Eté 93, vers 21h00, dans le Lower East Side, un quartier
branché de Manhattan. Les cafés, pubs et autres
bars regorgent de jeunes cadres et intellectuels de la ville. Des
scènes connues comme le CBGB's ou le Sin-E accueillent
presque chaque soir de la semaine des groupes de musique en devenir.
Mais ce que personne de passage à Manhattan cet
été là ne devait rater,
c'était le lundi, au Sin-E, un certain Jeff Buckley. Pas un
parfait inconnu, le gamin. C'était le fils de Tim Buckley
songwriter atypique et talentueux des années 60, mort
à 29 ans d'une overdose, dont la voix angélique
était regrettée depuis par toute une ribambelle
d'hippies aux cheveux gris.
Mais Jeff n'avait pas grand chose de son père. Il en avait gardé le meilleur peut-être : cette voix sublime et sans limites. En galère à New York, où il rêvait de devenir musicien, Jeff Buckley allait de café en café, essayant d'offrir ses services d'artiste en usant même parfois de son nom, ce qu'il détestait. Enfin il obtint grâce à une amie le droit de remplacer de temps à autre un artiste qui jouait avec son groupe chaque lundi au Sin-E, un pub irlandais. Mais petit à petit, le gringalet, seul, avec sa Telecaster, fit son nid. Dans un café chaque lundi de plus en plus rempli, se mettait à nu, sans pudeur ni gêne. Il portait seul, les yeux fermés, un public prêt à perdre tout repères, persuadé d'assister à l'émergence d'un petit génie... Certains, lorsqu'ils arrivaient trop tard, étaient même prêts à écouter le phénomène dont tout le monde parlait de derrière les vitres du café. Il se tenait derrière son micro, en marcel et bretelles et grimaçait pour imiter Jim Morrison, se moquait de Kurt Cobain ou singeait Matt Dillon. Il plaisantait, chantait, jouait, faisait la vaisselle à 4h du matin quand il avait relâché son public bouleversé par une dernière chanson (assez souvent Jeff finissait par une reprise d'une chanson de Leonard Cohen, Hallelujah, que le public attendait parfois jusque très tard dans la nuit).
Chacun y trouva son compte, tant Jeff était à l'aise dans tous les styles. Le chétif gamin pouvait techniquement, à la guitare comme à la voix, tout interpréter. Du jazz de Billie Holliday, au power rock des MC5. Il s'appropria aussi des classiques folks de Bob Dylan ou de Van Morrison. The Way Young Lovers Do, murmuré ou scatté, à la rythmique funky, devenait un véritable chef d'oeuvre. Son interprétation de Night Flight de Led Zeppelin (son groupe fétiche) s'envolait dans une énergie indescriptible. Son jeu rythmique parfait accompagnait dans une symbiose parfaite une voix extraordinaire, certainement une des plus authentiques que l'on puisse entendre. Mais Jeff Buckley avait un répertoire bien plus diversifié, entre d'étonnantes reprises de Nusrat Fateh Ali Khan, maître qawwali, de Johnny Mathis, chanteur à succès oublié, ou encore d'Edith Piaf qu'il vénérait. Jeff se considérait d'ailleurs comme une chanteuse (prononcez, comme lui " chantouuuse ").
Jeff, vierge de préjugés, chantait même de la variété. Son approche de la musique était idéale : tout était potentiellement réductible à un schéma simple : une voix et une guitare. Jeff faisait tout sonner. C'est aussi lors de ces concerts que Jeff Buckley interpréta ses premières compositions du seul album qu'il achèvera : Grace, chef d'oeuvre splendide.
Mais qu'est-ce qui, d'un point de vue technique, rend Jeff si
différent ?
Ce qui fait le génie de Jeff Buckley, c'est la
maîtrise exceptionnelle du passage entre voix de coffre et
voix de tête. Rappelons que sa tessiture parcours
allègrement quatre octaves… Lorsqu'il chante en
grave, il sait conserver la fragilité de son timbre aigu.
Lorsqu'il s'envole vers le haut de la portée, il garde une
puissance de coffre. Le passage se fait donc sans que
s'opère un saut qualitatif entre les timbres. En un mot,
Jeff n'a plus qu'une seule voix, souple et grande. C'est sans doute
là que l'on repère le mieux la filiation avec son
père Tim. Ce dernier, à la façon de
ces chanteurs des sixties qui ne se souciaient guère
d'arborer leur virilité, n'hésitait pas
à recourir à la voix de tête.
Néanmoins, il perdait dans ce cas en puissance et des
différences de timbres étaient perceptibles.
Jeff, fortement influencé par son père (quoiqu'il
en dise), a dépassé ces deux limites, pour
aboutir à une voix homogène, sans
discontinuité.
C'est encore une fois l'ambition démiurgique de l'artiste, défiant ici les lois de l'acoustique organique, qui déclenche ces émotions aussi intenses qu'étranges - venues d'ailleurs, inouïes - jamais entendues.
Une telle prouesse ne semble pas avoir été égalée. Chez M par exemple, pour qui le travail de Jeff est fondamental, des nuances entre timbres de coffre et de têtes demeurent. Et qui aujourd'hui oserait sérieusement chanter Grace à la façon de Jeff ? Quant à Hallelujah, son interprétation paraît désormais bien terne lorsque ce n'est pas la frêle silhouette de Jeff qui se dessine derrière le micro. Il semblerait d'ailleurs que certaines compositions attendent parfois leur interprète pour se déployer. Tout comme Jimi Hendrix a révélé et signé à jamais All along the watch tower, Jeff Buckley a achevé Hallelujah. Et il ne reste plus qu'é Bob Dylan et Leonard Cohen, dont les interprétations originelles risquent de décevoir les oreilles déjà conquises par nos deux mercenaires du son, qu'à assister, d'un regard impuissant, peut-être jaloux, mais sans doute respectueux, à l'émancipation de leurs œuvres.
Quoi que Jeff Buckley chante, il gère vos émotions, et vous subissez. Il rend ivres ceux qui l'écoutent. Tout chez lui est instinctif et intuitif. Jeff crée l'instant, gère la tension émotionnelle de son auditoire comme les meilleurs. C'est un pacte avec le diable : en entrant dans son univers, vous lui vendez votre âme. Sur ce double Cd, Jeff débute son concert par une adaptation a capella d'un grand standard de Nina Simone : Be your husband if you be my wife. Tapant des mains et des pieds le rythme, sa voix aérienne et puissante submerge le public qui, petit à petit, ne dit plus un mot. Le reste du concert est un long voyage musical, entre sourires amusés et gorges serrées. Vocalises perchées, hurlements maîtrisés et murmures interminables. Jeff est moqueur, amoureux, déçu, ou doux, parfois il se lâche, se met en colère et explose. Ahurissant, drôle, vrai.
Jeff Buckley attirait les limousines des grandes maisons
de disques, dont il se méfait beaucoup. Il en riait mais
avouait parfois en être tout excité.
Très exigeant il finit néanmoins par signer chez
Columbia, ayant privilégié disait-il, sa
liberté d'artiste plutôt que l'argent. C'est parce
que Columbia voulait un Cd promotionnel à diffuser
à la presse, que deux de suite, durant l'août
2003, Jeff enregistra ce Live At Sin-E. Il avoua plus tard
être déçu (!) du maxi* qui sortit
à l'automne, trop nerveux et trop mal à l'aise
devant un public trop calme en costumes et cravates .
On connaît mal Jeff Buckley. On le limite à une
interprétation délavée de Hallelujah*,
et au mieux on comprend l'esthétique unique de Grace. Jeff
était un artiste authentique, vrai, sincère,
haïssant les maisons de disques et leurs effets. Cette
intelligence doublée à ce talent a fait de lui
quelqu'un de trop peu formaté pour certains.
Ce live peut être
mal abordé s'il n'est pas replacé dans son
contexte. Il faut être attentif quand on écoute un
artiste si particulier. Cela ne concerne pas seulement Jeff Buckley,
mais tous ces artistes que l'industrie du disque n'a pas
façonné comme un moyen (pour toucher tel public),
mais qui restèrent une fin en soi (qui touchera qui voudra)
ce qui est une chance pour lui et pour nous. Jeff Buckley s'est
toujours battu cette indépendance.Par exemple, Jeff s'est
battu pour ne pas voir sortir Hallellujah en single le jour de
noël, ou pour remplacer dans Grace le titre Forget Her (tube
en puissance) par So Real à la structure bien moins
conventionnelle. Aujourd'hui, (Jeff Buckley est mort en 1997
noyé dans un affluent du Mississipi à
l'âge de 30 ans) sa mémoire vit parmi tous ceux
qui l'aiment pour ce qu'il était vraiment, pas une
icône rock maladive ou un beau gosse romantique. Le Jeff, ce
type comme un autre qui chante et qui fait la vaisselle dans un
café de New York. Il est présent chez tous ces
gens avec qui il a su créer une vraie relation, sans aucun
artifice, à l'image de ce Live At Sin-E. Et il est trop tard
pour que l'industrie du disque le rattrape... Quoique, Columbia parle
de faire un film biographique, dont Jeff aurait sans doute haï
l'idée. Pourvu que sa vénale de mère
ait un soupçon de conscience et un peu de scrupules.
> Gauthier
avril 2006