Chroniques du néolibéralisme

 

 

 

Préambule : 


" Les malheurs particuliers font le bonheur général, de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien".

Voltaire, Candide ou l'optimisme, chap. IV



         Si l'optimisme béat des pitres voltairiens peut prêter à sourire, ce serait sans doute une erreur que d'en sous-estimer la criante actualité; car à bien y regarder, c'est précisément ce mode de pensée qui préside aux tendances lourdes structurant le cours de notre monde -avec peut-être la naïveté en moins. Pangloss comme chantre de la rhétorique néolibérale, voilà donc une association qui n'est pas sans intérêt tant l'irrationnalité des deux argumentaires ressort comme un trait commun des plus troublants.


            L'ennui, c'est que l'absurdité d'un tel discours ne rejaillit que trop rarement, au point qu'il s'est trouvé paré des oripeaux d'une légitimité à la fois scientifique et politique. La profondeur de l'imposture nous impose donc de mettre fin à sa pérennité, d'enterrer six pieds sous terre ce qui n'aurait jamais dû voir le jour. Voilà qui motive la rédaction des chroniques du néolibéralisme, c'est-à-dire à la fois un recueil des faits historiques, une collecte des informations qui circulent, et le récit d'une endémie globale et tenace. Une démarche de cette nature implique deux choses.


      D’abord la nécessité criante pour nous tous de remonter jusqu’aux racines théoriques. De s’emparer de la question, de la soustraire au seul regard du scientifique et de la placer là, en plein cœur de la place publique. De mettre à nu le Roi devant tous ses sujets, et dévoiler au grand jour son livre de chevet.


Ensuite celle de mesurer les dangers de la pensée libérale à l’aune du verdict rendu par l’expérience. De ne pas réduire l’enjeu à un froid démenti de la construction théorique néo-classique pour parler, plus largement, des méfaits réels du néolibéralisme. Tels sont les deux canaux permettant d’avancer une critique radicale consistante, préalable indispensable à l’édification d’un autre monde.


Mais une fois les évidences posées, un regard circulaire sur les critiques effectives du modèle existant nous apprendra que la facilité est un récif sur lequel beaucoup se sont échoués. La tentation récurente qui consiste à faire du néolibéralisme le responsable de nos maux de gorges, voilà donc une seconde motivation à la présente démarche. Nombreuses en effet sont les diatribes fantasmant sur d'hypothétiques forces occultes imprégnant l'air qui emplit nos poumons; nombreuses sont les critiques peu soucieuses d'établir des liens de causalité, de savoir à quoi ils font allusion bref, nombreux sont ceux qui se réfugient dans l'ornière de la paranoïa. Pulsion dangereuse en vérité, car elle handicape la critique progressiste en la décrédibilisant durablement. Gardons-nous donc des théories du complot, comme de la médiocrité désintéressée.


Le texte qui suit dépeint la réalité de l'hégémonie néolibérale comme le fruit de la rencontre entre une conjoncture socio-économique inédite et un paysage théorique en pleine recomposition. Le recours à la notion de néolibéralisme consite ainsi à baptiser la triste progéniture enfantée par la crise de la fin des années 1970 et la consécration de l'activisme libéral à l'oeuvre depuis l'après-guerre : alors que le phénomène de stagflation semblait adresser un camouflet sévère au consensus keynésien, les thèses avancées par les nouveaux penseurs libéraux ont pu constituer un prisme solide et cohérent trouvant grâce aux yeux d'un vaste public. Le terme de néolibéralisme renvoie donc en premier lieu à un ensemble de doctrines économiques, pour une bonne part issue de l'héritage classique du 19ème, sur lequel sont venues se greffer un certain nombre d'innovations conceptuelles. Il désigne ensuite un moment précis de l'histoire économique et politique qui succéde à une période sous-tendue par la conception keynésienne du rôle dévolu à l'Etat.


C'est cette collusion entre diverses réalités que l'on entend ici relater. Une telle déconstruction se doit d’être méthodique, ce qui explique la longueur du texte, et son organisation en chapitres successifs. J’essaierai de ne pas être trop soporifique, mais un tel sujet impose parfois des détours assez peu lyriques -et réclame, pour cela, toute l'indulgence du lecteur.

 
 
 
 


 

> Rafaël

 janvier 2006