L'art dégénéré
ou la "solution finale" de l'art

 

 

Le terme "dégénéré" fut utilisé par les nazis pour désigner toute oeuvre qui ne correspondait pas à leur propre conception de l'art. Ainsi qualifiée, l'oeuvre porte le sceau du mépris national-socialiste. Le terme choisi établit un lien entre la dégénérescence mentale et l'art moderne pour mieux le dénigrer, à l'époque même où l'interêt artistique des pathologies mentales est de plus en plus étudié, aussi bien par les scientifiques que par les artistes. Quelle meilleure preuve du caractère totalitaire et propagandiste du processus de "dégénération" de l'art moderne par les nazis, surtout quand on sait que Hitler lui-même était fin connaisseur et amateur d'art moderne ?

Ce processus de "dégénération" - traduction du terme allemand "Entartung" - comporte deux aspects : il couvre les oeuvres d'art moderne d'une patine d'osbscénité et de folie et va jusqu'à nier la création elle-même, car c'est l'expression de l'individualité que les nazis veulent abolir. Le pseudo-art prôné par les nazis est aux antipodes d'un art original et inspiré. Il est monolithique, absolument conforme à l'idéologie nazie, exempt de nouveauté et de fantaisie dans son fond comme dans sa forme. Mis au service d'une idéologie, il ne relève plus de l'art mais de l'instrument de propagande.

 

 

Introduction historique.

 

La vague d'opprobre et d'interdictions qui déferla sur l'art moderne en Allemagne dans les années 30 fut amorcée par le décret du ministre de la culture populaire Wilhelm Frick, le 5 avril 1930, qui stigmatisait la "culture nègre" au profit d'une saine "culture allemande populaire". Une vaste épuration des influences non-allemandes s'ensuivit directement : En octobre 1930, on détruisit les fresques d'Oscar Schlemmer en repeignant par-dessus, et les oeuvres de nombreux peintres, parmi lesquels Ernst Barlach, Charles Crodel, Otto Dix, Erich Heckel, Oskar Kokoschka, Franz Marc, Emil Nolde, Karl Schmidt-Rottluff, furent retirées du Schlossmuseum de Berlin.

Les élections du 31 juin 1932 où le parti nazi obtint la majorité absolue permirent de réaliser une épuration de plus vaste envergure, et quand Hitler devint chancelier en janvier 1933, il mit à profit son nouveau pouvoir pour créer un ministère de la propagande et de l'éducation du peuple, dirigé par Goebbels. Les toutes récentes fresques de Charles Crodel à Bad Lauschtadt furent recouvertes ou détruites pour l'exemple durant lété 1933 et les nouvelles infrastructures de la Nationalgalerie de Berlin fermées le 30 octobre 1936.

Le décret du 30 juin 1937 donna l'ordre et le pouvoir à Adolf Ziegler (...) de réunir toutes les oeuvres d'art moderne jugées inacceptables qui se trouvaient en Allemagne, aussi bien dans les collections publiques que privées, en vue d'une grande exposition.


La plupart des artistes durent choisir entre trois possibilités :

>> Le renoncement à leur occupation, à leur travail : un exil vers une existence sans dissidence, que le peintre Franz Tiess nomma "émigration interne" ("Innere Emigration").

>> Un exil plus classique, souvent aux Etats-Unis, toujours forcé.

>> Certains artistes se mirent au service de l'art nazi.

 

L'exposition d'art dégénéré, camp de concentration public de l'art moderne.

 

L'exposition officielle d'art dégénéré ouvrit à Munich le 19 juillet 1937, en parallèle avec la "grande exposition d'art allemand". L'exposition marque le point culminant de la purge de l'art moderne par Hitler et Goebbels, ministre de la propagande. Elle avait pour but de ridiculiser et de dénigrer les créations artistiques non conformes aux "bonnes" vertus national-socialistes.

Plus de 650 tableaux, sculptures et dessins, livres et partitions furent ainsi exhibées dans ce qui fut l'exposition d'art moderne la plus visitée. En effet, on compta deux millions de visiteurs à Munich, et encore un million durant la tournée de l'exposition en Allemagne et en Autriche qui dura trois années, soit quatre fois plus que pour l'exposition officielle. L'exposition d'art dégénéré attirait autant les amateurs d'art conscients de voir peut-être les oeuvres exposées pour la dernière fois que des visiteurs en quête de sentations fortes...

L'exposition était divisée en thèmes comme "mépris de Dieu", "insulte aux femmes allemandes"... Elle tentait de provoquer l'indignation et la fureur du public. Les mineurs n'avaient pas le droit d'entrer sous prétexte que la jeunesse allemande devait être protégée de l'obscénité de l'art moderne. Sans cela, l'avenir du Reich eût été corrompu...

L'art dégénéré dépeignait une époque "de décadence et de chaos" tandis que l'exposition d'art allemand portait aux nues la nouvelle ère de contrôle de l'art par le gouvernement. Elle montrait un art vide, morne, dénué d'inspiration et (donc...) de toute dissidence, véhiculant plutôt les images d'une race aryenne triomphante.

Cette exposition d'art allemand qui se déroulait en parallèle était située dans un "temple de l'art national-socialiste", un bâtiment dessiné par Hitler lui-même -- Après la première guerre mondiale, l'aquarelliste de pacotille qu'il était voulait créer un grand "musée Hitler" et affirmait qu'il serait devenu un nouveau Michel-Ange s'il n'avait pas été chancelier -- et fut enrichie d'une cérémonie d'ouverture animée par les SA, avec parade militaire et chants patriotiques auxquels prirent part de nombreux étudiants et professeurs d'université...

Pourtant l'exposition n'était que la partie émérgeante de l'iceberg. En 1937, plus de 16000 oeuvres d'art modernes furent "dégénérées" et confisquées par la "commission d'art dégénéré", sous la présidence de Goebbels, Hitler et Frick.

Le 20 mars 1939, cette commission commanda plus d'un millier de peintures et près de 4000 dessins et aquarelles furent brulés dans la cour d'une caserne de pompiers à Berlin. D'autres oeuvres furent vendues aux enchères pour des sommes elevées, comme un Autoportrait de Van Gogh vendu à la galerie Fischer en Suisse.

La solution finale de l'art moderne était ainsi bouclée. La plupart des oeuvres jugées obscènes en Allemagne avaient été "déportées" au sein d'une exposition à grand succès qui imposait une nouvelle conception, conforme à l'idéal nazi, de l'art et de la culture, puis méthodiquement exterminées, ou revendues pour le plus grand plaisir des collectioneurs d'art.

 

> Lou

 décembre 2005

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L'art dégénéré et l'épuration de la représentation par la propagande nazie :

www.philophil.fr

 

 

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