Cet article se propose, à partir d'une lecture
synthétique de deux ouvrages récemment parus, d'ouvrir
quelques pistes essentielles autour des enjeux de l'histoire coloniale.
Les deux ouvrages sont les suivants :
- Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, La République coloniale (Albin Michel, 2003)
- Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire (dir.), La fracture coloniale (La découverte, 2005)
L'histoire coloniale, ou la « persistance du déni »
Même si cela semble être un cliché maintes fois martelé, il est essentiel d'identifier différents types de déni qui empêchent une connaissance et un regard sereins sur l'histoire coloniale.
- le révisionnisme d'Etat institué par la loi honteuse du 23 février 2005 (priant les recherches universitaires et les manuels scolaires d'insister sur le « rôle positif » de la France « outre-mer » - voir le texte de loi - , dont le député UMP du Nord Christian Vanneste se fait l'excellent apôtre, en affirmant, convaincu, que « le législateur peut tout à fait intervenir pour demander à ce que l'orientation des manuels soit conforme aux valeurs de la République » (sic). Face à de tels propos et à l'odieuse idée d'un rôle fondamentalement positif de la colonisation, sans doute faut-il en premier lieu rappeler, comme l'a fait Nicolas Bancel, qu' « il ne fait aucun doute que la structure du système colonial et du rapport qui s'institue dans la colonie est un rapport de domination » (colloque Corse-Colonies, septembre 2002), et surtout affirmer que l'important reste l'enseignement le plus objectif possible d'une histoire qui concerne un nombre considérable de Français, immigrés ou non, et qui ne saurait se résoudre à un misérable calcul selon le schéma « positif / négatif », à l'opposé d'une démarche d'historien digne de ce nom.
- les manuels scolaires, pendant du déni étatique, séparent systématiquement histoire nationale et histoire du Tiers-monde (des décolonisations à aujourd'hui), et proposent sur l'histoire coloniale une histoire « déshumanisée », « désincarnée », en se focalisant notamment sur les « épisodes traumatiques », ce qui « permet de reformuler un "consensus républicain" cristallisé autour de la condamnation des aspects les plus visibles et révoltants de la colonisation, mais pose simultanément un masque sur le système colonial lui-même » (Sandrine Lemaire). Ainsi, si la mémoire des crimes coloniaux doit être encouragée, on ne peut se limiter à cela si l’on veut comprendre le processus colonial dans son ensemble ou certains mécanismes contemporains hérités de cette période. Et il faut cesser de considérer les crimes et exactions comme des exceptions commises par des individus au nom de raisons propres à eux seuls, mais il faut bien les replacer comme partie intégrante d’un processus général. Nos auteurs veulent ainsi encourager un « travail qui ne se limiterait pas à l’indignation ou à l’expression de remords », à une redistribution des « responsabilités » et des « blâmes », ou à un enfermement « dans le vocabulaire de remords et du repentir ».
- la guerre des mémoires : une autre forme de déni de la vérité que l'on peut signaler est celle dont parle Benjamin Stora. Il ne s'agit plus d'une occultation de l'importance du fait colonial dans l'histoire, mais d'une guerre des mémoires par des héritiers passionnés et parfois peu soucieux des faits historiques : « De nos jours, des logiques de postures victimaires l'emportent dans la société sur les recherches de responsabilités étatiques ou personnelles »... et sur la recherche d'une véracité factuelle.
République et colonialisme : fondements et héritages
Dans l'ouvrage La République coloniale, les auteurs présentent un angle d’approche très fort. Selon eux, l’originalité de l’entreprise coloniale française est qu’elle a lié deux « notions » apparemment contradictoires : la République et ses valeurs « universelles » d’égalité et de liberté d’un côté, le colonialisme et son lot d’horreurs de l’autre. Pour appréhender le plus justement l'histoire coloniale française, il faudrait ainsi « être capable de montrer comment et combien la République et la colonie se sont soutenues ; se sont confrontées l'une à l'autre et l'une contre l'autre ; et surtout comment et combien la République est toujours marquée, modelée par le colonial dans sa politique nationale et internationale ».
Car la colonisation française a bien été un projet au moins en partie républicain, et, bien que certains intégristes républicains crient au scandale de l'anachronisme quand de telles phrases sont citées, de tristes déclarations d’esprits brillants de cette République le rappellent : « c’est la civilisation qui marche contre la barbarie », disait Victor Hugo, tandis que Jules Ferry évoquait des « races supérieures ». Car on pouvait être républicain et colonial. Alors pourquoi ne pas l’avouer ? Le colonialisme constituait et constitue toujours une part de l’identité française, alors pourquoi présenter sans cesse l’histoire de la colonisation comme un chapitre annexe de l’histoire de France ? « Craint-on vraiment d’affaiblir la République en révélant ses rêves d’Empire ? ».
Selon les auteurs, les liens entre république et colonialisme ont été tels que dans l’entre-deux-guerres, le colonialisme est devenu une référence pour montrer les avancées concrètes de l’idéologie républicaine-coloniale (modernisation agricole, progrès de la protection sociale, progrès dans l’hygiène et l’éducation). Mˆme, nous expliquent les auteurs, les colonies sont alors quasiment posées en exemple pour la métropole, avec pour point d’orgue l’exposition coloniale de 1931 à Paris ; finalement, les colonies et leurs avancées sociales ou architecturales deviennent une « métaphore de la République en voie d’accomplissement ». L’acte colonial s’inscrit alors pleinement dans les valeurs républicaines, et les critiques faites à l’époque demeurent tràs marginales. En réalité, le consensus ne commence réellement à se fissurer qu’en 1956-1957, au début de la guerre d’Algérie, qui devient la question centrale de la vie politique française. Pierre Mendès-France pour l’Indochine et De Gaulle pour l’Algérie ont eu la capacité de se distancier de ce consensus républicain colonial, de ne pas se vouloir prisonniers de cet héritage.
Mais cet héritage persiste. Ainsi, nombreux sont aujourd'hui en France les « promoteurs de la pensée coloniale républicaine », qui reconnaissent par exemple non sans une certaine admiration les grandes œuvres accomplies ou le grand projet de départ, déployant une « approche de comptable » : regardez tous ces hôpitaux, ces écoles, ces routes construites… et comparez ` aujourd’hui ! Cette certitude de l’œuvre accomplie, dont la loi du 23 février 2005 est un des aboutissements, s’accompagne presque systématiquement d’un rejet de toute responsabilité dans l’état actuel du monde post-colonial : « D'un côté, le discours de la coopération et de l'aide, de l'autre, la préservation, quel qu'en soit le prix, des zones d'influence française dans ses ex-colonies », et on pense ici au formidable travail d'investigation mené entre autres par l'association Survie et François-Xavier Verschave, sur la politique africaine postcoloniale de la France, souvent qualifiée de « néo-colonialisme ».
La « postcolonialité » : héritages et remodelages du passé colonial dans les sociétés contemporaines
Le concept de postcolonialité, utilisé par des chercheurs, historiens et sociologues dans plusieurs pays (notamment en Angleterre et aux Etats-Unis), permet d'englober une réflexion sur tout ce qui dans la société et le monde contemporains relève d'héritages ou de remodelages des passés coloniaux. D'où la notion de fracture coloniale : une fracture historique bien-sûr, mais surtout, et en héritage de celle-ci, une fracture contemporaine, qui lézarde les mémoires, les enjeux politiques et la société française, jusque dans les représentations de l'Autre, l'action humanitaire ou encore l'urbanisme...
« Décoloniser sans s'autodécoloniser ». L'expression est d'Achille Mbembe et traduit l'idée d'une persistance de représentations, de réflexes ou de politiques issus du temps des colonies : problème identitaire, représentation politique des minorités en France, néo-colonialisme, francophonie... Autant d'héritages plus ou moins directs ici décortiqués, comme celui de l'immigration coloniale et postcoloniale (venant de l'ex-Empire et de ses « marges » - Turquie, Arménie, Chine, etc.), que Pascal Blanchard préconise de distinguer des vagues d'immigration « occidentale », car ne pas le reconnaître serait une manière d'éviter de penser le lien entre colonisation et immigration, l'héritage porté par les enfants d'immigrés étant différent en raison de la différence de statut de leurs parents dans l'histoire.
Des travaux de sociologues sur des faits tout à fait contemporains permettent de soulever la pertinence du concept de fracture coloniale, autour de l'analyse de « la banlieue comme théâtre colonial » (idée que semblent corroborer certaines décisions prises pendant les émeutes de novembre 2005) ou de « la construction médiatique de la figure de l' "arabe" » (« L'ennemi intérieur »). Cette dernière, se basant sur une étude de la presse écrite et du journal télévisé de 20 heures, fait ressortir la perversité de la distinction médiatique et politique - rappelant celle opérée autrefois parmi les « indigènes » - entre l'ami et l'ennemi, le bon et le mauvais arabe, ou encore le bon et le mauvais musulman, autour de couples antithétiques généralisateurs et surtout exclusifs de tout autre « profil » : « préfet musulman » et Fadela Amara contre femmes voilées, Zinedine Zidane contre Khaled Kelkal et les « sauvageons », etc.
De nombreuses autres pistes pourraient encore être évoquées autour de cette idée de postcolonialité.
« Je déchirerai le rire banania sur tous les murs de France... »
Les historiens et sociologues français sont donc présents, nombreux à s’interroger sur le passé colonial et ses héritages. Mais les institutions diffusant le savoir sont absentes et ne leur témoignent que peu de soutien. Il n’y a pas de « socialisation » de la mémoire coloniale, non pas à cause des sources (qui sont accessibles), mais à cause d’un blocage culturel et d’une tendance à banaliser le fait colonial, ce qui explique ses résurgences contemporaines, sous de nombreuses formes, allant de l’exotisme à la politique raciste et néo-coloniale... Or, c’est bien le rôle de la République que d’encourager l'historiographie et la socialisation des savoirs sur ce passé, et de réfléchir sur l’intrication intime entre fait colonial et histoire nationale, qui se poursuit aujourd'hui. Le bouillonnement actuel autour de l'histoire coloniale peut nous faire espérer un tel changement qui serait salutaire, tout en se prémunissant contre des instrumentalisations politiques parfois peu louables ou naïves.
« Je déchirerai le rire banania sur tous les murs de France », disait Senghor. Une conclusion s'impose, un demi-siècle plus tard : le travail reste à faire.