Biréli la gangrène - Don't move

 

 

Critiquer Biréli Lagrène paraîtra prétentieux à certains. Mais cet album, qui s’inscrit dans la série pompeusement nommée " gipsy project ", sent tellement le cd commercial enregistré en deux semaines, qu’il faut en passer par là.

Premier indice, les photos de la pochette, assez peu fournie d’ailleurs pour un album vendu 23 euros à la Fnac. Ces photos semblent toutes ou presque avoir été prises le même jour, comme si l’on avait convoqué vite fait un photographe pour faire quelques photos faussement sympas de notre prodige adulé des médias musicaux. Les autres indices, beaucoup plus inquiétants ceux-là, apparaissent à l’écoute. D’une part Biréli n’apporte pas grand-chose dans cet album qui, j’en suis sûr, ne fera pas date. Pire, le son est parfois mauvais. Son jeu, certes toujours aussi alerte, est émaillé d’imperfections, de cordes qui frisent et de bavures qui sont impardonnables quand on connaît le niveau de ce guitariste, surtout dans le milieu manouche ou l’on préférera reprendre chaque morceau, pour l’honneur, ou ne rien sortir, que bâcler un album.

 

Quelques prises en flagrant délit de travail vite fait, mal soigné :

  • Plage 1 : à partir de 0’50, accélération brouillon du solo (" Biréli joue de mieux en mieux, à chaque disque, avec de plus en plus de précision dans les traits rapides ", Télérama, 15/10/04)
  • Plage 2 : 1’42
  • Plage 4 : 0’55
  • Plage 10 : 1’54
  • Plage 12 : 0’12 (ne pas daigner reprendre les douze premières secondes d’un titre relève vraiment de la paresse…)
  • Plage 14 : 1’20 ; 1’46 ; 2’02 ; etc.

 

Biréli semble ici faire preuve de mépris envers l’auditeur attentif. J’ose espérer qu’il n’est pas entièrement responsable, et qu’il est mis sous pression. L’art est ici encore sous le joug d’impératifs capitalistes : il faut exploiter le filon, produire toujours plus et tout le temps, même lorsque l’on a rien de vraiment très nouveau à proposer. De toute façon, personne n’écoute vraiment, et ces album vite oubliés.

Ici, Biréli apporte peu sur le plan musical. S’il y avait un intérêt à ce disque, ce serait peut-être la présence d’un saxophoniste (Franck Wolf), chose originale dans le style.

Les boss de Dreyfus Jazz, qui ont trouvé un super créneau avec le jazz manouche, entendent bien, à mon avis, sortir un maximum d’albums dans le style, tant que ça se vend.

A son niveau, il aura fallu à Biréli quelques jours pour enregistrer une poignée de titres avec quelques copains. Après tout pourquoi pas, s’il diffusait ça simplement, sans prétention. Mais ce disque, vendu à prix fort, est célébré comme étant le dernier chef d’œuvre de celui que l’on considère comme le maître actuel de la guitare manouche. Accueillie à l’unisson par les médias " branchés ", où de serviles " critiques ", autoproclamés experts, trahissent à longueur de papiers leur indigence culturelle, cette musique que l’on fait passer pour légitime, fait autorité. Elle entre bien en rang dans les bacs de la culture officielle, qui ne s’arrête pas certainement pas à la musique classique. Le danger est que le charisme médiatique du " Génial Biréli Lagrène " (L’Express, 29/11/2004) occulte le reste de la production artistique dans ce domaine.

Dommage que Biréli, qui a montré dans le passé son talent réel, ne sache pas prendre ses distances avec le rôle qu’on lui fait jouer…

 

Ce cas de dérive commerciale, peut-être trop longuement développé, vaudra pour exemple. Et il apparaît nécessaire d’armer les artistes en outils réflexifs pour qu’ils prennent une conscience active des récupérations dont ils peuvent faire l’objet, et se tiennent ainsi à bonne distance de la société du spectacle, dans une dissidence artistique.

  

 

> Rehan

 décembre 2005

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