment l'ensemble d'une société, en tant qu'unité
possédant ses propres contradictions, apparaît dans l'oeuvre d'art ; en quoi
celle-ci lui obéit, en quoi elle la dépasse. Cette démarche doit, en termes
philosophiques, être immanente.
« Il faut certes connaître les oeuvres d'art de
l'intérieur, aussi bien que la société extérieure. Mais ce savoir n’est
déterminant que s’il se découvre dans un abandon total à l'objet considéré. La
vigilance s'impose, surtout face au concept d'idéologie, insupportablement
éculé de nos jours. Car l'idéologie, c'est de la non vérité, de la non science,
du mensonge.
« leur reprocher d'être de l'idéologie [aux grandes
oeuvres d'art], ce n'est pas seulement injuste à l'égard de leurs propres
contenus de vérité, c'est aussi une falsification du concept d'idéologie.
« La grandeur des oeuvres d'art, c'est uniquement de
laisser parler ce que l'idéologie dissimule. Qu'elles le veuillent ou non, leur
réussite dépasse la conscience fausse.
Le surréalisme : une
étude rétrospective
65
« l'art n'est jamais tenu de se comprendre lui-même -
et l'on est tenté de considérer qu'il y a incompatibilité entre cette
incompréhension et sa réussite –
Lecture de Balzac
84
« Sa vision intellectuelle lui a fait comprendre,
comme Marx l'exprimera plus tard, qu'à l'apogée du capitalisme les hommes sont
des masques de caractère.
« Dans son esprit les histoires de Balzac démontrent
l'impossibilité sociale de la beauté morale et de l'intégrité.
[ >tout est parasité par l'argent]
« C’est pourquoi la lumière de l'humanité tombe sur
les proscrits, la plus incapable de grandes passions de sacrifice, le galérien
assassin qui agit en a la truite des intéressés.
« parce que Balzac soupçonne, en physiologiste, que
les bourgeois sont des criminels
« à ses yeux les criminels et les exclus sont des
êtres humains
« Balzac vouait un amour particulier aux Allemands, à
Jean-Paul, à Beethoven ; Richard Wagner, Schönberg, le lui rendirent.
D'ailleurs, malgré sa tendance visuelle, son œuvre a quelque chose de musical.
88
« Balzac, qui avait des sympathies pour la
restauration
« La invisible
hand d’Adam Smith devient chez Balzac la main noire sur le mur du
cimetière.
89
« Ce qui anime le roman balzacien, c'est la tension
entre les passions humaines et une conception du monde qui a déjà tendance à ne
plus tolérer la passion qui dérange la machinerie. Les passions sont amplifiées
par les interdits et les renoncements auxquelles elles sont soumises
aujourd'hui comme hier, jusqu'à la folie maniaque.
91
« Balzac emploie la puissance suggestive du concret.
Plus difficile aujourd'hui, parce que
« la simple « restitution de la réalité »
en dit aujourd'hui moins long que jamais sur la réalité. Une photographie des
usines Krupp ou AEG ne renseigne guère sur ces institutions. La réalité
authentique a dérapé vers la réalité fonctionnelle.
« Il n'était pas encore possible de reconnaître cela
à l'époque de Balzac. Il reconstruit le monde à partir de ses soupçons d'outsider.
92
« décrire le monde avec une précision outrée
« vérité du concrétisme littéraire
« Balzac, qui a si profondément étudié toutes les
nuances de l'avarice
« Ses romans ne représentent pas seulement la
prépondérance des intérêts sociaux, surtout économiques, sur la psychologie de
la personne privée, mais aussi la genèse sociale des caractères en eux-mêmes.
Ils sont motivés en premier lieu par leurs intérêts, ceux de la carrière et du
bien, par le produit bâtard d'un statut féodal et hiérarchique et des règles
bourgeoises et capitalistes.
94
« Il
ne manque pas aujourd'hui d'étudiants qui craignent que la théorie ne leur en
apprenne trop sur la société : comment pourraient-ils encore exercer les
professions auxquelles préparent leurs études ? Ils tomberaient dans ce qu'ils
se plaisent à appeler la schizophrénie sociale. Comme si la tâche de la
conscience, pour sa propre commodité, était d'évacuer la contradiction dont le
lieu n'est aucunement la conscience, mais bien la réalité.
Petits commentaires
de Proust
141
[Explique pourquoi ça lui semble pertinent de faire des
petits commentaires malgré le caractère monumental de l'œuvre
« chez Proust, le rapport du tout au détail n'est pas
celui d'un projet architectural global à sa réalisation spécifique : c’est
justement contre cela, contre le mensonge autoritaire d'une forme subsumante,
venant coiffer le tout, que Proust s'est révolté.
« avec la théorie tirée de la Logique de Hegel, l'idée que le particulier est le général, et
inversement
142
« Dans son Introduction
à la métaphysique, Henri Bergson, (…) compare les concepts classificatoires
de la science causale et mécaniste à des vêtements de confection qui
flotteraient autour du corps comme des objets, alors que les intuitions, dont
il fait l'éloge, leur iraient sur mesure, comme des modèles de haute couture.
« une de ses caractéristiques, c'est cette allergie
bergsonienne contre la pensée de la confection, contre le cliché établi
d'avance
Une réconciliation
extorquée
À propos de La
signification présente du réalisme critique, de George Lukacs
> Article contre lui
Pour comprendre Fin de partie
201
« Mais la forme, qui chez Sartre est celle de la
pièce à thèse et donc quelque peu traditionnelle, pas du tout audacieuse, mais
soucieuce de l'effet produit, rattrape ce qui est exprimé et le change.
[Respecte Joyce et Kafka
« Comprendre Fin
de partie ne peut signifier qu'une chose : comprendre qu'elle est
incompréhensible, reconstruire concrètement l'ensemble cohérent du sens de ce
qui n'a pas de sens.
217
« Hamm : Puis parler, vite, les mots, comme
l'enfant solitaire qui se met en plusieurs, deux, trois, pour être ensemble, et
parler ensemble, dans la nuit. (Un temps.) Instant sur instant, plouff, plouff,
comme les grains de mil, de… (Il cherche)... Ce dieu grec, et toute la vie on
attend que ça vous fasse une vie. »
(p.92-93)
239
Titres (Pour paraphraser Lessing)
« "Un titre n'a pas à être une recette de
cuisine. Moins il en dit sur le contenu, meilleur il est.", telle
est l'opinion de Lessing »
« Mais à vouloir désigner les pièces de théâtre ou le
roman, comme on le fait encore aujourd'hui, par le nom de leurs personnages
principaux, ainsi que le proposait Lessing, on ne serait guère plus
avancé. »
240
« fiction primitive [du nom propre] qui voudrait que
ce soit là un être vivant »
« En donnant un nom au héros, comme s'il était un
personnage de chair et de sang, on l’avilit ; parce qu'il ne peut répondre à ce
qu'on attend, le nom devient ridicule, quand ce n'est pas de l'insolence,
s’agissant de noms prétentieux, que d'oser simplement les porter. »
« la création littéraire ne devrait être énoncée à
aucun prix, même si un auteur était capable de le faire, sous peine de voir la
forme sombrer immédiatement. Les titres, comme les noms, doivent désigner et
non dire. »
« Chaque titre a une tâche paradoxale ; celle-ci
échappe aussi bien à la généralisation rationnelle qu’à la singularisation
close sur elle-même. En fait, le titre reproduit le paradoxe de l'oeuvre d'art,
qui s'y résume. Le titre est un microcosme de l'oeuvre, le lieu de la
littérature elle-même. Les oeuvres littéraires peuvent-elles encore avoir une
existence, si elles n'ont plus de nom ? Un titre de Beckett, L'innommable, ne se contente pas d'être
adéquat à son objet, mais aussi à l'anonymat de la littérature contemporaine.
Aucune parole n'y a plus de valeur, si elle ne dit pas l'indicible,
c'est-à-dire qu'elle ne peut pas être dite ».
241
« Ceux-ci [les titres] doivent être si profondément
enracinés dans la conception de l'oeuvre qu'on ne peut plus penser l'une sans
l'autre, ou alors il faut les trouver par hasard.
« Toute oeuvre, si ce n'est toute pensée féconde, est
cachée (…). Mais la recherche d'un titre tend toujours à amener au grand jour
ce qui est caché. L'oeuvre s'y refuse, pour sa propre sauvegarde. Les bons
titres sont si proches de la chose qu’ils respectent son mystère ; mais les
titres chargés d'intentions le violent. C’est pour cette raison qu'il est tellement
plus facile de trouver des titres pour les travaux des autres que pour les
siens. »
« Peter Suhrkamp avait le génie des titres. »
[il s'attaquait aux titres comprenant « et » :
« permet de relier tout et n'importe quoi, ce qui lui
interdit de toucher sa cible. »
Mais « dans bien des titres, et finalement non des
moindres, le pâle et absorbe dans son
absence de concept la signification qui s'éparpillait dans le concept. Dans Roméo et Juliette, et est le tout dont il est le moment. »
242
[Revient sur un de ses livres intitulé Prisme. N'est pas totalement satisfait
de ce titre, terme à la mode. « Il se fait accepter par son côté chic, qui
ne coûte pas grand-chose ; dès le premier jour, on voit à quelle vitesse il se
démode. »
Le titre original de Notes
sur la littérature, d'avant « l'époque Hitler », était Paroles sans romance. C’est Suhrkamp qui
a changé le titre. « C’était infiniment mieux que mon bon mot un peu
sot. »
243
« Autant que je sache, des titres de Kafka, Le procès et Le château, ne sont pas de lui ; cela ne lui ressemblerait guère de
donner un nom à quelque chose d'essentiellement fragmentaire. Pourtant je
considère que ces titres, comme tous ceux de Kafka, sont bons. D'après Brod,
ces mots étaient ceux qu'il employait dans la conversation pour désigner ces
oeuvres. Les titres de ce type se confondent avec les oeuvres elles-mêmes ; la
crainte de leur donner un titre devient le ferment d'où naissent leurs noms. Ce
qui circule de nos jours sous le nom de « titre de travail » est un abâtardissement
de cette forme authentique.
244
[pour son roman L'Amérique,
Kafka utilisait dans son journal le titre Le
disparu.
« Mais rien n'aurait mieux pu lui convenir que Le disparu, la place vide d'un nom
introuvable. Le participe passé a perdu son verbe, de même que la mémoire de sa
famille a perdu le souvenir de l'émigré, mort et disparu. Ce qu'exprime le mot disparu, dépassant de beaucoup sa
signification, c'est le roman lui-même. »
Les mauvais titres : « j'en connais qui
épargnent au lecteur la peine de lire ce qu’ils lui jettent à la figure, (…) en
revanche, ils concentrent les défauts en eux, alors que les bons titres
recueillent les qualités. »
Prend l'exemple de Marche
au sacrifice : même pas besoin de lire le livre…
247
Dénonce l'imitation de titres à succès :
« combien qui ont exploité la réminiscence de Un tramway nommé désir, combien de philosophes qui se sont mis à la
remorque de L'Etre le Temps. »
[Sartre avec L’être
et le néant ?]
« La répétition fait apparaître le charme empoisonné
de la concrétisation. »
« Dans une ville de l'extrême sud de l'Allemagne, je
voulais acheter A l'ombre des jeunes
filles en fleurs, pour en faire cadeau. Le titre allemand, d'après la
nouvelle traduction, en est : Im Schatten
junger Mädchendblüte. Je regrette, nous ne l'avons pas pour le moment, me
dit la jeune vendeuse, mais je peux vous proposer Mädchen im Mai (« Jeunes filles en mai »)… »
« Je me garde superstitieusement de donner le titre
d'un ouvrage avant d'en avoir au moins terminé le plan ; même si le titre
est établi d'avance. Je ne nierais pas qu'il y a là une parenté avec ces autres
superstitions vulgaires. À ne rien provoquer, ne rien considérer comme
définitif avant le bon moment, par crainte d'un sort jaloux. Mais c'est à peine
si ma prudence s’en satisfait. Le titre inscrit trop tôt, fait obstacle à la
conclusion ou, comme s'il avait absorbé toute la force en cas de besoin ; le
titre gardé secret devient le moteur propre à accomplir ce qu'il promet. La
récompense de l'auteur, c'est le moment où il s'autorise à l'écrire. »
« Ou bien est-ce que la main tremble pour écrire le
titre, parce que c'est interdit par excellence ; parce que seule l’histoire
pourrait l'écrire, comme le titre sous lequel le poème de Dante a été
canonisé ? Les anciens, qui craignaient la jalousie des dieux,
considéraient les titres dont ils dotaient eux-mêmes leurs oeuvres comme « tout
à fait négligeables », ainsi que le remarque Lessing. (...) Voilà ce qui
insuffle à la phrase de Lessing son pathos secret et mélancolique : « le titre
est vraiment peu de choses ». »
250
Caprices
bibliographiques
[Très belles pages sur ses livres, il parle de sa passion.
Dénonce la réduction des livres à des biens commerciaux, la présence de pub sur
les couvertures des livres, qui n’osent plus être des livres, c'est-à-dire des
objets qui contiennent intimement. Deviennent racoleurs.
[A peut-être un peu trop proclamé la mort du livre…]
251
[Quand le livre est imprimé, l’auteur ne le perçoit plus
de la même façon, il lui devient comme extérieur, c'est pourquoi :
« des auteurs extrêmement expérimentés comme Balzac ou Karl Kraus se sont
sentis obliger de faire des corrections sur les épreuves »
[Raconte que ses livres ont été très abîmés par les
voyages (émigration), mais qu’il y est très attaché, ne peut se résoudre à les
jeter. Il est ici étrangement superstitieux, dit que c’est le hasard qui lui a
abîmé tel livre et pas tel autre, et que pour lui ça a du sens…]
[Parle d’une relation authentique avec les livres.
Les livres ont une vie propre, comme des :
« animaux domestiques non domestiqués ».
255
« Définis comme une propriété, ils aiment à se
dérober. Si le maître ne se soucie pas de les organiser en bibliothèque – et si
l'on a un vrai contact avec les livres, on aura du mal à se sentir à l'aise
dans les bibliothèques, même la sienne -, les livres dont il a le besoin le
plus urgent refuseront toujours de se plier à son autorité, se cacheront, ne
viendront que par hasard ; certains disparaissent comme des esprits malins,
généralement au moment où ils sont particulièrement importants. Pire
encore, la résistance qu'ils opposent dès qu'on y cherche quelque chose : comme
s'ils voulaient se venger du regard lexical qui les parcourt à la recherche de
passages isolés et fait ainsi violence à leur trait propre, qui est de ne
vouloir être aux ordres de personne. Bien des auteurs se définissent
quasiment par le refus qu'ils opposent à qui voudrait les citer ; c'est surtout
le cas de Marx, chez qui la simple recherche d'un passage qui vous a marqué plus
que les autres fait penser à l'aiguille dans la meule de foin. »
Très dur de faire un lexique sur Marx.
« c'est l'expression d'un trait de caractère
anti-systématique d’un auteur
256
« Les
livres dignes d'être cité sont toujours rebelles à la citation, dont on ne peut
pourtant pas se passer si l'on écrit sur les livres. »
257
« De tous les symptômes de la décadence des livres,
celui-ci n'est pas le plus innocent. Depuis quelque temps l'année et le lieu de
parution ne sont plus mentionnés, tout au plus honteusement notés à côté du
copyright. (…) c'est bel et bien le principium
individuationis qu’on leur retire. Ils ne sont plus que des exemplaires
d’un genre, aussi interchangeables que des best-sellers. »
258
« le nom de l'éditeur ne s’en étale que plus prétentieusement »
[Ils ont peur que si le livre est paru il y a déjà
quelques années, ou en province, il soit moins lu, moins vendu, comme n’importe
quel objet de consommation.
[Est très agacé par les rééditions, mais il faut s'en
contenter quand on ne trouve plus les originaux.
« Les éditions originales de Kant, qui dureront le
temps de l'éternité bourgeoise, soulignent le caractère a priori du contenu. L'imprimeur les a fabriqués comme leur sujet
transcendantal.
« tracts révolutionnaires et autres textes du même
genre : ils ont l'air d’être dépassés par des catastrophes, même s'ils ne
datent pas d'avant 1918. On y voit que ce qu'ils appelaient ne s'est pas
réalisé. D'où leur beauté, la même que celle que prennent dans Le procès de Kafka les accusés dont l'exécution
est décidée dès le premier jour. »
« Le bibliophile attend la beauté de livres qui n'ont
pas souffert ; ils doivent être neufs même quand ils sont anciens. Leur qualité
intacte doit être la garantie de leur valeur. En ce sens l'attitude du bibliophile
est caricaturalement bourgeoise. Le meilleur lui échappe. La très grande beauté
des livres, c'est d'avoir subi des dommages ; sinon elle est pervertie en pur
et simple décorum. La durée, l'immortalité se supprime en se posant à
elle-même. Si l'on sent cela, on déteste les livres non coupés ; les vierges ne
donnent pas de plaisir. » [!]
[Le visuel extérieur d'un livre ne fait pas sens,
l'impression qu'il donne ne renseigne pas. Alors que dans l'écriture musicale
les courbes des notes donnent des impressions sonores.
« Cette ressemblance ne survit que dans les très
excentriques (…), comme dans l'acharnement passionné et mystérieux que met
Proust à écrire sans alinéas. Il s'agaçait de devoir tenir compte de la
commodité du lecteur, qui oblige par une image graphique à servir aux clients
des bouchées plus faciles à avaler, aux dépens de la continuité. »
[Adorno est très sensible à la matérialité des livres, à
leur histoire, à leur vécu, aux signifiants matériels qui renseignent sur
l'intérieur (la couverture usée, les déchirures…).
« Tel volume de Baudelaire qui ressemble à un métro
néoclassique coïncide avec ce qui apparaît historiquement comme le contenu des
poèmes qu'il renferme. »
Engagement
« Depuis que Sartre a écrit son essai Qu'est-ce que la littérature ?, il y a
moins de discussions théoriques sur la littérature engagée et la littérature
autonome. Mais le débat est toujours urgent, comme peut l'être seulement
quelque chose qui concerne l'esprit et non pas la survie immédiate des hommes.
288
« Dans les journaux et les revues d'extrême droite,
on s'indigne encore comme autrefois contre ce qu'on prétend être contre nature,
hyper intellectuel, malsain, décadent ; on sait bien à quel public on
s'adresse. Cela concorde avec ce que la psychologie sociale nous apprend du
caractère autoritaire. Ses traits existentiels sont entre autres le
conformisme, le respect de la façade pétrifiée de l'opinion et de la société,
la défense contre les courants qui viennent troubler ou bien qui touchent dans
l'inconscient du personnage autoritaire quelque chose qui lui est propre, qu’il
ne veut reconnaître aucun prix.
« ils sont moins capables de faire l'expérience
vivante de quelque chose qui ne soit pas approuvé d'avance.
289
« Sur le plan théorique, il faudrait faire une
distinction entre l'engagement et la tendance de l'opinion. L’art engagé, au
sens plein du terme, ne cherche pas à susciter des règlements, des initiatives
légales, des mesures pratiques, comme c’était le cas autrefois contre la
syphilis, le duel, la loi sur l'avortement ou les maisons de correction, mais à
mener à une prise de position : pour Sartre, par exemple, c'est le choix comme
seule possibilité d'existence, par opposition à la neutralité du spectateur.
« La catégorie du choix, kierkegaardienne à
l'origine, reprend chez Sartre l'héritage de la parole du Christ : « tu n'es
pas avec moi et contre moi », mais sans son contenu théologique concret. Il
n'en reste plus que l'autorité abstraite d'un choix imposé et, qui ne tient pas
compte du fait que la possibilité même dépend de ce qu'il s'agit de choisir. La
forme tracée d'avance dans laquelle Sartre veut prouver le caractère
inaliénable de la liberté annule justement cette liberté. À l'intérieur de la
prédétermination concrète, elle se réduit à une affirmation creuse : Herbert
Marcuse a justement dénoncé comme une absurdité ce philosophème, selon lequel
on pourrait accepter ou refuser intérieurement la torture elle-même.
« L’art ne consiste pas à mettre en avant des
alternatives, mais à résister, par la forme et rien d'autre, entre le cours du
monde qui continue de menacer les hommes comme un pistolet appuyé contre leur
poitrine. Mais dès que les oeuvres d'art engagées veulent susciter des choix et
en font leur critère propre, elles deviennent interchangeables.
« Sartre a déclaré très ouvertement qu'il n'attendait
pas de la littérature qu'elle change réellement le monde ; son scepticisme
témoigne de changements historiques dans la société comme dans la fonction
pratique de la littérature depuis Voltaire.
290
« Poser la question « pourquoi
écrire ? », comme le fait Sartre, et la rapporter à « un choix plus
profond », ne veut pas dire grand chose, parce que les motivations de l'auteur
n'ont rien à voir avec l'oeuvre écrite, le produit littéraire. Sartre n'est pas
loin de le penser, dans la mesure où il estime que le niveau des oeuvres, comme
Hegel le savait bien, est d'autant plus élevé qu'elles sont moins liées à la
personne empirique qui les produit.
291
« Sartre a connu un très grand succès et a pu se
faire accepter ainsi par l'industrie culturelle, très certainement contre sa
volonté d'homme intègre. Le haut niveau d'abstraction de la pièce à thèse l'a
amené à situer quelques-uns de ses meilleurs ouvrages, comme le scénario du
film Les jeux sont faits ou sa pièce Les mains sales, dans le milieu des
dirigeants politiques et non parmi les victimes obscures.
« Remettre
la décision à des hommes qui disposent du pouvoir et non à la machine anonyme,
affirmer qu'il y a encore de la vie dans les hautes sphères sociales du
commandement, c'est apporter sa pierre à l'édifice mystificateur de la
personnalisation ; les personnages à moitié crevés de Beckett en disent
déjà long là-dessus.
« Brecht lui-même, qui célèbre directement le parti
dans certaines de ses pièces (…) a voulu à l'occasion, du moins d'après ses
écrits théoriques, enseigner en premier lieu une attitude de distanciation, de
pensée, d'expérimentation, par opposition aux illusions de l'empathie et de
l'identification.
292
« Seulement, plus conséquent et plus grand artiste
que lui [Sartre], il [Brecht] en a fait celle d'une poésie didactique qui
refuse la notion traditionnelle du personnage dramatique. Il a compris que la
couche superficielle de la vie sociale, la sphère de la consommation, qui
comprend aussi les actes à motivations psychologiques, masquent l'essence de la
société.
« Brecht se défie de l'individuation esthétique comme
d'une idéologie. C’est pourquoi il veut amener le monstre social à apparaître
sur scène, l'obligeant à se présenter sans fards. Sur le théâtre, on voit les
hommes se ratatiner pour devenir les agents de ces processus et de ces
fonctions de la société qu'ils sont aussi dans l’empirique, à leur insu, de
façon médiate. Brecht ne postule plus, comme Sartre, l'identité des individus
vivants et de l'essence de la société, ni même la souveraineté absolue du
sujet.
« Brecht voulait mettre en images l’en-soi du
capitalisme ; dans cette mesure son intention était effectivement réaliste, ce
travestissement lui permettant d'échapper au terrorisme stalinien.
295
« Dans l'Allemagne littéraire d'aujourd'hui, on aime
à distinguer entre Brecht écrivain et Brecht politique. On veut récupérer au
bénéfice de l'Occident cette grande figure, peut-être même statufiée comme
l'écrivain de l'Allemagne réunifiée, et donc au dessus de la mêlée, le neutraliser. »
« il a rempli le but qu'il s'était fixé : un théâtre
qui fait penser.
« la critique immanente, la seule qui soit
dialectique
296
« Brecht doit recourir à la barbarie des temps anciens
comme symbole de l'époque moderne. Car il se rendait très exactement compte lui
aussi que la société de son temps ne peut plus être saisie immédiatement dans
les êtres et les choses. Ainsi la construction intellectuelle de la société
mène-t-elle d'abord à une erreur sur la société, puis à l'absence de motivation
dramatique. L'erreur en politique devient une erreur en art, et inversement. Mais moins on veut faire dire aux oeuvres quelque
chose à quoi elles ne croient pas tout à fait, plus elles disent de choses
justes, et moins on a besoin de renchérir sur ce qu'elles disent aux dépens de
ce qu'elles sont.
297
« ce qu'il prône n'est pas seulement, comme il a cru
longtemps, un socialisme imparfait, mais aussi une dictature ou revient
l'irrationalité aveugle du jeu de forces sociales
« Le mensonge de son engagement contamine cette
brèche. Son langage révèle le fossé béant qui sépare le sujet politique qui le
véhicule de ce qu'il proclame.
« On a le droit de jouer tous les rôles, sauf celui
de prolétaire. L'argument le plus sérieux contre l'engagement, est que
l'intention la plus juste sonne faux (…) et, plus encore, quand elle se déguise
justement dans ce but.
298
[Dénonce les auteurs classiques qui recourent à un certain
populisme pour dire l'authentique. Même Baudelaire…]
« Il faut transposer dans le domaine profane la
parole théologique de Pascal : « on ne
doit plus dormir. »
300
« Une anecdote sur Picasso rend parfaitement compte
de cette habitude intellectuelle qui sévit encore dans la majorité silencieuse
en Allemagne. Un officier allemand de l'armée d'occupation lui rendit visite un
jour dans son atelier et lui demanda, devant le tableau Guernica : « Est-ce vous qui avez fait cela ? » ; et
Picasso aurait répondu : « Non, c'est vous. » Même des oeuvres d'art autonomes
comme ce tableau là nient résolument la qualité empirique, détruisent ce
qu'elle a de destructeur, ainsi que ceux qui se contentent d'être (…). Personne
n'a mieux vu que Sartre que le rapport entre l'autonomie de l'oeuvre et un
vouloir qui n'est pas injecté dans l'œuvre (...). « L'oeuvre d'art,
écrit-il, n'a pas de fin, nous en
sommes d'accord avec Kant. Mais c'est qu'elle est une fin. La formule kantienne ne rend pas compte de l'appel qui
résonne au fond de chaque tableau, de chaque statue, de chaque livre. (in Qu'est-ce que la littérature ?,
p.61)
« L'autonomie
radicale des oeuvres, qui ne tient compte ni des besoins du marché ni des
nécessités commerciales, devient tout naturellement une agression.
« L'imagination créatrice de l'artiste n'est pas creatio ex-nihilo ; seuls les amateurs
et les beaux esprits se la représentent ainsi. Les oeuvres d'art, en s'opposant
à l'empirie, obéissent aux forces de celle-ci, qui repoussent pour ainsi dire
la création de l'esprit, la renvoient à elle-même. Il n'est pas de contenu, pas de catégorie formelle
d’aucune oeuvre littéraire qui ne soient issues, même sous une forme détournée,
méconnaissable, dissimulée à ses propres yeux, de la réalité empirique dont
elle s'efforce de se dégager.
« Tout le monde frémit d'horreur devant elles [les
oeuvres de Beckett], et pourtant personne ne veut convenir que ses pièces, ses
romans excentriques traitent de ce que chacun sait sans oser se l'avouer.
301
« Il s'agit là d’un fait historique des plus concrets
: la démission du sujet.
« Ils nous regardent sans mot dire, à travers ses
phrases, de leurs yeux secs à force d'avoir pleuré.
« La
prose de Kafka, les pièces de Beckett ou L'innommable,
ce roman véritablement extraordinaire, produisent un effet à côté duquel les
oeuvres officiellement engagées ont l'air de jeux d'enfants ; ils font
naître l'angoisse dont l'existentialisme ne fait que parler.
« Si l’on a été un jour dans la machine de Kafka, on
ne pourra plus jamais être en paix avec le monde, ni se contenter de juger que
le monde va mal : le moment rassurant que recèle la constatation résignée
de la toute-puissance du mal est comme détruit à l'acide.
302
[Mais risque de perte de consistance,
« La littérature qui, selon une habitude de langage
abominable, a pris le nom de "textuelle", frise l'indifférence,
dégénère insensiblement en bricolage, en un jeu de formules répétées
« jeux d'adresse indéfiniment poursuivis pour le seul
plaisir de continuer.
« Le principe organisateur, unificateur de toute
oeuvre d'art est en effet emprunté à la rationalité dont elle voudrait arrêter
l'ambition totalitaire. » [> dialectique]
« La question de l'engagement se pose différemment
dans l'histoire des consciences allemandes et françaises.
303
[Chez les Allemands, refus du bonheur, ascétisme :
« cette sorte d'éthique qui a toujours à la bouche des noms comme ceux de
Luther ou de Bismarck, qui ne veulent pas de l'autonomie esthétique »
« haine
des petits-bourgeois contre la sexualité ; les occidentaux se rencontrent sur ce
point avec les idéologues du réalisme socialiste. Aucun terrorisme moral ne
peut empêcher tout à fait que ce pied de nez de l'oeuvre d'art à son public ne
lui apporte aussi du plaisir, ne serait-ce que par le fait formel qu'elle
délivre momentanément de la contrainte des fins pratiques.
304
« l'efficacité n'est pas le principe qui régit les
oeuvres autonomes ; c'est leur agencement en soi. Elles sont connaissances, en
tant qu'objets non conceptuels. Voilà ce qui en fait la dignité.
« défendre l'oeuvre autonome et non l'oeuvre engagée
305
« Actuellement,
tous les biens culturels, même les oeuvres honnêtes, courent le risque d'être
étouffés dans le brouhaha de la culture ; mais au même moment on charge les
oeuvres d'art de recueillir et de conserver en silence ce dont l'accès est
interdit à la politique.
429
L'art est-il
gai ?
« Le vers "La vie est grave, l’art est gai"
conclut le prologue du Wallenstein de Schiller. »
« Le poète officiel de l'idéalisme allemand souhaite
ignorer cette ruse latine. Sa maxime n'a d'autre fin que de faire la leçon. Ce
qui la rend tout à fait idéologique, partie intégrante du trésor domestique de
la bourgeoisie, propre à être cité dès que les circonstances s'y prêtent. Car
elle vient renforcer la distinction bien ancrée et universellement admise entre
le métier et les loisirs.
« il ne faut pas les mélanger. C'est justement par
son édifiante futilité que l'art est intégré dans la vie bourgeoise et soumise
à elle, comme une contradiction qui la complète.
430
« l'industrie culturelle prescrit la commune piqûre
de vitamines pour hommes d'affaires fatigués.
« Il y a pourtant une part de vérité dans cette
platitude sur la gaieté de l’art. S’il n'était pas une source de plaisir pour
les hommes, même indirectement, il n'aurait pas pu subsister au sein de la
simple existence à laquelle il oppose contradiction et résistance.
« L’absence de finalité de l'art, c'est sa façon
d'échapper aux contraintes de la conservation de soi. Il incarne quelque chose
comme la liberté au milieu de la non liberté.
431
« A priori,
avant ses oeuvres, l'art est la critique de la gravité bovine, à laquelle la
réalité voue les hommes. Il croit, en nommant cette malédiction, la rendre
moins dure. Voilà ce qui fait la gaieté de l’art, et aussi, sans aucun doute,
sa gravité, dans la mesure où il modifie la conscience existante.
« mais l'art qui, tout comme la connaissance, reçoit
son matériau, et finalement aussi ses formes, de la réalité, et
particulièrement de la réalité sociale, afin de la modifier, est pris de ce
fait dans un noeud de contradictions insolubles.
« L’art oscille entre la gravité et la gaieté, parce
qu'il a en quelque sorte échappé à la réalité mais qu'il est malgré tout
imprégné par elle. L’art n’existe que par cette tension.
432
« Il ne faudra pas chercher la gaieté du poète
tragique dans le contenu mythique de ses pièces, ni même sans doute dans la
réconciliation dont on charge les mythes, mais dans le fait qu'il le dise, que
cela parle
« Le
bonheur est dans le langage qui va au-delà du simple étant.
« Quand l’art peut être gai par lui-même, se
conformant ainsi à l'usage qui, selon Hölderlin, ne respecte plus rien de
sacrer, il est ravalé au besoin des hommes et son contenu de vérité est trahi.
Sa gaieté de commande s'accorde bien au système. Elle encourage les hommes à le
supporter, à collaborer.
« Car le rapport entre la gravité et la gaieté de
l'art obéit à une dynamique historique.
[Evoque Boccace, Rabelais, Don Quichotte…
433
« Dans la gaieté de l'art, la subjectivité se perçoit
et prend conscience d'elle-même.
« Ce qui était autrefois le comique s’émousse
irrémédiablement ; plus tard, il dégénère en satisfaction béate et brillante.
Il finit par devenir insupportable. Et qui pourrait encore rire de Don
Quichotte et trouver drôle la dérision sadique de cet homme obligé de céder
devant le principe bourgeois de réalité ?
« Depuis que l'industrie culturelle a mis la main sur
l’art, et depuis que celui-ci fait partie des biens de consommation, sa gaieté
est synthétique, fausse, comme ensorcelée.
« Lorsque l'on voit apparaître aujourd'hui de la
gaieté, elle est dénaturée en gaieté de commandes, jusque dans le fatal « tant
pis » de ce sentiment tragique qui se console avec l'idée que « c'est la vie ».
L'art qui n'est plus possible autrement que réfléchi, doit relancer de lui-même
la gaieté.
434
« Après Auschwitz (…) On ne peut plus présenter un
art qui soit gai. Objectivement, il dégénère en cynisme, quand bien même il
emprunterait la bonté de la compréhension humaine. D'ailleurs, une telle
impossibilité a été ressentie presque un siècle avant la catastrophe européenne
par les grands poètes, surtout par Baudelaire, puis plus tard également par
Nietzsche, et par l'école de George avec son refus de l'humour.
« Il y a quelques années, on a débattu de la question
de savoir si l'on pouvait présenter le fascisme de façon comique ou parodique
sans pour autant faire injure à ses victimes. Indiscutablement, il y a un côté
dérisoire, ringard, minable. Hitler et les siens ont des affinités électives
avec les lettres de chantage et le mouchardage. Mais on ne peut pas en rire.
« les comédies sur le fascisme se sont rendues
complices de ce cliché intellectuel bien léger : le fascisme serait battu
d'avance parce que le gros des bataillons de l'histoire universelle sera contre
lui. La position de vainqueurs est celle qui convient le moins aux adversaires
des fascistes, qui ont le devoir de ne ressembler en rien à ceux qui se
retranchent dans cette position. Les forces de l'histoire qui ont engendré
l'horreur viennent de la structure même de la société. Elles ne sont pas
superficielles, et sont beaucoup trop puissantes pour que quiconque puisse les
affronter comme s'il avait derrière lui l'histoire universelle ; les appels au
meurtre ne se sont mis à ressembler qu'après coup à des billevesées.
« Cependant, parce que le moment de gaieté consiste
en la liberté de l’art par rapport à la simple existence, dont témoignent même
les oeuvres désespérées, et celles-là surtout, le moment de gaieté ou de comique
ne peut pas en être simplement expulsé historiquement. Il survit dans leur
autocritique, comme comique du comique. Les traits habilement absurdes ou
idiots des oeuvres d'art radical d'aujourd'hui, qui agacent tant les esprits
positifs, sont moins une régression à un stade infantile qu'un procès comique
qu'elles font au comique.
« Il y a des choses semblables chez Kafka, dont la
prose-choc a été ressentie comme humoristique par certains de ses interprètes,
dont Thomas Mann
« Enfin, face aux pièces de Beckett, la catégorie du
tragique se laisse aller au rire, de même qu'elle coupe court à tout humour
satisfait.
« Le rire est remplacé par les pleurs sans larmes,
secs. La plainte est devenue celle d'un regard vide, creux. Les pièces de Beckett
sauvent l'humour, parce qu'elle provoquent un rire contagieux, avec la dérision
du rire et du désespoir.
« L'art qui avance dans l'inconnu, le seul qui soit
encore possible, n'est ni gai ni grave ; le troisième terme est dissimulé
au regard, comme plongé dans le néant dont les oeuvres d'art avancées décrivent
les figures. »
[Dernière phrase]